Nicolas Daubanes, la révolte pneumatique

Tout commence sur un vélo ou presque. En 2010, en dernière année d’école d’art, l’artiste Nicolas Daubanes endosse la tenue de cycliste de son père, décédé peu de temps avant, et monte sur le vélo de ce dernier.
[caption id="attachment_5474" align="aligncenter" width="300"] Saint-Gaudens, Plateau de Brille, 168 kms sur la route du tour, Performance, Chapelle Saint-Jacques, Saint Gaudens. © Florence At[/caption]
Placé dans la pénombre, l’artiste mouline et souffle. Une dynamo reliée au pédalier active un projecteur vidéo qui fait apparaître au mur une photographie agrandie du père, également en plein effort lors d’une course cycliste. Entre le père et le fils, une confusion s’opère. L’un éclaire l’autre, ils se suivent sans se rencontrer complètement. Mais l’attrait pour les activités pneumatiques ne s’arrête pas là. L’année suivante, il récidive avec une performance sur le Tour de France à l’invitation de Valérie Mazouin, directrice du centre d’art La Chapelle Saint-Jacques à Saint-Gaudens. En plein air cette fois, il effectue lui-même une étape du Tour afin de vivre les sensations vécues par des coureurs cyclistes qu’il admire : Tom Simpson, mort lors du Tour de France de 1967, et Pierre Matignon, éternel dernier qui remporta contre toute attente une étape en 1969. Pour cette épreuve, Nicolas Daubanes décide de partir à minuit, en avance sur les coureurs du Tour, comme Matignon l’avait fait des années auparavant en jouant sur le règlement. Il partage alors l’adrénaline qui a transporté ces sportifs en tentant un effort physique inhabituel et risqué où se mêlent explosivité, endurance et souffle. Cette question du souffle (pneuma) est centrale et prend différentes formes dans les œuvres de l’artiste. Les exploits pneumatiques se prolongent ainsi dans Jusqu’ici tout va bien (2012), une performance filmée dans laquelle l’artiste conduit une voiture repeinte en noir. Il roule à pleine vitesse sur un circuit automobile, au risque d’un accident qui n’arrive heureusement pas. Si le noir du deuil plane sur l’ensemble de l’œuvre « volontairement rugueuse, un rien masculin{{Camille Paulhan, « Nicolas Daubanes. D’abord être en alerte », La Vie de rêve, Saint-Gaudens, Chapelle Saint-Jacques centre d’art contemporain, Labège, Maison Salvan, 2016, p. 9.}} » de l’artiste, ce dernier transforme la violence et la tension de l’événement en un blast créateur. Le souffle – comme puissance d’agir, comme processus et comme effet – traverse ainsi tout le travail de l’artiste et déplace les éléments (l’air bien sûr, les matériaux, mais aussi les idées reçues et les attendus). Le souffle, assimilable ici au blast, se trouve indissociable d’une destruction et d’un dynamisme créateur. Le terme anglophone « blast » désigne à la fois l’explosion, le souffle de celle-ci et son onde de choc qui comprime alors violemment les espaces corporels remplis d’air comme les poumons. En anglais, « blast » signifie également la coulure, qui est un défaut de pollinisation empêchant la fécondation de la fleur, et donc la mise à fruits : le pollen coule au lieu de se fixer, et ce, pour diverses raisons (pluie, excès d’engrais, etc.). À l’opposé de cette acception négative, son homophone français « blaste » désigne une partie d’un embryon végétal susceptible de se développer. Puissances destructrices et végétatives se font ainsi écho au détour des mots. C’est dans l’interstice de ces deux forces que se développe le travail de Nicolas Daubanes, marqué par la révolte et l’insoumission. Ce dernier s’inspire souvent de situations historiques dramatiques ou conflictuelles et s’insinue dans les récits de la grande Histoire pour redonner une place dans ses œuvres aux opprimés et aux oubliés. Les milieux carcéraux ou hospitaliers sont régulièrement investis par l’artiste, qui en révèle alors certains mécanismes par un regard attentif. Le refus de l’inégalité, de la maltraitance et de la coercition organisée se traduit par une tension forte entre pôle négatif et positif, entre mort et souffle de vie, entre disparition et palingénésie, entre oubli et mémoire. Pour qui connaît le travail de ce plasticien, on pourrait bien sûr associer l’idée de blast à ses séries de dessins et muraux en poudre de fer aimantée. Le plus souvent figuratives, ces images ne résultent pas d’un tracé mais d’un dépôt de matière ferreuse sur une feuille magnétique découpée à la forme du motif, prise entre une plaque métallique et une feuille blanche. Volatiles et noires, comme la cendre qui retombe après le blast, ces œuvres graphiques très fragiles témoignent d’une explosion de violence ou d’une situation tendue : champs de bataille, prisons, camps de détention, portraits de détenus et mutins. L’aspect froid de la matière ferreuse exprime bien la dureté de ces images, cependant cette matière ne vient pas ici étouffer les cris ; elle offre plutôt l’occasion de souffler de nouvelles formes et récits. Nicolas Daubanes œuvre souvent sur des projets au long cours, comme celui sur les sœurs Papin, tueuses de leurs patronnes bourgeoises dans les années 1930. Ce type de faits divers donne l’occasion à l’artiste de les rejouer dans un temps autre qui en fructifie la lecture. Après deux ans de procédure, il a récemment obtenu le renouvellement de la concession funéraire de la plus jeune des sœurs Papin, Léa, morte en 2001. Ses projets commencent ainsi souvent par un geste simple qui produit une sorte d’encyclie ou d’onde de choc. Il faut dire que cette histoire, largement adaptée au théâtre comme au cinéma, continue de frapper les esprits à la fois par la violence soudaine de l’acte criminel et en tant que symbole de la lutte des classes. Dans ce cadre, il a réalisé en 2021 un grand portrait mural des deux sœurs à la poudre de fer aimantée. Dans un second temps, il prévoit de créer une gravure qui sera fixée sur la partie verticale du monument funéraire, « monument à la lutte des classes », puis récupérée à l’issue de la prolongation de la concession. Cette gravure indique le besoin pour Nicolas Daubanes d’ancrer son geste artistique dans une situation concrète pour s’en émanciper ensuite. Ici, la gravure lie la terre et l’air, pointant dans le même temps le point de départ du projet, tandis que le double portrait, résultat de la trajectoire aérienne de la poudre de fer, traduit une explosion de violence. Cette démarche opère ainsi tel un processus végétatif bien enraciné qui autorise le blast.
[caption id="attachment_5475" align="aligncenter" width="169"] Tombe de Léa Papin, cimetière de la Bouteillerie, Nantes. © Juliette Belleret[/caption] [caption id="attachment_5476" align="aligncenter" width="200"] Les Soeurs Papin, poudre de fer aimantée, 330 × 152 cm, 2022 Vue de l’exposition La Beauté du diable, Besançon, FRAC, 2022 ©BlaiseAdilon[/caption]

Les gestes de Nicolas Daubanes, à la fois efficaces et complexes, s’inscrivent dans une continuité. En artiste-ouvrier, il étaye à la façon du maçon. Chaque œuvre est une étape d’un processus de création plus large qui ne se laisse pas exactement circonscrire à un objet. Le fonctionnement sous forme de séries s’explique de cette façon. L’œuvre participe à poser des jalons, ce qui permet ensuite d’enlever les étais et que la « structure » devienne autoportante. Que l’on songe à la série « Sabotage », dans lequel escaliers, piliers ou fragments de bâti sont réalisés avec du béton et du sucre qui les fragilisent et les condamnent à la ruine. Il reprend ainsi une technique de prisonniers résistants durant la seconde guerre mondiale qui ajoutait du sucre au béton afin de fragiliser les infrastructures nazies.

[caption id="attachment_5477" align="aligncenter" width="300"] Sabotage 2, béton, sucre, fer, bois, 330×350×300 cm, 2014. Vue de l’exposition SABOTAGE, Lac, Sigean, 2014. ©Yohann Gozard.[/caption]

C’est aussi à cet endroit que l’on peut comprendre une des façons dont la notion de blast opère dans ce travail : la tension entre construction et destruction, entre l’énergie de la création et l’explosivité des ingrédients choisis par l’artiste, y est sensible. En effet, ses œuvres déploient toutes une grande énergie physique et psychique ; les courses de vélo, les poudres de fer, comme les démarches pour la concession mobilisent intensément l’artiste et impliquent une dimension physique dans le rapport à la matière. Activité et activisme se trouvent intimement liés, énergies internes et externes se déploient avec force – jusqu’à l’étincelle. Pour la réalisation de ses œuvres, la répétition de « recettes » (sucre et béton, limaille, recettes de cuisine récoltées auprès de prisonniers), véritables savoir-faire, participent à provoquer des effets de blast. Car c’est bien l’addition de certaines matières à certaines histoires et images qui les font vibrer singulièrement. Ainsi, la poudre de fer utilisée pour les dessins est récupérée dans les usines où des ouvriers ont coupé des IPN. La poudre se mêle alors aux touillettes de café et aux résidus de cigarettes. La lutte des classes, les résistances au système et les combats contre les injustices sociales se glissent dans les détails, avec insistance. Ces œuvres marquent les esprits, non pas tant par un aspect spectaculaire que par des gestes et des méthodes qui touchent le spectateur et le font vaciller dans ses certitudes.

Nicolas Daubanes plastique les obstacles et souffle des rêves pneumatiques. Le souffle est un déplacement d’air avec une certaine force ou violence, mais c’est aussi le souffle de vie (âme/anima). Ses gestes sont de l’ordre de la propulsion ou de la pulvérisation. Une œuvre récente, intitulée Mauvais œil : porte de cellule de la prison des Baumettes [Visuel 5]., Marseille, résulte ainsi de la destruction d’une porte de prison à la scie circulaire. Après avoir enlevé tous les éléments métalliques de la porte, l’artiste vient la réduire en poussière, millimètre par millimètre. Geste ouvrier et technique qui demande une grande minutie, ce travail physique ressort d’une prouesse à la François Pignon, digne du Guiness des records. La dimension artistique est minorée dans un premier temps, puis vient le moment où la poussière de la porte investit l’espace d’exposition et donne à nouveau vie à ce travail destructeur. Impossible de deviner à partir de ce tas de sciure d’où il provient, sauf à se référer au titre. Sans cela, on songe à une plage ou à un désert, étendue de liberté qui, en s’approchant, s’avère parsemée ici et là de ferrailles post-apocalyptiques. L’artiste a fait sauter la porte de la cellule ; l’enfermement est fini, mais il ne ressemble pas à un happy end dans un atoll caribéen. A la façon du blast qui peut provoquer des lésions internes ou faire imploser le corps sans affecter l’enveloppe, les œuvres de Nicolas Daubanes parlent d’affectations invisibles, de dégâts que la société ne voit pas ou ne veut pas voir.
[caption id="attachment_5478" align="aligncenter" width="300"] Mauvais oeil : ancienne porte de la prison des Baumettes, Sciure de bois, acier, dimension variables, La Maréchalerie - centre d’art contemporain / ÉNSA Versailles, 2023 © N. Brasseur Collection Frac Franche-Comté[/caption]

Le souffle d’énergie qui traverse l’ensemble de son œuvre défait les scénarios dramatiques des histoires sur lesquelles Nicolas Daubanes se penche. Sans chercher à enjoliver des récits marqués par le deuil, il trouve les failles pour dynamiter efficacement la grande histoire et révéler d’autres récits potentiels : place à la révolte pneumatique.