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Vers une esthétique des éléments

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J’ai besoin d’oxygène. J’ai besoin d’air. On emploie couramment l’une ou l’autre de ces expressions qui s’inscrivent désormais dans le contexte des urgences politiques de nos sociétés contemporaines bouleversées par la pandémie.  «I can’t breathe», derniers mots de George Floyd étouffé par un policier le 25 mai 2020 à Minneapolis, est devenu le motto d’un mouvement mondial de contestation, et ce motto s’est posé comme le révélateur d’une exhaustion, un épuisement de nos sociétés. Or, que dit-on quand on dit « j’ai besoin d’oxygène »? 

Comme d’autres synecdoques de ce type, « j’ai besoin d’oxygène » entre dans le langage courant à la suite des développements de la chimie moderne, et la formule masque la multitude d’autres éléments se mêlant à l’oxygène pour composer l’air. Entre l’oxygène et l’air, se développent des échelles d’agrégations et de désagrégations physiques mais aussi des choix symboliques, voire inconscients. Qu’advient-il ainsi entre l’oxygène et l’air ?

En Occident nous considérons traditionnellement les quatre éléments comme la base des matières, expériences et analyses du réel. En deçà des expériences, ces quatre éléments constituent une construction symbolique qui émerge dans l’Antiquité grecque à partir d’un principe de symétrie cher aux Pythagoriciens, c’est ce que retracent Erwin Panofsky, Raymond Klibansky et Fritz Saxl dans leur étude pionnière Saturne et la mélancolie. Etudes historiques et philosophiques: nature, religion, médecine et art (1964).

D’Empédocle à Platon puis Aristote, s’élabore un tissage d’analogies où les quatre éléments (terre, air, feu, eau) se relient à quatre saisons (printemps, été, automne, hiver), à quatre types de solides (tétraèdre, cube, octaèdre, icosaèdre), à quatre qualités (chaud, froid, humide, sec), puis avec Hippocrate, suivi de Galien, à quatre humeurs (bilieux, mélancolique, sanguin, flegmatique). Macrocosme et microcosme, l’univers physique et les êtres sont pensés à partir d’une base commune qui les compose : la terre, l’air, le feu, l’eau. Cette approche analogique des éléments imprègne la culture, des sciences aux arts durant plus de 2000 ans de telle sorte que l’on ne peut comprendre Michel-Ange ou Dürer sans la connaître.

Les développements de la chimie moderne à partir de la fin du XVIIIe siècle font éclater les quatre éléments dans une recherche de précision et d’objectivité. Après le coup de grâce du Traité élémentaire de chimie (1789) d’Antoine Lavoisier, on dissocie avec toujours plus de finesse la matière jusqu’à la classification périodique des éléments selon leur masse atomique par Dimitri Mendeleiev (1869), dans laquelle ce dernier pense également les emplacements des eka-éléments, ceux non encore découverts — ou plutôt inventés — et à venir.

L’approche atomique des éléments dans le domaine des sciences transforme la compréhension du réel et ouvre à d’autres imaginaires de la matière, elle émerge en concomitance aux développements de la société industrielle, avec la spécialisation des domaines de savoirs et de productions. Cependant, elle n’empêche pas les quatre éléments de survivre parallèlement comme repères généraux, sources d’expériences et d’imaginaires. Preuve de la survivance volontaire des imaginaires anciens chez les chimistes: nombre de noms donnés aux éléments chimiques se réfèrent à la mythologie (Tantale, Titane, Palladium entre autres). Gaston Bachelard, philosophe des sciences, choisit d’explorer une « imagination matérielle » à partir des quatre éléments plutôt que des éléments chimiques, défendant que cette imagination des éléments nourrit la science, l’ancre.

Dans une oscillation constante entre l’archaïque et le scientifique — entre ce qui reste d’une approche symbolique et analogique millénaire (le Nachleben, la survivance au sens Warburgien), puis une approche éclatée, précise, objective élaborée par les chimistes — comment appréhende-t-on les éléments aujourd’hui ? Que constituent-ils dans nos rapports au réel et à ses images ?

Penseurs et artistes contemporains puisent tant dans l’imaginaire millénaire des quatre éléments que dans celui des éléments chimiques, les confrontent, interrogent leurs matérialités, leurs échelles temporelles, leurs visibilités et invisibilités, les degrés d’abstractions entre éléments dits naturels et éléments artificiels, les états naturels de la matière et les états artificiels, leurs agrégations et désagrégations. Depuis les années 1960, les éléments sont explorés sous cette multitude d’angles. On y saisit les maillages qui mènent aux divers enjeux écologiques et sociaux des pensées actuelles de l’Anthropocène.

Alors que notre époque requiert de toutes parts de penser de nouveaux équilibres de vies et de sociétés, approcher les éléments dans la diversité de leurs matérialités, de leurs représentations, de leurs histoires, des politiques et éthiques qu’ils peuvent impliquer, c’est tracer de nouveaux possibles. Telle est l’ambition de ce numéro 10 de Plastik : chaque approche explore et interroge sur le fond d’une pensée critique ce qui constitue et ce que l’on peut entendre par les « éléments » aujourd’hui.

 

Comité scientifique:

Benjamin Fellmann – Maud Maffei – Riccardo Venturi

[Figure 1]

 

Citer cet article

Maud Maffei, « Vers une esthétique des éléments », [Plastik] : Vers une esthétique des éléments #10 [en ligne], mis en ligne le 15 janvier 2022, consulté le 03 décembre 2022. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/vers-une-esthetique-des-elements/

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