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Vingt-trois ans après le 11 et le 21 septembre 2001, les silos touchés à Beyrouth le 04 août 2020 s’effondrent, les essais sur la bombe à hydrogène en Corée du Nord se poursuivent et les tirs d’obus sur le dernier réacteur en activité de la centrale ukrainienne de Zaporijjia ravivent des menaces d’attaques nucléaires. Entre risques prédictifs et prophéties martiales, le blast entendu comme le retentissement d’une déflagration détermine des réactions chimiques exothermiques, comme l’ensemble des lésions organiques, traumatiques, dévastatrices provoquées par l’onde de choc. Anglicisme nécessaire, il réunit en un seul terme la puissance dévastatrice, nocive et mortifère de l’explosion, son pouvoir d’expansion et de surpression. Comme il déborde par les résonances du blast out les réfractions, les projections de l’effet de souffle, les impacts de la catastrophe par une réflexion nécessaire et fertile du retentissement, des répercussions et de la répétition.

Les analogies entre Hiroshima, Fukushima et Zaporijjia, entre les nuages radioactifs et les nuées biélorusses, entre les débris de New York et ceux de Beyrouth, grondent, de fait, d’une répétition alarmante. Elles habitent nos craintes, comme les représentations de la crise et du pire. Face aux périls qui pèsent sur les dépôts de nitrate d’ammonium, sur les expérimentations, les sommations et les ultimatums qui entourent l’exploitation d’uranium, de plutonium ou d’hydrogène, il devient urgent de composer avec les débris, les cendres et les déportations, pour ouvrir à une pensée des effets fulgurants et durables de l’explosion.

Il s’agit de reconsidérer le blast en accord avec son acception latine explosio. Il est déterminant de saisir par delà toute dimension phénoménologique et matériologique, liée à l’éclatement, à la désintégration, à la pression et à la projection violente, subite et subie, une perspective politique et militante. Même s’il ne s’agit pas de rejeter bruyamment ou de huer, lorsque le pire est un présage de plus en plus certain, lorsque le temps est à compter les victimes, relever les décombres et reconstruire sur les ruines, il est essentiel de penser l’engagement créateur comme une réponse active à l’onde de choc.

Le présent numéro de la revue Plastik se veut politique, en ce qu’il recèle une nécessité vive et pressante de produire, de créer, pour prendre position. Il incite, au regard de ce que Clément Chéroux nomme le « déjà-vu1» dans son essai sur le 11 septembre 2001, de préserver, de témoigner, d’exhumer ce qui existe ou ce qu’il reste pour engager de nouveaux possibles poïétiques et politiques. Il est l’occasion, face à la récurrence des catastrophes écologiques, des menaces politiques et atomiques, de prendre position face à un contexte géopolitique en tension, face à l’image d’un monde en implosion.

Entre un effet de souffle dévastateur, une expérience assourdissante et/ou une crainte anxiogène ouvertes à une esthétique du désastre, entendons le blast et ses menaces comme un levier créateur, comme une sollicitation vive et pressante que les artistes investissent pour composer avec les rhizomes infinis des sinistres et des guerres. Treize ans après le colloque Le pire n’est jamais certain. La création à l’épreuve des risques majeurs2 au Centre Pompidou Metz, le présent recueil vise à examiner à partir de ces états d’urgence, l’opportunité de panser et de penser en actes les constituants d’un immédiat en péril ou en ruine. Il est l’occasion d’une réflexion théorique et plasticienne essentielle, face à un « à venir » en proie à l’incertain.

Hors de tout alarmisme abusif, il s’agit dans l’entretoisement entre entre arts et activisme, entre enjeux géopolitiques, sociaux et récits de l’intime, entre engagements philosophiques et actions artistiques, de révéler les résonances et réactions plurielles liées aux ondes de choc. Il devient de fait urgent d’envisager l’explosion comme le prodrome d’un dysfonctionnement, le symptôme d’une tension ou le stigmate d’un trauma face auquel agir. Pour cela, il est nécessaire de donner la parole aux artistes, aux critiques, aux historiens de l’art, aux philosophes, comme aux curateurs, nationaux et internationaux, à même d’aborder la création en prise avec le blast. Qu’elles soient prophétiques, délétères ou positivistes, envisageons leurs oeuvres, leurs voix, dans un dialogisme indispensable pour étayer une pensée active de l’imminence, de l’instant et de l’après blast.

Les témoignages, par l’écrit épistolaire de la critique d’art libanaise Nayla Tamraz, ou le texte critique de la plasticienne et chercheuse en Arts et Sciences de l’art Sirine Fattouh à propos des films de la cinéaste Carol Mansour et du réalisateur Karim Kassem, en sont les premières pierres angulaires. Ayant toutes deux vécu le souffle des silos de Beyrouth le 4 août 2020, ouvrons par leurs mots à des récits intimes et précieux pour faire face à l’impuissance de la dépossession, comme à l’esthétisation et à la banalisation de la violence des images médiatiques de la déflagration. Par une posture plus distanciée et non moins militante, effectuons ensuite un pas de côté, pour aborder ce que peuvent les artistes. Par la pratique d’Alain Declercq engageons des questionnements autour du « plastiquage », littéral ou en essence, par ce terme puissant politiquement autour duquel le philosophe et critique d’art Florian Gaité engage une perspective plasticienne radicale face au chaos, à la terreur et au terrorisme.

Par l’agentivité des pratiques de l’après, pensons les réminiscences du blast d’Hiroshima à Tchernobyl. Pour cela, découvrons avec l’artiste chercheur John Cornu un hiatus fertile par l’expérience de la muséification de l’inexprimable et l’exploitation artistique des ruines, des restes de la catastrophe par l’oeuvre Hiroshima, Hiroshima3 de Alfredo Jaar interviewé à l’occasion de sa résidence au Japon. Sondons des bandes sonores Sounds from Dangerous Places4 de Peter Cusack réalisées à Tchernobyl une dimension hantologique révélée par Clara Joly, doctorante en Arts et sciences de l’art. Décelons avec elle les réminiscences physiques et audibles de cette catastrophe nucléaire qui tourmente toujours le présent de l’Ukraine, de l’Europe de l’est, trente sept ans après la détonation survenue dans le réacteur no 4 de la centrale.

Comment, de fait, ne pas identifier de cet état des pratiques, de cette survivance éreintante et nécessaire, une espérance en l’avenir comme réaction aux peurs, aux craintes et aux esthétiques du pire qui nous assaillent? Les écrits du philosophe Michel Guérin interviennent en ce sens dans le numéro comme un point d’orgue qui tente d’envisager au-delà de l’ubris et du deinon  susceptibles de frapper notre civilisation, une mise en paradigme fertile entre blast et krach, entendu comme une « forme chroniquement implosive dont les pas précèdent notre hantise de l’explosion », le révélateur des fins ultimes de l’art face aux incertitudes du monde. Dans un renversement de paradigme analogue, envisageons – entre voyance politique et prophétisme tragique – une attention positiviste au désastre. À travers les mots de la chercheuse en études théâtrales Muriel Plana ouvrons à un théâtre d’anticipation, à des fictions qui engagent une pensée dialogique de l’avant et de l’après-coup, pour mener une réflexion critique sur la catastrophe et ses représentations.

Enfin clôturons le numéro en replaçant au coeur de l’effet de souffle, l’anthropocène par une considération positive à la dissémination des mysètes et des sporées de la plasticienne Anouck Durand-Gasselin qui par la propagation ouvre par la matérialité du blast, aux enjeux de la résilience et de la résistance. Et dans un même mouvement infime, celui de l’envolée de la sciure ou de la limaille de fer, entendons dans le dialogue entre le plasticien Nicolas Daubanes et la critique d’art, commissaire d’exposition et chercheuse Camille Prunet une perspective politique de l’après-coup. En s’emparant de la volonté de l’artiste de faire plastiquement face à la coercition et aux injustices, l’autrice révèle par le pneuma une nouvelle forme politique, celle de l’exhalaison d’une révolte plasticienne à laquelle nous nous devons d’être vigilant·e·s.

De l’esthétique du désastre aux visions les plus prophétiques, soyons attentifs mais n’obéissons pas eu égard à la terminologie de l’attention – aux signes avant coureurs. Grâce aux autrice.teur.s, qui par-delà les frontières géographiques, ont su mettre à profit leurs recherches, leurs pratiques plastiques, comme leurs expériences de l’effet de souffle, par leurs engagements, leurs voix, leurs oeuvres, prenons position. Emparons-nous à travers elles, à travers eux, de la complexité d’un sujet éminemment contemporain pris dans la relation poreuse entre une esthétique du pire, un prophétisme alarmant et une nécessité de créer en activiste. Surtout, remercions les très sincèrement de leur confiance, de leurs mots, tout comme le comité scientifique de ce numéro, Agnès Foiret, Sirine Fattouh, et ouvrons, œuvrons par ses actualisations, par cette action de réduire en acte à une conscience aiguë de l’urgence d’un monde à bout de souffle.

Citer cet article

Hélène Virion, « BLAST », [Plastik] : BLAST #14 [en ligne], mis en ligne le 22 mai 2024, consulté le 12 juin 2024. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2024/05/22/blast/

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