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Art et écologie : des croisements fertiles?

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Table des matières

Remerciements

 

La réalisation de ce numéro a été possible grâce à la confiance de Christophe Viart, directeur de la publication, à qui j’adresse mes remerciements les plus vifs.

J’exprime également toute ma gratitude à José Moure, directeur de l’Institut ACTE, ainsi qu’à Richard Conte, fondateur de la revue, pour leur confiance renouvelée.

Mes remerciements s’adressent aux artistes, scientifiques, chercheu-rs-ses en sciences humaines et sociales qui ont contribué à ce numéro ainsi qu’aux membres du comité de lecture qui les ont accompagnés avec attention : Gilles Bruni, Marie-Yvane Daire, Barbara Formis, Gwenaël Guillouzouic, Jacinto Lageira, Françoise Le Moine, Guy Massaux, Sandrine Morsillo, Erick Samakh, Jacques Tassin, Anne Teyssèdre.

Enfin, je remercie William Le Coz, web designer, pour le patient travail de mise en ligne des articles.

 

Présentation

 

Ce numéro propose une seconde exploration de la relation entre la création artistique et les sciences de la nature. Il fait suite au conséquent dossier du n°4 de Plastik, paru en 2014 : « Art contemporain et biodiversité : un art durable ? » réunissant une diversité de contributions qui, désormais, font référence dans les recherches sur les enjeux environnementaux de l’art.

Les dix-neuf articles répondant à la question « Qu’est-ce que l’art apporte à l’écologie ? » relancent autrement l’étude des expériences de la création artistique ancrées dans les milieux naturels. L’importante participation d’artistes, enseignants chercheurs et doctorants de l’Institut ACTE, au numéro montre la vitalité des recherches au sein du laboratoire de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. En effet, bon nombre des articles qui composent le dossier sont les actes de conférences produites dans le cadre du séminaire Dialogues interdisciplinaires : arts plastiques et sciences de la nature. La militance écologique traverse l’œuvre de deux de nos collègues, professeurs d’arts plastiques de l’École des arts de la Sorbonne, Marion Laval-Jeantet, co-fondatrice d’Art Orienté Objet et Yann Toma, président de Sorbonne Développement Durable. Artistes et enseignants-chercheurs, ils ont activement participé à la programmation annuelle du séminaire qui a réuni des chercheurs de divers statuts et champs disciplinaires. Les séances ont développé une pensée des sciences de la nature consacrée à la création artistique en marquant un intérêt pour les croisements des disciplines au niveau des concepts, des modèles, des méthodes. Au côté des actes du séminaire, un ensemble de communications identifient des problématiques innovantes qui mettent en relation le monde de l’art et les diversités naturelles. Elles interrogent les projets de recherche posant les questions des actions partagées et des biens communs.

 

Comité scientifique de Plastik # 9

 

Gilles BRUNI, artiste, http://www.gillesbruni.net/

Marie-Yvane DAIRE, chercheuse, archéologue du littoral, directrice de recherche CNRS, Rennes 1

Barbara FORMIS, philosophe, EC philosophie de l’art, Institut ACTE, Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Gwenaël GUILLOUZOUIC, garde du littoral, site abbatial de Saint-Maurice (29)

Jacinto LAGEIRA, philosophe, EC philosophie de l’art, Institut ACTE, Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Françoise LE MOINE, directrice de l’abbaye de Beauport, AGRAB, Conservatoire du littoral

Guy MASSAUX, artiste, Arba – Esba / Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles

Sandrine MORSILLO, artiste, EC arts plastiques, Institut ACTE, Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Erik SAMAKH, artiste, professeur en Écoles nationales supérieures d’art

Jacques TASSIN, chercheur, écologue au CIRAD, Montpellier

Anne TEYSSEDRE, biologiste de l’évolution, médiatrice scientifique en écologie, MNHN

 

Avant-propos

 

En ces temps troublés de l’anthropocène, transitions, migrations, déracinements inquiètent tout un chacun. Retourner au niveau du sol pour mieux atterrir est la préconisation de Bruno Latour. « Humain, humus, humanité » nous dit-il. La racine de ce triptyque est commune, c’est la terre, à nos pieds, nous rappelant à l’humilité de notre condition. Nous rappelant aussi que l’assise épistémologique de la notion d’environnement est commode mais qu’elle crée une séparation artificielle entre l’humain et la nature. L’écosystème du corps humain étant relationnel, nous sommes partie prenante de l’environnement. C’est donc davantage à la notion d’environnement prise dans sa globalité et en termes d’exposition corporelle au monde que nous rapporterons notre questionnement sur la relation entre la nature et la création artistique.

Quel est l’apport des arts plastiques dans des thèmes des sciences de la nature ? En quoi l’activité artistique naturaliste, au même titre que l’action environnementale, contribue-t-elle à un bien-être humain ? Si elle œuvre assurément aux conditions de transmission de l’enchantement comme condition de l’amour du monde, rend-elle, du même coup, des connaissances accessibles ? Et bien au-delà encore, qu’est-ce que l’art apporte à l’écologie ?

Cette question se situe en amont de l’affirmation d’un art écologique, non pas pour en réfuter l’existence, mais pour explorer, dans des pratiques artistiques qui le revendiquent, les aspects qui différencient l’utilisation des faits naturels de l’écologie. En effet, ce n’est pas parce qu’elles utilisent des éléments de la nature – plante verte ou animal – que ces pratiques travaillent des questions d’écologie.

Lorsque des historiens d’art, des philosophes et des sociologues ont recours à la catégorie d’art écologique dans des œuvres dont les conditions d’existence ne semblent pas cohérentes au regard des finalités, de quoi parlent-ils ?

Assurément, la création artistique qui s’inscrit dans la mouvance « nature et environnement » est diffuse, polymorphe. Elle va d’aspirations éducatives vertueuses au charity business, de l’éco pastoralisme bien-pensant à l’occultisme néo romantique. Il faut pouvoir interroger le fonctionnement des œuvres et la maîtrise des relations à la nature qui s’y jouent à partir du repérage de la variété des interprétations de la notion de sciences de la nature et du lieu d’où l’artiste développe son projet personnel, qu’il soit intimiste, militant, ou autre. Reste à savoir ce que les artistes font vraiment, non pas du point de vue des attitudes et des revendications vertes ou bio mais du point de vue des faits, des actes, de leur visibilité et de leur impact.

Dans le domaine de l’art, depuis plusieurs décennies, on observe une mobilisation de l’énergie créatrice dans des mises en forme – réelles, imaginaires – qui incluent localité, temporalité, impliquent le corps, ainsi que le rôle actif du spectateur dans des actions soucieuses de l’évolution des concepts en écologie. S’agit-il d’un simple changement de décor qui s’appuierait sur nos besoins accrus de nature en milieu urbain où les attentes du sortir de chez soi sont du côté de l’éveil sensoriel, de l’émotion, de la spiritualité ? Rémi Beau, philosophe de l’environnement, dans Une esthétique du soin environnemental pour cultiver la légèreté  étudie le mouvement de scientifisation de la pensée écologique et nous montre comment quelques théoriciens de l’esthétique environnementale se sont emparés de cette question en déjouant l’écueil du scientisme pour développer une approche relationnelle de la nature ordinaire. En faisant place aux rapports sensibles à la nature, l’attention à l’ordinaire nous met sur le chemin d’une esthétique du soin environnemental.

Depuis la création du premier musée en plein air par Hazelius à Skansen, en 1891 jusqu’à la loi paysage du 8 janvier 1993, on assiste, d’une part à l’extension topographique de la notion de patrimoine et, d’autre part, à l’élargissement progressif de la notion de musée. L’ensemble du territoire est désormais défini comme patrimoine et ceci nous conduit à reconsidérer les repères que nous projetons sur le rapport de l’art à la nature. L’artialisation des espaces naturels est le fruit  des pratiques de l’exposition qui nient les lieux traditionnels de l’art. Comment coexiste-t-elle avec les conceptions en matière de protection et de conservation de la nature ?

Du côté de la muséographie naturaliste, le  jardin, le parc, le champ, le fond marin sont envisagés comme des scènes artistiques. C’est ainsi que Marcel Dinahet, Jason Decaires Taylor, Nicolas Floc’h ou Sigalit Landau, par exemple, explorent comment la mer fait cohabiter les fonctions animales, végétales et les fonctions humaines. On peut également interroger le lien entre les dispositifs de protection-conservation de la nature et les démarches artistiques de muséalisation des milieux naturels. Quentin Montagne, artiste et docteur en arts plastiques, dans Le pittoresque en submersion, étudie comment le dévoilement du monde subaquatique s’est fait au prisme de l’aquarium, comme dispositif d’exposition. L’aquarium, comme paysage artificiel, invente et fige un univers jusque-là inconnu. Historiquement, la mise en scène du paysage du fond des mers, comme décor, a produit un imaginaire à rebours de la réalité. Paysagiste et doctorante, Eugénie Denarnaud arpente des territoires choisis, capture des herbes sur le vif dans des pratiques directes, mais pas seulement. L’hétérogénéité de ses collectes, fragments, empreintes, photographies, concourt à l’instauration d’un paysage expérientiel d’un autre type. Dans son article Pour une recherche-création en ethno-esthétique : pratiques d’herborisation et photographie, l’auteure nous montre comment cette approche holistique du paysage lui confère une dimension écologique. Le philosophe et enseignant-chercheur Roberto Barbanti, dans son approche esthétique de la présence dans Écoute du paysage et esthétique écosophique nous met sur la voie de la non-dissociation des percepts du Monde. Le paysage, longtemps défini par sa vision, est désormais appréhendé comme un phénomène poly-sensoriel qui relève d’une expérience complexe. La proposition de la notion d’écosophie vibratoire est replacée dans le contexte du réductionnisme qui a longtemps prévalu dans les théories esthétiques occidentales puis dans la pensée écologique.

Penser le vivant végétal et animal dans l’histoire culturelle incite à les penser en terme de peuplement de l’espèce où les catégories du vivre et du mourir, du noble et du trivial, de la domination et de la discrimination renouvellent la vision du rapport de l’homme à la nature. La réflexion ouverte à la sociologie, la biologie, la philosophie s’inscrit alors dans le champ des humanités environnementales, dans un contexte d’effrangement des frontières entre politiques patrimoniales, conservation de la biodiversité et bien être humain. C’est ainsi que Claire Damesin, chercheure en écologie scientifique et écophysiologiste végétale, dans Penser et ressentir la nature : expériences de réconciliation intérieure et progression vers une écologie introspective, analyse comment artistes et écologues co-construisent des dispositifs de recherche-création qui génèrent des pratiques de l’écologie ouvertes à l’altérité. La première des identités est le chercheur lui-même, comme sujet intégré au projet de collaboration, dans la perspective d’un changement des représentations propice à l’évolution de notre rapport à la nature. Dans L’esprit des bois, Vincent Balmès, pédopsychiatre et sculpteur de grands bois nous met sur la voie d’une pensée écologique qui est la source de la création d’artefacts ainsi que la reconnaissance de la fraternité des échanges entre êtres vivants. Il retrace comment la complexité des forces en présence – le vivant, la conscience, le symbolique, l’intellect et le sensible – se transmet dans le geste de taille qui met au jour la mémoire de la croissance végétale.

Dans la prolifération des appellations, titre ou logos sur les expositions, événements ou œuvres, qui en appellent aux débats environnementaux, qu’est-ce qui les définit et les distingue ? On peut envisager plusieurs tendances différenciées à gros traits : des visions sensibles qui évoquent la nature et s’appuient sur un imaginaire de l’environnement ; des aspects relationnels et actifs qui reconsidèrent les rapports entre l’humain et la nature à la recherche de bénéfices réciproques; une mise en évidence de la responsabilité humaine dans les dérèglements de la nature qui traverse la création; une dimension éthique de respect du vivant sans prévalence de l’esthétique dans des actes qui ne s’exposent pas.

Un des axes qui constitue ce dossier de recherche est une question : l’art écologique est-il un art scientifique ? Les auteurs apportent des arguments dans la relation entre art et écologie. Quels sont les contenus scientifiques latents des œuvres qui se positionnent dans les interfaces humain-nature? Que font les artistes de nos actions de destruction et de protection livrées par les scientifiques ? Dans L’art écologique, uun art expérimental au service de l’humain, Catherine Voison, artiste et docteure en esthétique et sciences de l’art, étudie comment les éco-artistes, à travers leurs travaux, développent et valorisent de manière tangible une nouvelle perception individuelle et collective de la complexité des ressources écosystémiques qui sont à l’origine de nos conditions d’existence. Depuis des décennies, la relation art-sciences occupe la scène de la recherche dans des laboratoires, des événements et des publications. Les scènes de l’art, multiples, hétérogènes, peuvent être vues comme un immense champ de manœuvres où des informations scientifiques circulantes sont mises en forme. Dans Arts et sciences : un dialogue et dans quel but ? Yorghos Remvikos, professeur de santé environnementale, revisite ce que la pensée occidentale a séparé, Nature et Culture. S’appuyant sur le rapport symbiotique que des peuplades non occidentales ont avec la Nature, il nous rappelle, à travers des récits, que l’expérience du continuum est première entre l’individu et son environnement. En filigrane de ces restitutions, se dessinent des relations esthétiques au Monde. Dans L’errance dans la créativité scientifique, Iglika Christova, plasticienne et docteure en arts plastiques, interroge la place de la sérendipité dans les activités scientifiques, entre le moment de la recherche et celui de la découverte. Tout en analysant le fonctionnement de l’errance du côté du scientifique, elle prône une écologie du sensible où la science se confronte à l’interdisciplinarité. Enfin, s’intéressant aux dialogues entre imaginaires artistiques et scientifiques, elle conçoit l’esthétique comme une relation en accord avec l’harmonie du Monde.

L’œuvre d’art soulève-t-elle des questions qui permettent de préciser des convergences avec des questions scientifiques ? Pouvons-nous affirmer avec certitude que son contact permet l’accès à des savoirs scientifiques ? La pratique artistique n’est-elle pas le lieu où rien n’est clair ? La manière dont l’œuvre d’art présente des contenus scientifiques demeure, à bien des égards, énigmatique. Comme les sciences et les techniques, la démarche artistique est dotée d’un moteur empirique et, en ce sens, elle est un puissant dispositif d’investigation métabolisé dans une production sensible.

Dans  Atelier-Laboratoire-Nurserie. Pour une autre construction du réel, Véronique Verstraete, artiste et enseignante-chercheure, interroge l’idée de multiplication végétative naturelle comme modèle de la création. Dans ses travaux artistiques récents, elle développe sa démarche de sculpture à partir de bulbilles, stolons, rejets, rhizomes comme sources et matrices. Elle utilise les différents cycles de reproduction végétative naturelle des plantes pour créer de multiples artefacts.

Pour le chercheur-penseur, les procédures de la recherche relèvent de l’organisation et de la méthode mais pour le chercheur plasticien, l’œuvre produite recèle une part irréductible à toute recherche scientifique. D’un côté, l’enchantement, de l’autre, la sédimentation ? Dans le dialogue création-sciences de la nature, l’artiste et le chercheur doivent-ils adhérer à l’injonction à un prétendu langage commun ?

Une partie du numéro évalue le périmètre des pratiques artistiques à l’aune du végétal. Depuis 7000 chênes de Beuys à Cassel en 1972, événement historique qui artialise le geste de plantation d’arbres jusqu’à Toujours la vie invente, de Gilles Clément, en 2017, à Trévarez qui présente une expérience de réécriture du jardin avec des points de vue sociétaux, les gestes artistiques qui signalent ou rendent visible l’activité vivante d’espèces végétales et font de la nature leur atelier se multiplient. Dans Terrain mental d’espérance, j’étudie comment le parcours créé par Gilles Clément dans une prairie de gauras suscite une pensée de la relation et sensibilise à cette autre vie où se tapit une altérité étrangère à soi. Le milieu ainsi créé se présente comme une interface relationnelle complexe dédiée à la non-dissociation. L’installation labyrinthique de Gilles Clément offre de vivre les transformations de la nature telles que le jardin japonais les expose depuis des millénaires. L’expérience de l’impermanence du jardin est étudiée par Teddy Peix, plasticien et doctorant, dans Jardins japonais : voie entre culture et nature pour une conscience écologique La marche du promeneur intègre les changements silencieux de la nature. Puissance de l’éphémère, altération du vivant et sentiment mélancolique accompagnent une expérience de la transition dans un paysage de conciliation entre la nature et l’artifice. C’est ainsi que la reconnexion avec un milieu végétal façonné de main d’humain depuis l’Antiquité suscite la pensée écologique. Les ressources attentionnelles du peintre tournées peignant sur le motif sont abordées par Laurence Gossart, artiste et doctorante, dans Patrick Neu, iris : vers une écologie de l’attention. Les vicissitudes du vivant végétal sont enregistrées par le geste de peinture tout entier pris dans cette altérité qui captive l’artiste depuis plus de trente printemps. La saisie des différentes temporalités de l’iris inscrites dans la fusion de l’eau et du pigment relève d’une observation nourrie d’une pensée écosophique.

Les attentes contemporaines en direction de la plante, de l’arbre, de la forêt font naître des imaginaires qu’il convient d’interroger. Le spectacle de la végétation, propice au développement de la vie intérieure, permettant de retrouver l’art du temps, de ralentir le rythme, d’accéder à la slow life, semble être une valeur partagée. Quels sont les enjeux  de cette main verte des artistes ? Déplacent-ils l’attrait de la botanique, comme source d’inspiration ? Quels savoirs, opinions, croyances se trouvent véhiculées ? Face à l’angoisse existentielle, la notion de cycle de vie, de croissance, de robustesse, de vulnérabilité, d’exposition aux risques nous conduit-elle à penser en isomorphisme avec le végétal ? Élisabeth Amblard, artiste et enseignante-chercheure, introduit l’idée de plasticité végétale dans « Monumental et discret » : étude du Ash Dome/ Dôme de frênes de David Nash (1977) comme œuvre évolutive exemplaire dans les interactions nature végétale / artefact artistique. En initiant la croissance d’une coupole par la plantation d’arbres, l’artiste David Nash utilise les forces vitales du végétal soumises aux aléas des intempéries, des attaques animales et fongiques. Sous le signe des incertitudes, la création « naturelle » est accompagnée par une observation humaine attentive à ses évolutions, mais également par des interventions de tailles et de torsions. Fictionner l’arbre, performer la plante, composer des branches, sans toit ni mur sont-ils un facteur d’impact sur la conscience écologique du spectateur ? Qu’est-il mesurable de la dimension écologique des pratiques de végétalisation de l’art? De la modulation comme principe écologique : performer sur le motif est le titre de la contribution de Pascale Weber, artiste et enseignante-chercheure. Elle replace l’art écologique et les pratiques artistiques environnementales dans le contexte de la crise de l’art, en tant qu’objet mercantile, traversé par les menaces climatiques et l’effondrement de la biodiversité. Explorant d’abord comment la création en milieu naturel conjugue expérience esthétique et engagement éthique, elle poursuit en présentant ses recherches sensibles, performances sur le motif, nommées Hantu.

Curieux des sciences, des arts et des techniques, intéressés par l’idée d’une communication entre arts et sciences et préoccupés par la question d’une possibilité de dialogue avec l’invisible, nous en cherchons des mises en forme visibles. L’illustration scientifique – le scandale des marées vertes en Bretagne raconté en bande dessinée, par exemple – , la spectacularisation de la nature sans artiste – le « Colorado provençal » qui désigne les ocres de Rustrel, autre exemple -, sont des vecteurs actifs de notre réflexion sur la transition.

Adèle Harrer, artiste et doctorante en arts plastiques, dans Le natura-psychisme, pour une nouvelle forme de création du vivant, s’interroge : comment l’artiste sublime-t-il l’énergie du végétal et celle de son psychisme dans de nouvelles formes de créations ? Quelles sont les limites d’acceptabilité des hypothèses de circulation énergétique entre les humains et les plantes par les sciences académiques ? Ces questions font écho à des démarches artistiques qui conjuguent le passé et le futur au regard de la communication inter-espèces. Les recherches menées par Olga Kisseleva et Graziela Mello Vianna, équipe franco-brésilienne d’artistes et de chercheuses, sont restituées dans : Paysages en voie de disparition : l’ancêtro-futurisme selon les Pataxó Hã Hã Hãe. S’inscrivant dans le mouvement du bio-art, le projet Eden s’appuie sur des collaborations multiples. La sauvegarde des végétaux y est envisagée en recueillant les savoirs indigènes transmis sur toutes leurs observations des modes de communication entre les plantes et les arbres. Utilisant des technologies nouvelles, donner la parole aux arbres est au centre d’installations artistiques performatives et de productions sonores collectives permettant aux arbres de communiquer entre eux.

Dans le domaine de l’art soucieux des sciences de la nature, on observe la conception d’œuvres dites « complexes ». Des mises en forme de l’imaginaire font rêver, des propositions sensibles surprennent, des fables dénoncent, des fictions heurtent, documentent, exemplifient des faits. Aux confins des sciences participatives, elles se constituent soit du côté des sciences environnementales soit du côté du spectacle vivant, soit encore comme des entités atypiques, transversales et pluridisciplinaires. Les artistes et les scientifiques s’intéressent aux collaborations interdisciplinaires dans des interfaces scientifique-esthète et artiste-scientiste. Ainsi, dans l’exposition « Le grand orchestre des animaux », le bio acousticien Bernie Crauze dressait un constat alarmant de l’extinction de la bio phonie animale en présentant des enregistrements sonores et visuels de la nature sur des écrans géants de la Fondation Cartier en 2016. Dans ces paysages sonores archivés, la variation des fréquences, des intensités, des rythmes en forme de diagrammes colorés monumentaux apportait la preuve que 50% des bruits de la nature ont disparu à la faveur de la cacophonie humaine. L’art n’est pas un service de médiation de la science et la science n’est pas un service de médiation de l’art mais dans l’exercice de la monstration et de la démonstration, les frontières des lois propres de chaque domaine sont interrogées.

Par quel dispositif sensible et critique des pratiques artistiques pourraient-elles contribuer à la fonction d’opérateur social et jouer le rôle d’outil de gestion naturaliste ? C’est dans le lien entre écologie environnementale et écologie sociale – environnement économique impliquant une lutte contre le capitalisme mondialisé – que des mouvements et événements artistiques locaux réalisent des actions. Proches des processus d’éducation populaire, autogérés, cherchant des modes de gouvernance démocratique hors marché, ils réunissent une pluralité d’acteurs, de citoyens et de générations. Ils mènent des actions performatives de sensibilisation aux conséquences de l’empreinte écologique sur le bien-être des populations. Inconfortable à cerner, ce mouvement arborescent pose la question de notre manière d’habiter le monde, il met en acte l’interdisciplinarité des apports, soucieux des dégradations sociales corrélatives aux dégradations environnementales. Cette mouvance, qui prend place dans les sentiers battus de l’art, établit un lien entre la valorisation de l’environnement naturel et la valorisation sociale. Elle affirme un principe de résilience dans lequel chacun a un rôle à jouer : l’agriculteur s’inquiète de la diffusion de pesticides près de l’école, l’agronome sensibilise des lycéens à la rareté de l’eau, l’entrepreneur recycle ses déchets auprès d’éco-designers, l’artiste collabore avec un maraîcher, met en forme un concept et le partage dans des circuits courts. Elle revendique la mobilisation d’un appareil de production critique des questions environnementales et la recherche d’un mode de production alternatif de l’art. Le regard d’Esteban Richard, artiste designer brestois, est tourné vers la mer. Dans le contexte des menaces environnementales, il mène un travail de création qui s’appuie sur des problématiques maritimes pluridisciplinaires. Dans L’appel de l’Océan, entretien conduit par Quentin Montagne, il se demande si l’art, au carrefour d’une recherche en biologie et en écologie marine, peut devenir un outil de médiation en faveur des milieux marins. Avec Marc Delalonde, commissaire d’exposition indépendant basé en Grèce, nous poursuivons le partage d’analyses de territoires en situation de crise. Les mouvances écologiques de l’art, observation des mutations à l’œuvre sur le territoire athénien présente l’actualité des pratiques artistiques soutenables et responsables à Athènes. Des démarches collectives promeuvent de nouveaux espaces d’exposition, élaborent des solutions de partage et instaurent des lieux autogérés. Les éco-artistes développent une puissante culture de l’altérité qui se pose comme alternative aux modèles de surconsommation.

Ce numéro thématique dédié aux expériences de la création artistique en relation avec les ressources naturelles nous invite à une cohabitation respectueuse avec la diversité du monde vivant.

Bonne lecture,

Agnès Foiret-Collet

Citer cet article

Agnès Foiret, « Art et écologie : des croisements fertiles? », [Plastik] : Art et écologie : des croisements fertiles ? #09 [en ligne], mis en ligne le 14 septembre 2020, consulté le 18 septembre 2020. URL : http://plastik.univ-paris1.fr/quest-ce-que-lart-apporte-a-lecologie/

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