Brise-glace Lénine : Voyage à travers les époques

Résumé

Dans le cadre de la Vème Biennale de Moscou et de la Saison de la Culture Autrichienne en Russie, l’exposition « Lénine Brise la Glace » est devenue un élément de liaison entre le monde occidental et la Russie. À l’époque soviétique, le navire « Lénine », premier brise-glace nucléaire au monde, était un symbole de la puissance de l’URSS. Dès le début de son exploitation en 1957, juste en pleine guerre froide, il traversait les espaces glacés soviétiques inaccessibles au reste du monde. Désaffecté en 1989, il était ensuite transformé en musée basé à Mourmansk, la ville située au nord du cercle polaire arctique, à près de 200 km de la Finlande. Depuis la création du brise-glace « Lénine » jusqu’à nos jours, la Russie demeure le seul pays au monde qui produit des brise-glace à propulsion nucléaire. Dix navires, dont huit sont actuellement fonctionnels, relevèrent le défi, et ce pendant presque soixante années, que leur avait lancé la nature sévère du Pôle Nord.

Mots-clés

brise-glace, URSS, nucléaire, région polaire

Brise-glace Lénine : voyage à travers les époques

Brise-glace « Lénine »
Avec le temps, toutes les innovations les plus révolutionnaires deviennent désuètes sur le plan pratique, mais leur rôle dans le patrimoine historique et dans le progrès mondial ne diminue pas. Témoignages des recherches scientifiques des époques précédentes, elles nous rappellent l’importance des inventions technologiques pour l'humanité et inspirent de nouvelles découvertes. Autrefois chef-d’œuvre de la pensée scientifique, le brise-glace « Lénine » est désaffecté aujourd'hui, mais son bord accueille les artistes contemporains qui transforment le navire en espace de mémoire et en même temps celui de réflexion sur le futur de l'Arctique. L'exposition « Lénine Brise la Glace » a réuni les créations artistiques actuelles qui relient le passé historique du navire soviétique et le présent, qui ouvrent les nouvelles perspectives pour la région nordique de la Russie. Toutes les œuvres présentées à l’exposition étaient créées en tenant compte de l’espace du brise-glace et de l’histoire de sa création et exploitation. Ces œuvres exposées sur le brise-glace « Lénine » en 2013, furent présentées au printemps 2014 au Lentos Kunstmuseum, à Linz. Même si les œuvres étaient disjointes de leur contexte spatial, tous les objets ont gardé leur lien avec le brise-glace « Lénine », lequel a fourni aux artistes l'inspiration spécifique à ce projet, d'où sont nées ces pièces. À l’époque de sa création, le brise-glace « Lénine » était un produit du progrès scientifique soviétique, symbole de supériorité de la science soviétique sur les recherches scientifiques des pays de l’autre côté du rideau de fer. La construction première brise-glace demanda trois ans et trois mois. Même si l’usine de construction navale de Leningrad était désignée comme principal exécuteur de la commande, la création du brise-glace a réuni cinq cents équipes de travail et quarante-huit régions économiques de l’Union Soviétique (plusieurs bureaux d'études d'ingénierie, des institutions scientifiques et des entreprises de construction). La nécessité de la création de ce navire s’explique tout d’abord par les nombreux obstacles qu’il fallait franchir afin d’exploiter les immenses espaces arctiques que l’URSS explorait depuis les années 1920. La création du navire nucléaire permettait non seulement de briser les glaciers inaccessibles aux simples bateaux, mais aussi de prolonger le temps d’expédition. L’exploitation du brise-glace nucléaire nécessite une petite quantité de combustible nucléaire (près de 50 grammes en 24 heures), ce qui permet d’en stocker en grande quantité, environ pour 3-4 ans de navigation, tandis que les navires utilisant les moteurs à propulsion diesel-électrique pouvaient naviguer sans approvisionnement au maximum 50 jours. Le brise-glace était propulsé par 2 réacteurs nucléaires et 4 turbines à vapeur Kirov qui alimentaient des générateurs reliés à 3 jeux de moteurs électriques et des axes de transmission. Les moteurs électriques mettaient en action 3 hélices de propulsion, 2 sur le travers et 1 centrale. Le navire possédait également 3 moteurs électriques auxiliaires autonomes. Mais les ingénieurs du brise-glace ne se préoccupaient pas uniquement de la puissance technologique du brise-glace. L’espace de celui-ci devait devenir un habitat pour les marins durant plusieurs mois de navigation. Les architectes ont pris en compte les conditions d’isolement que les marins devaient subir parmi les glaciers interminables de l’Arctique. C’est pourquoi l’intérieur du bateau était réalisé avec plusieurs sortes de bois qui rappelaient l’atmosphère chaleureuse des maisons. Les salons du brise-glace, de même que la cantine et le fumoir, étaient décorés d’éléments en noyer. Le salon de musique était décoré avec les matériaux en érable. Dans le salon du brise-glace réalisé en frêne, on voit un grand panneau avec un panorama de Léningrad{{Actuellement Saint-Pétersbourg .}}, la ville où le premier brise-glace a été créé. Les intérieurs de la surface habitable du navire étaient décorés avec du bois et des métaux non ferreux recréant l’atmosphère des bateaux d’antan. Mais, pour l’éclairage, les ingénieurs du brise-glace ont utilisé des lampes à décharge luminescente. Ainsi le design du navire combine-t-il tradition et innovation technologique. À l’époque, le brise-glace « Lénine » était non seulement le plus puissant des navires mais il était également très impressionnant par ses dimensions. Il avait une longueur de 134 m, une largeur de 27,6 m et une hauteur de 16,1 m, mesures qui étaient calculées en tenant compte des conditions de l’exploitation optimale du navire dans les eaux de l’Arctique. À la différence des autres brise-glace, « Lénine » ressemblait plutôt à une ville entière flottant sur la mer. Comme une arche biblique de Noé dont les dimensions étaient décrites dans le texte sacré et s’avèrent être très proches de celles du brise-glace « Lénine » (d'environ 137 mètres de long, 26 mètres de large et 16 mètres de haut{{« Voici comment tu la feras : trois cents coudées pour la longueur de l'arche, cinquante coudées pour sa largeur, trente coudées pour sa hauteur ». Genèse 6 : 14 ~ 16. N.B. une coudée correspond à environ 45 cm.}}), le premier brise-glace nucléaire a entamé un nouveau cycle dans l’histoire de l’humanité, ayant trouvé le moyen de survivre dans les espaces infranchissables de l’Océan glacial. Durant 30 ans, le brise-glace « Lénine » a navigué dans les eaux de l’Arctique, ce qui dépasse de 5 ans le délai initialement prévu de son exploitation. Depuis 1957, le navire a franchi 654 000 milles marins, ce qui équivaut à 30 tours de la Terre en suivant la ligne de l'Équateur. En 1989, l’exploitation du brise-glace « Lénine » pour la navigation maritime a été arrêtée mais le navire a servi à des recherches scientifiques nécessaires pour la construction d’autres brise-glace. Cependant sa destinée future ne fut pas définie avant les années 2000. L’on avait décidé de conserver le navire en tant que monument du patrimoine mondial. Très vite, le brise-glace est devenu une plate-forme de collaborations interdisciplinaires. Déjà, lors de la réorganisation du brise-glace, plusieurs spécialistes de différents domaines se réunissaient à bord de l’ancien navire afin de discuter des problèmes actuels concernant l’exploration de l’Arctique. À bord du brise-glace « Lénine » se trouve aussi un Centre d’Information sur l’énergie nucléaire, qui organise des projections de films traitant des perspectives de l’utilisation de l’atome pour le bien de l’humanité. Actuellement, le brise-glace « Lénine » est également un lieu de rencontre entre artistes et spécialistes de différents domaines afin de communiquer autour de la problématique de la région polaire. Les curateurs de l’exposition, Simon Mraz et Stella Rolling, ont réuni des artistes russes et autrichiens dans l’espace du navire, avec des œuvres qui sont en rapport avec son histoire. L’exposition est enrichie de photographies du brise-glace « Lénine » rassemblées durant plusieurs années par le capitaine Vladimir Kondratyev. En plus des images de Fidel Castro et Yuriy Gagarine visitant « Lénine » dans les années 1960, l’exposition présente plusieurs photographies qui reproduisent les instants de la vie et du travail de l’équipe. L’histoire invisible du bateau nucléaire devient une source de documentation pour la génération post-soviétique. Les artistes exposés sur le brise-glace « Lénine » appartiennent à deux générations, l’une qui passa la plus grande partie de sa vie durant l’existence de l’URSS et l’autre composée d’artistes nés à la charnière de deux époques, et dont le regard sur l’histoire du brise-glace s’est construit au travers des changements de la société observés ou vécus directement. L’artiste et curateur Alexandr Lysov a présenté son « Installation lumineuse interactive IRX272 », créée en 2013. L’objet se présente comme une sphère de 250 cm de diamètre, et qui pèse 250 kg. Toute la sphère est divisée en 272 cellules comportant des lampes infrarouges de 250 watts chacune. Près de 90 % de la puissance est rayonnée dans l'infrarouge, ce qui produit de la chaleur. Tout au long du périmètre horizontal de la sphère, il y a huit capteurs à ultrasons qui peuvent détecter la distance à laquelle se trouve une personne par rapport à la sphère. Ainsi la puissance de chauffage de la sphère dépend de la position du spectateur : plus il se rapproche de la lampe, plus les lampes s’allument de son côté. Comme le brise-glace « Lénine », les lampes infrarouges sont une invention datant des années cinquante. Pour la réalisation de son œuvre, l’artiste a employé 750 kg d’acier et 80 m² de polycarbonate. L’artiste a mis l’accent principal de son œuvre sur la fonctionnalité de l’objet devant être adapté aux conditions climatiques, sévères, de l’Arctique. La sphère est la forme de la perfection absolue, employée depuis l’Antiquité afin de représenter le monde, notamment la cosmogonie exposée par Platon dans le Timée et qui représente l’univers sous forme de sphère. Puis, en passant par l’alchimie, la forme sphérique pénétra la physique, la chimie et la biologie. Ainsi l’œuvre d’Alexandre Lysov rappelle-t-elle une cellule du corps humain et en même temps une étoile propageant son rayonnement et donnant de l’énergie aux planètes qui gravitent autour d’elle. Ce petit microcosme entre en interaction avec des gens, produisant une énergie à l’image d’un organisme vivant.
Alexandr Lysov, IRx272, Interactive light installation, 2013
Dans le cadre de son projet intitulé « La Russie enfermée », Taisiya Korotkova a créé un tableau nommé « Nord » (2013), consacré à la réalité actuelle dans la zone polaire soviétique. Peint dans le style du réalisme cher à l’école de la peinture soviétique, le tableau de Korotkova reflète une transformation du paysage nordique à l’époque actuelle. Le temps glorieux des explorations soviétiques a sombré dans les ténèbres de la nuit polaire, symbolisées par une chouette polaire qui nous vise avec un regard perçant au premier plan du tableau. Les vestiges des anciennes bases secrètes surgissent comme des ombres du passé obscur et caché des recherches secrètes du gouvernement soviétique. Même après la chute de l’URSS, ces zones restent peu accessibles pour les chercheurs étrangers car ces territoires appartiennent à la Russie qui garde son privilège en termes d’investigations. On voit toujours, de loin, un symbole de l’état soviétique qui nous rappelle la domination russe sur ces territoires. Et donc les espaces des zones secrètes restent dévastés, seuls les ours blancs errent parmi ces fantômes.
Taisiya Korotkova, North, 2013
Le lien ininterrompu avec le passé soviétique est également évoqué dans la sculpture de Maria Kochevnikova nommée « Leader congelé » (2013). Ayant pris pour base de son œuvre un buste de Lénine réalisé en plâtre dans les années 1980 par Mikhail Louchnikov, Maria Kochevnikova reproduit celui-ci en bronze. Mais, dans l’œuvre présentée sur le brise-glace « Lénine », un buste en bronze est coupé en deux et l’une des parties est remplacée par une reproduction en verre imitant l’effet de glace fondante. Même si, avec le temps, une certaine mémoire de la réalité soviétique s’efface peu à peu de la conscience des Russes, la génération actuelle des gens nés dans ce qui était encore l’URSS est partiellement formatée par l’époque soviétique, et elle gardera toujours un lien avec un pays qui n’existe plus. L’on peut estimer que les monuments de l’époque de l’URSS sont aujourd’hui absolument inutiles, et certes plusieurs effigies de Lénine sont détruites, mais ces reliques du temps soviétique restent l’histoire de plusieurs peuples qui formaient l’Union Soviétique. Comme le brise-glace « Lénine », qui a été transformé en musée, ces gens vont utiliser leur acquis soviétique à d’autres fins que celles qui leur étaient prédestinées.
Maria Kochevnikova, Frozen leader, 2013
Le travail de Sonia Leimer ressuscite la gloire ancienne du brise-glace « Lénine » à travers les séquences du film sur l’activité du fameux navire, retrouvées dans les archives cinématographiques de Moscou. Les voix des commentateurs dans les vieux films sont remplacées par la musique jouée sur le piano qui se trouvait sur le brise-glace « Lénine ». L’artiste a travaillé sur cette musique en collaboration avec un pianiste spécialisé en cinéma muet, Gerhard Gruber. Ainsi Sonia Leimer a-t-elle donné sa propre interprétation, nouvelle, des plans du film sur la vie du géant de la technologie soviétique. De temps en temps, on voit les images récemment produites qui s’incrustent dans le film ancien : les moments filmés par l’artiste lors de sa visite au brise-glace, moments lors desquels on perçoit Mourmansk tel qu’il est aujourd’hui. En même temps, l’histoire du brise-glace est interrompue par les chroniques des vols dans l’espace cosmique. À l’époque, le brise-glace Lénine et les recherches sur le cosmos étaient les deux domaines où l’Union Soviétique était leader mondial. C’était le temps où l’espace cosmique et l’Arctique restaient encore deux terrains non explorés par l’Homme. De nos jours, alors que plusieurs pays du monde collaborent en termes de recherches spatiales et participent à l’exploitation des ressources arctiques, ce temps semble très loin. Plus que l’exploration, aujourd’hui, il y a un problème de gestion et de préservation des vastes territoires polaires. Dans le film d’Isa Rosenberg, « Voyage de Vladimir » (2013), nous devenons témoins du chemin de vie de l’ancien capitaine des navires de commerce soviétiques qui sillonnaient toutes les mers du monde. Mais la Perestroïka l’a mené jusqu’à des rivages étrangers, et il s’est installé à Brighton Beach, parmi des milliers de Russes qui ont suivi le même destin d’émigration que lui. En même temps, la réalisatrice crée un scénario de fiction où le premier secrétaire du Parti Communiste de l’URSS, Nikita Khroutchev et le Président des États Unis, Richard Nixon se rencontrent dans le monde de l’au-delà et discutent des avantages et des défauts du communisme et du capitalisme. Justement, en 1959, le Président Nixon s’est rendu à Moscou dans le cadre de l’Exposition Nationale Américaine où les chefs des deux pays ont mené des débats publics relatifs aux idéologies de leurs pays respectifs. La même année, Nixon a visité le brise-glace « Lénine » et son discours, prononcé au milieu de la Guerre Froide, est entrée dans l’histoire : « L’Union Soviétique et l’Alaska sont à distance de seulement 40 miles. Très petite glace pour le puissant « Lénine ». Les deux nations doivent travailler ensemble afin de briser la glace entre eux ». Le capitaine était le témoin de tous les événements de cette période glaciaire entre les États-Unis et la Russie et il continue sa vie dans une nouvelle réalité, dans une nouvelle temporalité, mais avec les mêmes problèmes politiques… Le brise-glace « Lénine » a cessé son voyage mais il a conservé le mémoire du temps passé et il nous rappelle que l’histoire se répète continuellement.
Isa Rosenberg, Vladimir’s Journey, 2013
Dans la salle des réunions du brise-glace, on peut voir une sculpture de Lénine assis devant un énorme panneau en bois représentant un brise-glace se frayant un chemin à travers les banquises de l’Arctique, tout au long de l’histoire de l’exploration de l’Arctique. De chaque côté du panneau se trouve l’installation des artistes Igor Makarevitch et Elena Elagina, composée de deux panneaux et d’un récipient avec des bulles représentant les atomes. Le récipient en verre rempli d’« atomes » en plastique, avec des inscriptions qui sont des citations de Lénine, pousse les canaux traversant les panneaux construits par les artistes. Sur l’un de ces panneaux, l’on voit l’image en relief du brise-glace représentant le monde idéologique, et l’autre qui représente le monde réel, physique. Les deux canaux se réunissent dans le panneau central qui donne à voir le progrès scientifique comme résultat de la réalisation des idées communistes. Les artistes avaient l’intention de démontrer que la nature peut être transformée grâce à la force même de la croyance aux idées et aux rêves. Même si l’idéologie communiste était utopique, elle était cependant source d’inspiration pour les chercheurs soviétiques, ce qui faisait que plusieurs domaines scientifiques de l’URSS étaient en avance par rapport à ceux d’autres pays.
Igor Makarevitch et Elena Elagina, The Alchemy of the Atom, 2013
L’artiste Leonide Tichkov a présenté ses sculptures « Les plongeurs » (2009), un tableau « Le levé organisé du drapeau noir du chaos » (2004) et un « Drapeau de l’Arctique libre » (2010). En septembre 2010, Leonide Tichkov a participé à la neuvième expédition de Cape Farewell, un projet créé en 2001 par l’artiste David Buckland qui implique des artistes et des scientifiques dans le processus créatif visant à mettre en avant les questions liées aux changements climatiques et à susciter une réaction, en mode alerte, quant à la destruction de la nature par l’activité humaine.{{Cape Farewell est devenu un programme international à but non lucratif, sis au Science Museum's Dana Center, à Londrès, collaborant avec une Fondation sud-américaine domiciliée au MaRS Center de Toronto. Cape Farewell a organisé plusieurs expéditions en Arctique.}} Naviguant sur Noorderlicht qui célébrait ses 100 ans en 2010, l’équipe de vingt personnes, parmi lesquelles se trouvaient cinq scientifiques spécialistes de la mer et dix artistes du monde entier, a passé vingt-deux jours dans la mer sur le 80e parallèle jusqu’à Spitzberg et puis à l’Est jusqu’à la Russie. Aujourd’hui, la nature de l’Arctique est en péril suite à l’intervention humaine, sa faune est en voie de disparition. Alors l’artiste Léonide Tichkov a proposé de créer un État de l’Arctique indépendant dont le but principal serait la protection de la nature de cette région. Le drapeau avec un flocon de neige conçu par Léonide Tichkov pourrait devenir le symbole de ce futur état.
Leonide Tichkov, An organized unfurling of the black flag of chaos, 2004
Les personnages de plongeurs crées par Tichkov ne dévoilent pas leur identité, ils demeurent camouflés dans leur scaphandre. Mais la lumière intérieure émane du hublot en verre de leur casque et elle illumine le monde extérieur auquel ils sont reliés par une corde de communication. Ces plongeurs sont tous des gens inconnus les uns des autres, leur apparence n’est qu’un cylindre où se cache une âme pouvant projeter sa beauté sur le monde extérieur. Certains hublots ne s’allument jamais, la réalité autour d’eux demeure engloutie dans l’obscurité. Ces plongeurs instaurent à l’aveuglette un drapeau noir sur la terre du chaos, où tout le monde se bouscule, où tous s’écrasent les uns les autres afin de marquer leur territoire qui reste lui-même invisible. Est-elle utopique, cette idée de l’artiste voulant illuminer la conscience des « plongeurs » et préserver la terre de l’Arctique, actuellement déchirée en raison des États et des entreprises à la poursuite de leurs intérêts économiques ?...
Leonide Tichkov, Divers, 2009
L’espace hors du temps du brise-glace « Lénine » abrite également une installation de Judith Fegerl, nommée « Temporal Deflector » (2008), qui fait interagir deux catégories séparées : le temps et l’espace. L’artiste a créé un système « locochronométrique » qui réunit soixante bobines magnétiques autour d’une boussole et qui contrôle ces bobines à certains intervalles de temps de façon que la boussole devienne le chronomètre de la temporalité linéaire métrique. Cet infini mécaniquement créé fait coïncider le temps et l’espace dans un même objet, comme le brise-glace « Lénine » dont le corps devient un lieu de croisement entre le présent et le passé.
Judith Fegerl, Temporal Deflector, 2008