II. 9/ Atis Rezistans : les ateliers d’artistes de la Grand-Rue
Haïti est un pays hors du commun qui représente la première République noire libre, qui obtient son indépendance en 1804. Aujourd’hui, le contexte socio-économique est des plus tendu, une grande partie de la population connaît la famine et œuvre dans la débrouillardise. Le contraste entre la richesse culturelle et artistique du pays et le niveau de pauvreté infrastructurelle est violent.
Un groupe d’artistes, Atis Rezistans, réunit les sculpteurs de la Grand-Rue, située boulevard Jean-Jacques Dessalines à Port-au-Prince. Cette avenue principale de la capitale fut la plus prestigieuse, un véritable centre économique, avant de sombrer dans un vaste déclin. Le milieu urbain dans lequel se crée et se développe ce collectif d’artistes offre des conditions de vie et de création déroutantes et tout aussi fascinantes au regard de la créativité artistique qu’il abrite.
[caption id="attachment_7874" align="aligncenter" width="225"]L’art constitue pour ces artistes un moyen d’expression indéniable leur permettant d’engager des réflexions sur des questions sociopolitiques. Leur démarche, leur mode de vie, incarnent à la fois la résistance et la résilience dont fait preuve le peuple haïtien face à l’adversité. Leur travail se présente sous différentes formes artistiques, mais se distingue principalement avec la création de sculptures à partir de matériaux récupérés, des fatras en tout genre, des débris, des objets abandonnés ou de seconde main. Les artistes détournent notamment des matériaux de fortune comme le métal, le bois, le plastique, le tissu et produisent ainsi des œuvres étonnantes, énigmatiques, qui peuvent susciter autant l’attrait que le rejet. Ces créations cristallisent des histoires fortes, des marqueurs identitaires et culturels, suscitent des questions et peuvent être provocatrices. Elles évoquent une force créatrice et esthétique liée à la pratique de la récupération et à l’influence du vodou. Les thèmes abordés dans les œuvres du collectif Atis Rezistans sont souvent liés à la politique, à la religion et à l’histoire haïtienne. Les artistes cherchent à attirer l’attention sur les injustices et les problèmes auxquels le peuple haïtien est confronté, tout en célébrant la force de la communauté et la richesse de la culture haïtienne. Quelles sont les modalités de création que révèle ce contexte sociopolitique ? Quels espaces de création dans un tel chaos urbain ? Quels types d’ateliers dans un tel environnement ? Quels enjeux et quelles perspectives pour ces artistes contemporains haïtiens ? Quelle relation se tisse entre la démarche de recyclage et l’univers vodou ? Comment le reste, le résidu, participent-ils au processus de création ? Comment la ruine se peut-elle édifiante ?Figure 1 : Installation Grand Rue, Bld Jean-Jacques Dessalines, Port-au-Prince, Haiti, mai 2018. Photo Anne-Catherine Berry[/caption] [caption id="attachment_7875" align="aligncenter" width="225"]
Figure 1 : Installation Grand Rue, Bld Jean-Jacques Dessalines, Port-au-Prince, Haiti, mai 2018. Photo Anne-Catherine Berry[/caption]
Les artistes de la Grand-Rue : création et visibilité
Atis Rezistans se compose d’artistes sculpteurs de la Grand-Rue dont le leader est André Eugène. Il émerge sur la scène artistique de Port-au-Prince dans les années 2000. Gérald Alexis qui s’intéresse à sa genèse écrit dans Le Nouvelliste : « […] on peut dire que le mouvement qui a pris le nom de “Atis Rezistans” serait né dans la communauté de la rivière Froide, à l’ouest de la capitale, Port-au-Prince. Dans sa genèse, on retrouve au départ un sculpteur, Georges Laratte (1933), qui s’y installe et qui, au début des années 1970, va abandonner le bois au profit de la pierre, celle que lui apporte la rivière. La critique étrangère a rattaché ses premières productions à la tradition Taïno de la sculpture sur pierre dont on trouve encore quelques échantillons dans le sous-sol et dans des temples vaudou »{{Extrait d’un article de Gérald Alexis, intitulé « Atis Rezistans : la genèse d’un mouvement MÉMOIRE », publié le 2 décembre 2014 dans le journal Le Nouvelliste. http://lenouvelliste.com/article/138728/atis-rezistans}}. Les artistes qui composent ce collectif sont issus d’un milieu socio-économique difficile, mais ont été présentés à travers le monde par différents commissaires d’exposition et dans différentes institutions artistiques au cours des vingt dernières années. En effet, depuis leur première exposition à Port-au-Prince en 2001 au centre culturel AfricAmerica ces artistes et leurs œuvres ont bénéficié d’une mise en visibilité sur la scène artistique internationale. Bien que demeurant et travaillant dans un environnement précaire, ces sculpteurs sont présentés et exposés depuis 2004 dans des musées européens ainsi qu’aux États-Unis. André Eugène amorce un changement dans les années 1990 en ouvrant son atelier comme s’il s’agissait d’un musée ou d’une galerie d’art afin d’y inviter d’autres artistes ainsi que les amateurs et les collectionneurs d’art. Il nomme son atelier-musée : E Pluribus Unum, ce qui signifie « Unité dans la diversité ». Il produit entre autres des assemblages mêlant le fer et le bois, le caoutchouc ou encore des crânes humains. Les opérations plastiques menées à bien pour mettre en œuvre ses sculptures par assemblages s’inscrivent dans une démarche de récupération et de détournement : récupérer et transformer, détourner et se réapproprier. Les thèmes traités sont l’histoire d’Haïti, la société haïtienne, la situation socio-économique, la politique, le vodou. Ce qui semble caractériser cette création, c’est la lutte contre les injustices sociales et le culte du vodou, qui ressortent des démarches des différents membres de ce collectif animés par la nécessité de représenter non pas une créativité strictement individuelle, mais plutôt une dynamique collective qui fédère la création au sein des ateliers de la Grand-Rue. Barbara Prezeau Stephenson (née en 1965 à Port-au-Prince), artiste plasticienne et activiste culturelle, est la première commissaire d’exposition à montrer les réalisations issues des ateliers de la Grand-Rue en les considérant comme des objets d’art contemporain, et ceci tout en insistant sur leur valeur artistique. Elle fait partie des principaux défenseurs de l’art contemporain en Haïti et crée en 1998 la Fondation AfricAmeric à Port-au-Prince. Il s’agit d’une plateforme et d’une structure administrative destinées à soutenir les artistes haïtiens contemporains (ce centre culturel a été transformé en Musée communautaire Georges Liautaud et aujourd’hui se situe au cœur du Village artistique de Noailles à la Croix-des-Bouquets). C’est donc en 2000 qu’elle débute une collaboration avec Atis Rezistans lorsque les deux membres fondateurs du groupe que sont Jean Hérald Céleur et André Eugène se présentent à elle et l’invitent à découvrir leurs sculptures dans leurs ateliers. Jean Hérald Céleur débute comme polisseur, puis comme tailleur et réalise des pièces de bois au style classique, jusqu’à ce qu’il libère sa créativité sous l’influence du vodou.[caption id="attachment_7876" align="aligncenter" width="225"]Il explique à ce sujet, dès 2002, comment le vodou, langage à part entière, qui incarne des valeurs humaines et spirituelles, une liberté de penser, lui a permis de se sentir plus libre. Le vodou lui permet d’édifier sa démarche, agissant comme marqueur identitaire, revendication patrimoniale et en tant qu’espace décolonial de la pensée créatrice.Figure 2 : Jean Hérald Céleur. Photo Anne-Catherine Berry[/caption] [caption id="attachment_7877" align="aligncenter" width="225"]
Figure 2 : Jean Hérald Céleur. Photo Anne-Catherine Berry[/caption]
L’art de la récupération et du détournement : l’expression d’une résistance
Une caractéristique distinctive d’Atis Rezistans est l’utilisation de matériaux de récupération pour leurs créations artistiques. Le détournement des matériaux, leur recyclage, constituent un moyen d’expression. Les artistes transforment des objets trouvés, tels que des morceaux de ferraille, des pneus usés, des bouteilles en plastique, voire des ossements, en les associant par assemblage. Ces matériaux, considérés comme de vulgaires déchets offrent bien des perspectives et acquièrent un nouveau pouvoir de signification. Les créations qui nous intéressent ici s’inscrivent dans un processus créateur d’ordre composite, ce sont essentiellement des sculptures par assemblages et des installations. Les artistes prélèvent et accumulent des objets qu’ils récupèrent et stockent dans leurs ateliers respectifs. Ces éléments sont des allusions à une économie de survie, à un quotidien difficile. Haïti demeure en grande partie dans cet état d’existence précaire et de survie. Il en va de chacun, de pallier le manque ou l’insuffisance de nourriture, l’absence de protection sociale et les difficultés d’accès aux soins médicaux, au logement, à l’eau courante et potable, à l’électricité complexe dans la plupart des régions du pays (quand tour à tour les éléments naturels sont destructeurs). C’est d’une certaine manière avec les moyens du bord que les artistes conçoivent leurs œuvres ; les matériaux et les objets qu’ils détournent sont de nature « pauvre », en ce sens qu’ils sont destitués de toute valeur marchande. Ils sont écartés de leur fonction initiale, ils sont réduits à l’état de déchet, de rebut, ayant été abandonnés, jetés, détériorés, altérés, enterrés et déterrés, par l’homme lui-même, mais aussi par les intempéries (cyclones, inondations, tremblements de terre). Tous ces objets, ces éléments, renvoient à une forme de mythologie à la fois personnelle et collective, ils sont liés au contexte matériel et immatériel du pays. Ils sont des vestiges, des ruines, des résidus, d’une histoire, d’une économie, d’un quotidien, d’une vie ; ils sont des restes humains aussi. Chacun des plasticiens détient un vocabulaire plastique qui lui est propre : technique et médium, matériaux, textures, formes et couleurs. Certains ingrédients sont comme incontournables et systématiques : le bois, les chambres à air, les clous, comme base pour Jean-Hérald Céleur, les pièces de métal, le tissu, les fils, les sequins, pour Frantz Jacques dit Guyodo, les poupées, des objets en fer pour Gheto Jean-Baptiste, pour ne citer que ces exemples. Les crânes humains en font également partie et assez souvent.[caption id="attachment_7878" align="aligncenter" width="300"]Les matériaux détournés, d’origine naturelle et industrielle, abandonnés, oubliés, fragments d’une chose ou d’un corps humain, des restes, sont donc récupérés dans l’environnement immédiat et réinvestis. Chacun de ces éléments est doté d’une charge contextuelle. Ces choses et tout ce qu’elles renferment sont la fondation d’un langage singulier crypté dans ces réalisations plastiques. Une nouvelle fonction leur est délivrée et ainsi une autre signification. Leur apparence formelle peut être conservée intégralement ou partiellement, elle peut subir quelques modifications, voire des altérations, mais elle peut aussi demeurer intacte. Ils peuvent également être associés à des éléments hétéroclites ou agencés dans un dispositif de répétition, ou encore d’accumulation.Figure 3 : Guyodo, vue d'atelier. Photo Anne-Catherine Berry[/caption] [caption id="attachment_7879" align="aligncenter" width="225"]
Figure 3 : Guyodo, vue d'atelier. Photo Anne-Catherine Berry[/caption] [caption id="attachment_7880" align="aligncenter" width="225"]
Figure 3 : Guyodo, vue d'atelier. Photo Anne-Catherine Berry[/caption] [caption id="attachment_7916" align="aligncenter" width="225"]
Figure 3 : Gheto Jean-Baptiste. Photo Anne-Catherine Berry[/caption]
[caption id="attachment_7922" align="aligncenter" width="225"]Mais surtout ces modalités de création renvoient à certains gestes participant aux rituels du vodou, notamment dans la confection d’objets sacrés, de véritables réceptacles pour les Lwa, les esprits du panthéon vodou. Les matériaux de récupérations, désormais constituants plastiques des œuvres en devenir, agissent comme les ingrédients et les objets utilisés lors de la fabrication d’objets rituels. En effet, ces objets sont confectionnés avec soin. Objets énigmatiques, ils sont des réceptacles de forces magiques. Surprenants par leurs formes et leurs textures, ils sont voués à réparer, équilibrer, négocier avec les esprits. Ainsi, pouvons-nous reconnaître dans les créations artistiques haïtiennes contemporaines des sculptures semblables à des fétiches africains ou à des bouteilles vodous, des Paquets Congo, des drapeaux vodous faits de perles et de sequins. Les Paquets Congo sont des objets rituels fabriqués par un hougan ou une mambo (prêtre et prêtresse) dans la religion vodou, consacrés selon le rite Petro, ils sont censés guérir tous les maux. Ce sont des réceptacles magiques qui contiennent des ingrédients de différentes natures, la plupart d’origine organique. Ces éléments sont contenus dans une enveloppe en satin, surmontée de plumes et garnie de sequins. Aussi, nous retrouvons dans les opérations plastiques des gestes communs pour la confection des objets magiques qui sont chargés voire rechargés par des incorporations, des accumulations, d’enduits, de cires, de végétaux, de plumes, de tissus, de ficelles, de clous, de cadenas, etc. Tous ces ingrédients, ces gestes rituels, ces opérations symboliques sont détournés dans une dimension plastique et esthétique dans certaines créations artistiques. On retrouve notamment l’utilisation de la corde qui permet de lier, nouer, envelopper emprisonner, dont les qualités physiques et la nature du geste déployé seront signifiants. Ces matériaux, ces opérations appartenant à des pratiques chamaniques animistes sont ceux que nous retrouvons chez certains artistes de la Grand-Rue. Et ce, sans pour autant que leurs créations s’inscrivent véritablement dans la pratique du vodou, du moins répondent-elles à une certaine esthétique en correspondance. Longtemps méprisé et rejeté, le vodou est au centre des préoccupations de certains artistes notamment ceux qui nous intéressent ici. Cela est d’ailleurs une source de confusion, entre les domaines de création d’objets rituels du vodou et la création artistique qui s'en inspire, problématique que soulève Carlo Celius. Effectivement, une esthétique vodou est manifeste dans certaines démarches artistiques, celle des sculpteurs de la Grand-Rue et d’autres. Dans les gestes exécutés et les opérations plastiques exercées par les artistes, nous pourrions déceler une forme de rite de purification et de libération (démanteler, éventrer, découper, taper, inciser, percer, creuser), une réparation et une guérison aussi (lier, fixer, assembler, suturer, broder, recouvrir, envelopper). La métamorphose est opérante dans l’acte du détournement de matériaux de récupération, d’objets d’ornement et de techniques artisanales, à travers le geste artistique qui s’apparente parfois ici au geste rituel.Figure 4 : Gheto Jean-Baptiste. Photo Anne-Catherine Berry[/caption]








