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Le soin ou l’éthique en acte

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Résumé :

Peut-on parler d’une dimension éthique du soin ou même d’une éthique du soin ? Ces questions présupposent que le soin serait une activité comme une autre et laisse entendre qu’il y aurait autant d’éthiques qu’il y a de domaines de l’action humaine. Cet article tente d’envisager le rapport entre l’éthique et le soin sous un autre angle et de considérer le soin comme le cœur même de l’éthique. Si l’éthique désigne, comme le pense Paul Ricœur, la visée de la vie bonne, il n’est possible de vivre de manière pleinement humaine qu’en étant à la fois le sujet et l’objet du soin. Aussi, dans tous les domaines de l’activité humaine, n’y a-t-il qu’une seule éthique, celle qui consiste à prendre soin les uns des autres.

 

Mots-clés :

Éthique, morale, vulnérabilité, care, culture.

 

Traiter philosophiquement du soin invite immanquablement à aborder sa dimension éthique. Néanmoins, parler d’une dimension éthique du soin présente une difficulté, car cela laisserait entendre qu’il ne s’agit que d’un aspect du soin, d’un élément parmi d’autres constitutif d’un tout qui contiendrait d’autres composants qui pourraient se situer au même niveau. L’éthique n’est pas une dimensions du soin au même titre que son aspect technique ou social. Le soin relève principalement d’un éthos, d’une manière d’être qui engage la personne tout entière en visant ce que les anciens appelaient la vie bonne, une vie pleinement humaine qui mérite d’être vécue.

Il n’est pas non plus judicieux de parler d’une éthique du soin. Parler d’une éthique du soin, comme parler d’une éthique de tout autre secteur de l’activité humaine, pourrait laisser croire que chacun de ces domaines possède son éthique propre, distincte et séparée d’éthiques spécifiques à d’autres formes d’activités. Or, une telle conception peut conduire à des contradictions insurmontables. Elle aboutirait à respecter certains principes ou certaines valeurs dans un domaine et pas dans un autre. Il est donc plus pertinent de considérer qu’il n’y a qu’une seule éthique qui se décline de diverses façons, selon ses domaines d’application. Ainsi, n’y a-t-il pas une éthique des affaires et une éthique médicale. La même éthique s’applique dans ces deux domaines. Le médecin qui travaille pour un laboratoire pharmaceutique n’a pas à se sentir tiraillé 1,52entre plusieurs systèmes de valeurs. S’il dissimule les résultats d’une étude concernant les effets indésirables d’un médicament, parce que cela va à l’encontre des intérêts de son employeur, on ne peut pas dire qu’il est pris dans un conflit entre deux éthiques, son attitude est tout simplement contraire à l’éthique en général et il n’y a aucune raison de tergiverser sur une telle question. Parler d’une éthique du soin consisterait à faire du soin une activité comme une autre en fonction de laquelle l’éthique devrait se voir déclinée d’une certaine façon. Or, le soin ne se résume pas à la pratique des soignants, il désigne une réalité et une pratique beaucoup plus large et plus vaste, plus grande également, aussi bien quantitativement que qualitativement. Le soin, n’est-ce pas ce qui grandit un homme, tout autant lorsqu’il prend soin des autres, lorsqu’il prend soin de lui-même ou lorsque l’on prend soin de lui ?

Aussi, n’est-il pas pertinent de parler de la dimension éthique du soin ou d’une éthique du soin. Le soin est au cœur de l’éthique. Par conséquent, l’éthique n’est pas un aspect du soin et il n’y a pas, concernant le soin, une éthique qui serait une éthique parmi d’autres. Le soin constitue l’éthique et renvoie à la manière dont nous prenons – ou non – soin de nous-mêmes et des autres.

C’est pourquoi l’éthique n’est pas la morale. Bien que ces deux mots signifient initialement la même chose, c’est-à-dire les mœurs, notre manière d’être et d’agir, l’un venant du grec (ethos) et l’autre du latin (mores), leur signification a évolué au cours du temps.

1,52La morale renvoie à un certain nombre de règles, de normes, dont on a parfois le sentiment qu’elle s’impose à nous de l’extérieur, et qu’elles nous sont dictées par la société. La morale nous dit ce que nous devons faire et nous oblige. Elle répond à l’une des questions fondamentales de la pensée de Kant « que dois-je faire ? ». La réponse à cette question peut consister à se soumettre aux normes sociales. Le sujet obéit alors à une loi extérieure. Elle peut aussi émerger d’une réflexion personnelle. Dans ces conditions, le sujet obéit librement à une règle qu’il se fixe à lui-même. Dans un cas, il agit sous le régime de l’hétéronomie (hétéro = autre, nomos = la loi). Dans l’autre, il n’obéit qu’à lui-même et vit sous le régime de l’autonomie (auto = soi-même). La morale ne se réduit donc pas à la morale sociale et peut provenir du plus profond de nous-mêmes, de notre raison pratique. Ainsi, la moralité d’une action tient, selon Kant, dans son caractère universalisable et en ce qu’elle considère l’humanité comme une fin. Pour juger qu’une action est morale, il faut se demander ce qui se passerait si tout le monde en faisait autant, c’est le sens de la première formulation de l’impératif catégorique « agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse également valoir comme une loi universelle[1] ». Ainsi comprise, cette loi oblige à prendre en considération l’humanité de chaque être humain afin qu’elle s’accomplisse pleinement. Kant formule donc cet impératif ainsi : « Tache toujours de considérer l’humanité, dans ta personne, comme en celle d’autrui, jamais simplement comme un moyen, mais toujours également comme une fin[2] ». Avec cette formulation, nous rencontrons déjà l’idée du soin. Ce que demande ici la loi morale, n’est-ce pas finalement de prendre soin de l’humanité qui est en chacun de nous ?

Néanmoins, le respect de la loi morale, sous la forme de l’impératif kantien, ne va pas sans poser problème. La morale ainsi formulée a du mal à tolérer l’exception. Elle risque d’être trop rigide et de ne pouvoir s’adapter à la singularité de certaines situations. A1,52insi, nous commande-t-elle de ne pas mentir, le mensonge ne pouvant être universalisable, mais que faire lorsque l’on prend conscience que l’annonce d’une vérité peut être d’une grande violence et ne pas être immédiatement bénéfique pour celui qui la reçoit ? C’est le problème que pose la vérité due au malade. On ne doit pas lui mentir, mais on ne peut pas toujours lui dire toute la vérité. Aussi, faut-il parfois négocier avec la vérité, ne pas tout dire au malade tout en le préparant à recevoir cette vérité. C’est cela aussi prendre soin. L’attitude éthique, au lieu d’appliquer la loi morale au réel de manière systématique, cherche à faire émerger une certaine manière d’être et d’agir, un certain ethos, de la singularité des situations. C’est lorsque la norme ne fonctionne pas que l’on est conduit à adopter une attitude qui relève plus de l’éthique que de la morale. Lorsque l’on a l’impression qu’en étant en parfait accord avec la loi morale on ne prend pas vraiment soin des autres, une démarche authentiquement éthique s’impose. Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre, expose très clairement cette articulation entre morale est éthique, lorsqu’il définit la morale comme la norme du bien et l’éthique comme la visée de la vie bonne :

Je réserverai le terme d’éthique pour la visée d’une vie accomplie et celui de morale pour l’articulation de cette visée dans des normes caractérisées à la fois par la prétention à l’universalité et par un effet de contrainte[3].

La visée éthique est d’ailleurs définie ainsi par Ricœur :

La visée de la vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes[4].

Il s’agit ici de prendre soin de soi et des autres dans un cadre économique, politique et juridique satisfaisant. La morale correspond donc aux normes qui permettent de rendre cette vie effective. Néanmoins, des normes trop rigides risquent de nous faire rater cette visée. Si j’annonce trop violemment une vérité à un malade et que celui-ci en souffre, je n’aurai pas dérogé à la loi morale, mais d’un point de vue éthique je n’aurai pas pris soin de ce malade comme il convient. Aussi, Ricœur défend-il la primauté de l’éthique sur la morale et distingue trois moments de la sagesse pratique. Il ne s’agit pas de choisir entre le bien et le mal, mais de déterminer le préférable. Ces trois moments sont les suivants :

  • poser la primauté de l’éthique sur la morale ;
  • affirmer « la nécessité pour la visée éthique de passer par le crible de la norme » ;
  • affirmer « la légitimité d’un recours de la norme à la visée, lorsque 
la norme conduit à des impasses pratiques ».

La visée éthique est donc sans cesse confrontée à des problèmes que la seule morale ne peut résoudre et qui relèvent tous du soin, car l’éthique n’est rien d’autre que le soin en acte.

Aucun de nous ne pourrait être ce qu’il est, si personne n’avait pris soin de lui. L’homme est un être de culture, livré à lui-même, il ne devient pas humain. Les quelques cas d’enfants sauvages étudiés par Lucien Malson[5], nous montrent qu’un enfant d’homme ne devient humain que si quelqu’un l’accompagne sur le chemin de l’humanité.

Qu’est-ce d’ailleurs que la culture, si ce n’est une manière de prendre soin ? L’enfant d’homme ne devient humain que parce que d’autres ont pris soin de lui physiquement pour le maintenir en vie, car il naît prématuré, et a besoin d’être maintenu en vie durant les premiers mois de sa vie. Ils lui ont appris une langue, l’ont initié à la vie sociale, lui ont transmis des savoirs et des savoir-faire, ont fait naître sa sensibilité esthétique et fait se développer toutes ses aptitudes. Le mot culture vient d’ailleurs du latin colere qui désigne l’agriculture. Or, que fait le paysan – ou que devrait-il faire, car il n’est pas certain qu’à l’heure de l’agriculture industrielle, il en aille encore ainsi – qui cultive son champ, sinon en prendre soin, c’est-à-dire créer les conditions favorables pour que la nature puisse donner le meilleur d’elle-même ? Cicéron n’écrit-il pas d’ailleurs dans ses Tusculanes :

Et, pour continuer ma comparaison, je dis qu’il en est d’une âme heureusement née, comme d’une bonne terre ; qu’avec leur bonté naturelle, l’une et l’autre ont encore besoin de culture, si l’on veut qu’elles rapportent[6].

Autrement dit, le plus doué des hommes, le mieux loti par la nature, ne pourra devenir pleinement lui-même, si personne ne prend soin de lui pour que se développent toutes ses aptitudes. Cela remet en question l’opposition entre nature et culture. La culture permet à la nature de s’exprimer, sous différentes formes, variables d’un peuple à l’autre, d’une époque à l’autre, d’un individu à l’autre. L’humain est, en un certain sens, naturellement un être de culture. S’il est naturellement doué de langage, de la faculté de faire usage de ces systèmes de signes que l’on appelle des langues, il faut nécessairement qu’il apprenne une langue particulière, qui est le produit d’une culture, pour pouvoir développer cette aptitude naturelle. Plutôt qu’une opposition, il y a une indissociable complémentarité entre nature et culture. La culture consiste à prendre soin de la nature. Pour reprendre Cicéron, ce qui est vrai dans le domaine de l’agriculture l’est également pour la culture humaine. Cette nature humaine que la culture permet de développer n’est pas une essence fixe et éternelle, elle relève des lois de l’interaction entre les humains et leur environnement. Elle est relationnelle et susceptible de produire une diversité quasi-infinie de types humains. Aussi, ne peut-elle ne peut d’aucune manière être érigée en norme.

L’humain doit prendre soin des autres et a besoin qu’on prenne soin de lui pour se réaliser pleinement selon une infinité de manières. Quelle que soit la forme que prend l’humanité, quelle que soit la culture qui a formé un être humain, cet individu singulier qu’il est devenu résulte toujours du fait que d’autres ont pris, plus ou moins bien, soin de lui.

Par conséquent, si l’éthique n’est pas la morale, mais désigne une manière d’être qui émerge de notre compréhension des relations singulières que nous entretenons avec le monde, et donc avec les autres hommes, on peut en déduire qu’elle naît de cette omniprésence du soin dans la condition humaine. À la différence de la morale qui pose ces lois comme transcendantes, l’éthique est immanente à la vie humaine. Il n’y a donc rien d’étonnant à affirmer que le soin est au cœur de l’éthique. En effet, tout humain est a été l’objet du soin et est susceptible de devenir sujet du soin. Susceptible, car malheureusement, la réciproque n’est pas parfaite. Si nous avons tous été l’objet du soin de quelqu’un, nous n’accomplirons pas nécessairement et pleinement cette tache de prendre soin d’autrui. Tâche pourtant indispensable pour rendre possible l’humanité. Le soin nous constitue. Comme l’écrit Frédéric Worms dans Le moment du soin – À quoi tenons-nous ? :

Ce qui apparaît de plus en plus nettement aujourd’hui à travers les études scientifiques (de l’éthologie à la psychanalyse), mais qui peut aussi être considéré comme un principe, c’est que le sujet du soin a bien dû commencer, lui aussi, par en être l’objet, au sens le plus matériel et vital qui soit. L’une des difficultés du soin, que le présent ouvrage aborde certes sans l’épuiser, consiste justement à y voir la genèse même des subjectivités individuelles, dès lors elles aussi vulnérables ou précaires, le geste de soin adressé à un corps vivant le constituant comme un sujet capable seulement ensuite (et donc peut-être pas en lui-même) de soigner ainsi que de se soigner[7].

Frédéric Worms souligne ici que le soin fait exister et révèle notre vulnérabilité.

On a souvent tendance à croire que la relation de soin se tisse entre d’un côté un être vulnérable dont il faudrait s’occuper et de l’autre un être plus fort et autonome qui serait le sujet du soin. Or, il serait-plus judicieux de considérer qu’elle s’établit entre deux personnes vulnérables. Certes, dans certains contextes, le milieu médical et hospitalier, le domaine de l’enseignement et de l’éducation, le travail social, il y a souvent une asymétrie entre le sujet et l’objet soin. Le premier recourant à des connaissances et des savoir-faire que l’autre ne maîtrise pas. Néanmoins, faire profession de prendre soin ne signifie pas être invulnérable. Les soignants ont aussi besoin que d’autres s’occupent d’eux. La vulnérabilité ne se réduit pas à la seule fragilité ou à la faiblesse, elle renvoie surtout à l’idée de dépendance, qui nous concerne tous. Nous considérons comme vulnérables les personnes que nous jugeons dépendantes des autres, le nourrisson ou la personne âgée, le malade ou la personne en situation de grande précarité. Par conséquent, nous excluons tous les autres de la sphère de la vulnérabilité. Nous considérons que tous ceux qui ne correspondent pas à ces catégories ne sont pas vulnérables, mais sont autonomes et aptes à prendre leur vie en main. Nous aimons d’ailleurs cultiver cette impression, principalement si l’on occupe une place importante dans la société et que l’on exerce de lourdes responsabilités. Cependant, qui d’entre nous peut dire qu’il n’est pas vulnérable au sens où il ne serait dépendant de personne ? Joan Tronto illustre cela à partir d’un exemple, certes banal, mais particulièrement significatif :

Un employé de bureau ne se sent pas vulnérable face à l’agent d’entretien qui, chaque jour, enlève les déchets et nettoie les bureaux. Mais si ces services devaient cesser, la vulnérabilité de l’employé se révélerait[8].

Cette remarque souligne avec insistance la vulnérabilité foncière de notre condition. Nous avons tous besoin les uns des autres et nous devons tous prendre soin les uns des autres. Comme l’écrivait Spinoza : « À l’homme, rien de plus utile que l’homme »[9] :

À l’homme donc, rien de plus utile que l’homme ; il n’est rien dis-je, que les hommes puissent souhaiter de mieux pour conserver leur être que de se convenir tous en tout, en sorte que les Esprits et les Corps de tous composent pour ainsi dire un seul Esprit et un seul Corps, de s’efforcer tous ensemble de conserver leur être autant qu’ils peuvent, et de chercher tous ensemble et chacun pour soi l’utile qui est commun à tous ; d’où il suit que les hommes que gouverne la raison, c’est-à-dire les hommes qui cherchent ce qui leur est utile sous la conduite de la raison, n’aspirent pour eux-mêmes à rien qu’ils ne désirent pour tous les autres hommes, et par suite sont justes, de bonne foi et honnêtes[10].

Cependant, si le soin est au cœur de tous les rapports humains, nous sommes en droit de nous interroger sur ce qui fait que nous ne prenions pas tous et toujours soin les uns des autres. Comment se fait-il que nous soyons si souvent en conflit les uns avec les autres et que nos forces au lieu de se conjuguer aient tendance à s’affronter ? Spinoza est également en mesure de nous éclairer sur ce point. Ce qui, selon lui, conduit les hommes à s’opposer et à parfois devenir ennemis les uns des autres, ce n’est rien d’autre que l’ignorance dans laquelle ils sont au1,52 sujet de leur propre condition, ignorance qui les conduit généralement à confondre pouvoir et puissance qui sont deux choses radicalement distinctes, pour ne pas dire opposées. En effet, chacun a besoin de prendre soin de soi et des autres, parce qu’il cherche à augmenter sa puissance d’agir, c’est-à-dire sa capacité à produire des effets en lui et hors de lui. L’homme ne se sent jamais tant exister que quand il est cause d’autre chose que sa propre existence et qu’il est en mesure de produire et de créer par le travail, la création artistique, la vie sociale. Il n’a cependant pas conscience des effets positifs que sa dépendance vis-à-vis des autres peut sur son existence. Trop nombreux sont ceux qui s’imaginent que la puissance d’agir des autres limite la leur. Ainsi, ne comprennent-ils pas que leur puissance augmente d’autant que celle des autres s’accroît. Or, c’est ainsi que nous créons les conditions pour pouvoir conjuguer nos forces et nous maintenir dans l’existence. Cette incompréhension a pour conséquence de transformer notre désir légitime de puissance en goût du pouvoir. Le pouvoir est tout le contraire de la puissance. Le goût du pouvoir est même un signe d’impuissance. C’est toujours celui qui se sent impuissant qui désire dominer l’autre pour réduire sa puissance d’agir. L’homme qui cherche à exercer le pouvoir pour le pouvoir n’est autre que celui qui ne se sent fort qu’en affaiblissant les autres. N’augmentant en rien par son comportement sa puissance réelle d’agir, il n’est fort que négativement.

À l’inverse, si le soin est pratiqué avec discernement et lucidité, il s’agit d’une puissance vulnérable qui augmente en aidant une autre puissance vulnérable à s’accroître. Deux forces tentent de coopérer et se conjuguent pour le bien de chacun. Mais cela ne vaut que si la relation de soin ne se transforme pas en relation de pouvoir. Étant donné que toute relation humaine est finalement une relation de soin, le soignant peut profiter de sa situation pour établir un rapport de domination envers le soigné qui est en situation de faiblesse et d’extrême dépendance. Le soigné peut aussi profiter de sa situation pour imposer ses désirs au soignant. On pense ici à toutes les stratégies usant de processus de victimisation et dont les ressorts peuvent consister à culpabiliser le soignant, au point de l’épuiser, en cultivant chez lui le sentiment qu’il n’en fait pas assez pour le soigné. En un certain sens, c’est aussi au soigné de prendre soin du soignant.

Pour cette raison l’éthique peut être considérée comme le soin en acte, car l’ethos d’une personne se résume finalement à sa manière de prendre soin d’elle et des autres, d’habiter le monde et de cohabiter avec les autres. Joan Tronto définit d’ailleurs le care, comme :

Une activité caractéristique de l’espèce humaine qui inclut tout ce que nous faisons en vue de maintenir, de continuer ou de réparer notre « monde » de telle sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce monde inclut nos corps, nos individualités (selves) et notre environnement, que nous cherchons à tisser ensemble dans un maillage complexe qui soutient la vie[11].

L’emploi du verbe « habiter » n’est pas ici dû au hasard. Si ethos désigne en grec les mœurs, il désigne aussi l’habitation, qui n’est pas étrangères aux mœurs. L’habitation est le lieu de nos habitudes. L’éthique concerne nos comportements réguliers et quotidiens qui donnent sens à notre présence au monde, au rapport à soi-même et aux autres. La question de l’éthique et du soin n’est peut-être avant tout qu’une affaire de rapport à soi, qu’une question de souci de soi dont Michel Foucault dit qu’il consiste dans la tâche de s’éprouver et de connaître la vérité sur soi qui est « au cœur de la constitution du sujet moral[12] ». Souci de soi, soin de soi, ces deux expressions entrent en résonnance l’une avec l’autre, le terme de care peut se traduire en français par l’un ou l’autre de ces mots[13]. Pour revenir à Spinoza, agir de manière éthique, c’est toujours faire en sorte que l’utile propre rejoigne l’utile commun, c’est agir en ayant compris que ce qui augmente ma puissance d’être et d’agir, contribue à la perfection des autres et réciproquement. Cette attitude peut sembler égoïste, mais au sens d’Aristote dans Éthique à Nicomaque, lorsqu’il évoque l’homme vertueux qui agit avec justice et tempérance pour atteindre ce qu’il y a de plus beau :1,52

Car s’il se trouve un homme qui s’applique constamment à accomplir plus que tout autre des actes de justice, de tempérance, ou de tout autre vertu, qui, en un mot, se réserve toujours à lui-même le beau – personne ne qualifiera cet homme d’égoïste ni ne le blâmera[14].

Cet égoïsme se distingue d’une forme plus vile, qui concerne « ceux qui, qu’il s’agisse de richesses, d’honneurs, de plaisirs corporels, prennent la part la plus grande ». L’éthique qui ne s’actualise que par la conjugaison du souci de soi et des autres ne peut prendre toute sa mesure que dans le dépassement de l’opposition quelque peu stérile entre altruisme et égoïsme. Nous ne sommes rien les uns sans les autres et nous devons donc nous soucier les uns des autres, si nous aspirons à la vie bonne.

Le soin se situe donc au cœur de l’éthique. Être humainement au monde, c’est prendre soin de soi et des autres. Le soin est le ciment de la solidarité qui nous unit, ce qui nous fait tenir ensemble.

Le sous-titre que donne F. Worms à son Livre Le moment du soin : « À quoi tenons-nous ? », peut être compris de deux manières. Il signifie « à quoi sommes-nous attachés ? », « qu’est-ce qui nous importe ? » –le terme anglais de care évoque l’idée d’accorder de l’importance à …, le contraire s’exprimant par I don’t care -, mais « à quoi tenons-nous ? » peut aussi se comprendre comme « qu’est-ce qui nous fait tenir debout ? » ou « qu’est-ce qui nous fait tenir ensemble ? ». À cette question, il est permis de répondre : le soin que nous prenons les uns des autres.

 

[1] Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, traduction de V. Delbos, Paris, Delagrave, 1967, p.136.

[2]Ibid., p.150.

[3]Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris,Seuil, 1990, p.201-202.

[4]Ibid.

[5] Lucien Malson, Les enfants sauvages, Paris, éditions 10/18, 1964.

[6]Cicéron, Tusculanes, II, (http://remacle.org/bloodwolf/philosophes/Ciceron/tusc2.htm)

[7] Frédéric Worms, Le moment du soi – À quoi tenons-nous ?, Paris, PUF, 2010, p.7.

[8] Joan Tronto, Un monde vulnérable, pour une politique du care, paris, La Découverte, 2009, p.181.

[9] Lire à ce sujet mon article « À l’homme rien de plus utile que l’homme », Revue de l’enseignement philosophique, Mai 2017, N° 3, p.7 -24, ainsi que celui intitulé « Puissance et vulnérabilité – Pour un care spinoziste » in Éric Delassus, Sagesse de l’homme vulnérable II – La quête de la sagesse, Paris, L’Harmattan, 2014, p.77-121.

[10] Baruch Spinoza, Éthique, Quatrième partie, Préface, Texte original et traduction nouvelle par Bernard Pautrat, Paris, Éditions du Seuil, 1988, p.371.

[11]Joan Tronto, « Care démocratique et démocratie du care », in Qu’est-ce que le care ?, sous la direction de Pascal Molinier, Sandra Laugier, Patricia Paperman, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2009, p.37.

[12] Michel Foucault, Histoire de la sexualité – Le souci de soi, tome III, Paris, Gallimard, 1984.

[13]Liane Mozère, « Le « souci de soi » chez Foucault et le souci dans une éthique politique du care. », Le Portique [En ligne], 13-14 | 2004, mis en ligne le 15 juin 2007. URL : http://leportique.revues.org/623

[14]Aristote, Éthique à Nicomaque, IX, 8, traduction J. Tricot, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1990, p.457.

Citer cet article

Éric Delassus, « Le soin ou l’éthique en acte », [Plastik] : Quand l’art prend soin de vous. Les tropismes du care dans l’art aujourd’hui #06 [en ligne], mis en ligne le 18 avril 2019, consulté le 11 décembre 2019. URL : http://plastik.univ-paris1.fr/le-soin-ou-lethique-en-acte/

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