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Création et noyau autistique

Création et noyau autistique


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Il convient d’abord de reconnaître que nous sommes tous porteurs de ce que j’appelle le noyau autistique. En effet, nous sommes tous issus d’un espace d’indifférenciation primordiale que nous avons ocuupé dans le ventre de notre mère avec laquelle nous ne faisions qu’un. Le processus de différenciation avec l’environnement se met en place très progressivement. Je peux citer, par exemple, le premier sourire de l’enfant : c’est un moment fondateur dans la relation mère enfant puisqu’à la vue de ce premier sourire la mère s’extasie de bonheur devant son enfant qui l’a reconnue et qui lui sourit ! Or, tous les neurophysiologistes s’entendent sur le fait que ce « sourire aux anges » peut survenir dans n’importe quelle circonstance et face à n’importe qui. Il s’agit simplement d’un spasme réflexe des muscles orbiculaires des lèvres et des zygomatiques. Néanmoins, cette intention que la mère prête à son enfant est tout à fait fondamentale dans ce processus de différenciation. En effet, le bébé humain est particulièrement doué et, au bout de quelques semaines, il aura remarqué que ce spasme réflexe est suivi de telles gratifications qu’il finira par le transformer en une mimique volontaire pour en obtenir tous les bénéfices secondaires. C’est donc l’intention prêtée à l’enfant qui va lui permettre d’assimiler ce processus qui peut s’extrapoler à toutes les formes de sollicitations du monde extérieur.

Mais, ce qui va fondamentalement différencier le bébé humain du bébé animal ne survient qu’à partir du moment où la fonction symbolique commence à se mettre en place, à savoir au moment du stade du miroir, à partir d’environ dix-huit mois. En étant capable de se reconnaître dans un miroir, le petit humain est capable de faire le lien entre une image spéculaire en deux dimensions et lui-même, qui est en trois dimensions. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là qu’il peut commencer à produire une pensée réflexive par rapport à l’environnement et à se reconnaître comme différencié de cet environnement. Or, c’est cette fonction symbolique qui est à la base de toutes les formes de créations. Poursuivant ce processus de différenciation, au fur et à mesure que l’indifférencié s’estompe, le « je » ne pourra commencer à se dire qu’à partir d’environ trois ans. On voit donc qu’entre le début de la grossesse et l’âge de trois ans peut se vivre une somme considérable d’expériences vécues dans l’indifférenciation et qui restent inscrites dans ce qu’on pourrait appeler une mémoire cellulaire, mémoire qu’il n’est guère possible de mettre en mots puisqu’elle précède l’avènement de la parole, porteuse de la fonction symbolique. Notre noyau autistique est donc constitué de ce vécu primordial dans l’indifférenciation et inscrit au plus profond de toutes nos cellules. Du point de vue cérébral, il ne participe pas d’un néocortex qui est encore très immature, mais du fondement reptilien de notre cerveau.

La caractéristique de l’enfant autiste est d’être dans l’incapacité d’accéder à ce processus de différenciation et de rester piégé dans cette indifférenciation primordiale d’où il ne peut pas sortir. Il n’est qu’à voir le succès des émissions télévisées concernant l’autisme pour mesurer à quel point un espace fondamental de nous-mêmes vibre avec tout ce que ces enfants peuvent donner à voir. Souvenez-vous de ce regard de l’enfant autiste qui vous traverse littéralement pour contempler l’infini qui s’étend au-delà de vous-même. Souvenez-vous de son tournoiement sur lui-même qui peut rappeler la danse des soufis. Souvenez-vous de ces insatiables gestes répétitifs et de ces constants rituels qui semblent vouloir exorciser le risque de se trouver emporté par une menace invisible qui, parfois, l’entraîne dans de longs hurlements ou des gestes autodestructeurs. Toute perception du monde extérieur est vécue sur le mode de la violence. On pourrait alors lui prêter ces paroles : « Si tu me touches, tu me tues ; si tu me parles, tu me fais éclater la tête ! Le seul répit que je pourrais trouver serait de blottir mon nez au plus profond du cou de ma mère pour y retrouver ces odeurs primordiales qui ont bercé mes premiers jours… » Car c’est bien là que tout s’est arrêté dans son processus de différenciation : dans l’indicible, dans l’invisible, dans l’inaccessible, dans l’infini de ce vécu fusionnel avec l’environnement au sein duquel seule l’irruption tenaillante des besoins biologiques pouvait venir perturber le vécu océanique initial.

Tout cela, nous le portons en nous, au creux de notre propre noyau autistique, ce qui peut nous amener à la question : toute création ne s’enracine-t-elle pas dans un besoin profond de donner forme à ce qui, en nous, constitue le fondement de notre personnalité ? Ce fondement se situe dans un espace irreprésentable par les mots. Seule l’œuvre artistique peut nous inspirer un parfum d’infini, en nous ramenant à un reflet de ce vécu océanique primordial. Là se vit un sentiment d’ouverture à quelque chose qui nous dépasse et qui dépasse notre pensée rationnelle. Nous sommes alors dans un vécu de transcendance du domaine de l’irrationnel. L’infini se trouve grand ouvert, mais paradoxalement, les portes d’une pensée logique et rationnelle semblent s’être refermées.

C’est là que nous pouvons peut-être interroger ce qu’est le génie. Serait-ce une capacité extraordinaire à donner forme et parfois à mettre en mots ou en équations, des intuitions qui, au premier regard, peuvent nous sembler complètement folles ? J’en veux pour preuve le cas d’Albert Einstein. Vous savez peut-être qu’à l’âge de quatre ans, il ne parlait toujours pas et l’on pouvait s’inquiéter du risque de le voir devenir autiste. Cela n’a pas été son destin, mais tout nous laisse à penser qu’il avait un noyau autistique particulièrement important puisqu’il a eu une vie affective particulièrement difficile et que la sociabilité était bien loin d’être une préoccupation pour lui. Je ne pense pas qu’il faille non plus évoquer à son sujet le diagnostic de syndrome d’Asperger, ces autistes dotés de parole et aux facultés intellectuelles totalement démesurées dans le domaine du calcul, mais qui vivent coupés de leur affectivité et avec une pensée de type binaire (les ordinateurs ont un langage de type binaire alors que les humains, avec la fonction symbolique, ont un langage qui leur permet d’accéder à une pensée abstraite. Mais comment peut-on imaginer qu’il ait pu construire une théorie aussi folle que la théorie de la relativité autrement qu’en tirant son intuition d’une plongée dans son propre noyau autistique ? Son collègue John Forbes Nash, grand mathématicien et prix Nobel d’économie l’a payé par un certain nombre d’épisodes psychotiques. La créativité n’est donc pas seulement l’apanage des artistes. Elle est aussi au cœur de ce qui va permettre à un chercheur de devenir un véritable découvreur.

Pourtant, il faut savoir que cette plongée n’est pas sans danger. Elle n’est pas le fruit de notre fonction pensée et n’a rien à voir avec la réflexion. Elle tient dans notre propre capacité à nous dissocier de la réalité sans pourtant perdre pied d’avec celle-ci. On sait que c’est souvent au hasard d’une rêverie ou de moments de solitude que l’on peut se permettre de descendre dans son ressenti, de laisser libre cours à son imaginaire et d’être beaucoup plus en contact avec son deuxième cerveau, celui de ses tripes, et qu’alors peut survenir l’intuition géniale. Mais, gare à celui dont l’identité et la place sociale sont très fragiles. Pris dans la fascination de ce « monde autre », il pourrait bien voir s’effacer la frontière entre le rêve et la réalité, ce qui ferait exploser l’enveloppe de son « moi ». Combien de musiciens, de peintres ou de poètes ont payé très cher cette plongée dans leur noyau autistique et ne sont pas revenus du grand écart entre le différencié et l’indifférencié ? Notre destinée en tant qu’êtres humains nous amène-t-elle invariablement à devoir faire le deuil de cet espace fusionnel qui a prévalu dans le ventre de notre mère et dans les deux premières années de notre vie ? L’énigme de notre origine, au-delà des héritages parentaux, ne nous renvoie-t-elle pas symboliquement à l’interdit fondamental de retourner dans le ventre de notre mère, ce que l’on appelle aussi l’interdit de l’inceste primordial ? Et l’on sait à quel point la transgression de cet interdit peut rendre fou celui qui en est la victime.

Mais la vie vient-elle seulement de notre mère ? Retourner dans cet espace, c’est retourner dans l’indifférenciation primordiale, c’est avoir la prétention d’élucider le mystère de la vie au-delà de celui de nos origines. Tous les mythes fondateurs de toutes les civilisations posent là un interdit massif. Cet espace appartient au divin quel que soit le nom qui lui est attribué dans les différentes cultures de l’humanité. Et pourtant la transgression de cet espace n’est-elle pas au cœur des rêves les plus fous de la plupart des êtres humains dans leur propension à vouloir retrouver ce que j’appelais cette fusion océanique des premiers temps ? C’est là une grande tentation pour l’adolescent en peine de réussir à trouver une place dans ce monde. On sait qu’il peut payer ce dérapage par une flambée psychotique qui peut l’amener à la schizophrénie. Mais ce rêve n’est-il pas caressé aussi par ces savants fous qui mettent en place ce que l’on nomme aujourd’hui comme le transhumanisme puisqu’ils n’hésitent pas à proposer d’implanter des puces électroniques dans le cerveau pour en élargir les capacités ? Le mythe de la vie éternelle et de la toute-puissance à vouloir égaler Dieu démange malheureusement encore beaucoup trop d’êtres humains.

Qu’est-ce alors que la créativité sinon une forme de célébration de ce mystère, une tentative de donner forme à ce souffle qui nous habite, un élan vers l’infini en forme de prière ou d’ivresse qui amène l’être à la sensation de participer à quelque chose qui le dépasse ? Le créateur serait donc celui qui est capable de faire vibrer la corde qui relie monde de l’indifférencié et monde du différencié. Chacune de ces vibrations devient alors une création, un reflet du divin qui nourrit chaque être humain et le pousse vers une dimension d’infini pour poursuivre son chemin de vie. C’est celui qui est capable de s’éloigner des sentiers battus de notre civilisation de consommation et qui, avec beaucoup d’humilité, va préférer la transcendance à l’immanence, va préférer ouvrir son cœur à l’infini des possibles plutôt que se restreindre aux finalités bien quantifiables de l’acquisition de biens matériels.

Citer cet article

Pierre Coret, « Création et noyau autistique », [Plastik] : Créations, cerveaux, infinis #08 [en ligne], mis en ligne le 21 mai 2019, consulté le 11 décembre 2019. URL : http://plastik.univ-paris1.fr/creation-et-noyau-autistique/

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