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La mensongeocratie : les états généraux de la désillusion

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Le mot « Fake » est un terme anglais qui peut être traduit comme « faux » ou « falsification ». Pourtant, sa migration dans le monde de l’art et de l’activisme politique lui a fait dépasser son périmètre sémantique original pour acquérir des nuances particulières qui ont fini par former un genre autonome. Le fake est proche du sens du proverbe « donner un chien pour un chat », de faire passer comme vrai quelque chose d’illusoire. Pourtant sa mission principale n’est pas la tromperie ou la fraude, mais plutôt le déclenchement d’une désillusion critique, à savoir, d’un acte de transgression qui oppose au pouvoir d’une autorité informative la force de la suspicion rationnelle. Si l’information est un lieu de pouvoir, le fake aspire à générer un contrepouvoir.

J’aimerais illustrer cela au travers d’un exemple. J’ai été invité en 2004 par le supplément culturel du journal barcelonais La Vanguardia pour la conception d’un projet artistique spécifique. Vu qu’il s’agissait d’un média informatif, j’ai décidé que le plus adéquat serait de réaliser une proposition infiltrée qui questionnerait la fonction de la photographie journalistique. C’est ainsi qu’est né Deconstructing Osama[1],

[Figure 1]

une narration fictive – un storytelling – autour d’une agence de presse arabe (et inventée) appelée Al Zur (« la lumière »). Cette agence photographique, basée au Qatar, était reconnue pour le traitement indépendant et rigoureux des conflits au Moyen-Orient. La fiction se poursuivait avec la nouvelle que deux de leurs reporteurs, Ben Salaad [des noms extraits de la bande dessinée Tintin au pays de l’or noir], auraient réalisé un des reportages les plus incroyables du journalisme d’investigation. Ben Kalish et Ben Salaad avaient suivi, pendant plusieurs années, les pas du docteur Fasqiyta-Ul Junat, un des dirigeants d’Al Qaeda. Les deux photojournalistes auraient couvert pendant des mois les activités troubles de ce mystérieux personnage qui avait tant obsédé les services de renseignement de nombreux pays. L’explosion informationnelle est venue quand ils ont découvert que son vrai nom était Manbaa Mokfhi et qu’il s’agissait en fait d’un acteur et chanteur ayant apparu aux plusieurs feuilletons télévisés du monde arabe. Il a été confirmé qu’il avait joué le rôle principal de la comédie romantique Le sourire de Sherezade (1971), et qu’il avait été l’image de la campagne publicitaire de Mecca Cola

[Figure 2]

en Algérie et au Maroc. Démasqué, Manbaa Mokhfi reconnut avoir été engagé pour jouer le rôle de terroriste-méchant pendant les opérations orchestrées en Afghanistan et en Iraq. Il n’était pas clair s’il s’agissait d’un coup médiatique ou d’une stratégie mise en place par une agence de renseignements.

Convenablement caractérisé et souvent sous un ton caricatural grotesque, j’ai moi-même incarné le personnage de Manbaa Mokfhi

[Figure 3]

[un nom dont la prononciation arabe se traduit par « fontaine couverte » en résonance humoristique avec mon propre nom[2]], de la même façon dont j’étais devenu, dans d’autres occasions, un cosmonaute soviétique[3] ou un moine orthodoxe[4]. Quelques photojournalistes avaient eu la gentillesse de me donner des photographies authentiquement prises au Moyen-Orient qui avaient été écartées des reportages et qui ont servi de fond. Les photomontages résultants, avec un style photo-journalistique poussé et insérés dans un contexte de presse écrite, finissaient par être très convaincants. Certaines de ces images, publiées sur internet, ont été intégrées à des archives et des référentiels iconographiques sur Ben Laden, les contaminant et provoquant souvent une confusion entre l’original et la copie altérée[5].

[Figure 4]

Cette démarche mettait en évidence la fragilité de tout document comme dispositif pour consolider des certitudes, ainsi que la nécessité de remettre en question les critères de vérification des récits. Telle est la mission du fake en tant que stratégie contre-informative – ce que le théoricien Jorge Luis Marzo nomme de façon générale « fiction-véridique » ou « vrai-fiction ». La première condition pour assurer l’efficacité du fake consiste en choisir un fil d’argumentation vraisemblable qui confirme une certaine doxa et qui puisse activer des préjudices du public. Le cas de Ben Laden s’adaptait parfaitement auxdites conditions. Pratiquement inconnu avant les attentats du 11 septembre 2011, son image s’est popularisée à travers une opération médiatique frénétique qui l’érigea en représentation du Mal, en tête visible de la terreur universelle et en bouc émissaire qui serait tenu responsable pour toutes les peurs de l’Occident. Après la chute du communisme il fallait inventer une menace alternative, et ça-a-été le tour de l’Islam. Il est important de ne pas oublier, d’ailleurs, que Ben Laden a d’abord été construit par la CIA et le Pentagone pour lutter contre les soviétiques en Afghanistan. Plus tard, il ne serait pas déraisonnable de recycler Ben Laden comme une image identifiable, comme une « trace », comme le visage de l’ennemi décrit par les préceptes de la psychosociologie de masse. Les fabriques du spectacle ont donc dessiné la figure d’un Ben Laden, le méchant du film, selon les règles d’un star system en négatif. Pour maintenir la tension durant les événements, il devrait jouer au chat et à la souris avec le héros du film, l’oncle Sam, à qui il pourrait infliger des coups éventuels, mais contre qui il serait tenu de succomber pour clore le scénario par la nécessaire fin heureuse. Plus encore qu’un vrai individu en chair et en os, Ben Laden était une création Hollywoodienne, un dessin animé sorti de la fabrique Pixar. Mais après un certain temps la nouveauté s’est épuisée, et avec elle l’intérêt du public. Ben Laden perdait sa rentabilité comme produit de divertissement informatif et devenait un obstacle qui devait être retiré de la scène pour céder la place à de nouveaux fantoches.

Cette transposition entre le monde du théâtre et le monde « réel » de l’actualité, pourrait-elle aller au-delà de la simple métaphore et fournir une explication à une série d’événements véridiques ? Laisser comprendre que Ben Laden et d’autres dirigeants d’Al Qaeda comme mon Dr. Fasqiyta-Ul Junat pourraient être des figurants engagés par des agences responsables de la politique virtuelle tissait une logique plus que plausible.  Ces agences auraient arrangé  des apparitions sporadiques dans les journaux pour proférer des cris et des menaces et provoquer ainsi un peu de peur salutaire qui permettrait la justification de mesures de sécurité (c’est-à-dire, de contrôle et de répression) et d’investissements en défense (c’est-à-dire de l’économie d’armement). Il était temps de faire la promotion du faux débat entre liberté et sécurité. Pour beaucoup, le terrorisme mondial n’est plus qu’une condition structurelle du post-capitalisme

Le moment est alors arrivé où, après avoir amorti la figure de Ben Laden, celle-ci a dû être retirée de la scène. Pourtant, son adieu pouvait servir pour une grande persécution finale. Afin d’atteindre un tel coup d’effet, les cerveaux de propagande du gouvernement de Barack Obama ont dessiné l’opération Trident de Neptune[6], qui a consisté dans l’orchestration d’une chasse spectaculaire du principal ennemi public – une entreprise dont George W. Bush n’a pas pu se vanter. Pendant longtemps on a eu accès à pratiquement une seule image de cette opération : celle prise par Pete Souza, le photographe officiel de la Maison Blanche le 1er mai 2011. Le cliché montre le président Obama avec son équipe de sécurité nationale dans ce qu’on appelle la Situation Room de la Maison Blanche tandis qu’ils observent, avec un air grave, la retransmission en direct des actions du commando des Navy Seals qui étaient sur le point d’aboutir dans leur mission d’exécuter/assassiner le leader d’Al Qaeda[7]. Comme attendu, et dû à la transcendance de l’événement qu’elle illustrait, la photographie a été reçue avec une énorme attention.

 

Il est d’abord surprenant que d’un fait aussi important – et en pleine ère de l’image – survive une seule photographie. Une photographie soigneusement choisie par ailleurs, qui a pour objectif de condenser l’association des événements à une représentation visuelle déterminée. Il s’agit d’une image-bouchon car elle a aussi pour fonction de bloquer le débordement des images alternatives possibles qui auraient dévié ou contredit le message à transmettre. Il est vrai qu’ils auraient pu ne fournir aucune image, mais, orpheline d’une constance graphique, l’épique du récit se serait diluée dans la conscience du public[8]. Sans image, il reste à peine le transit honteux d’une infra-réalité que, jusqu’il y a peu, on appelait vie. Plus qu’une censure, nous assistons à une manœuvre de contrôle de l’image, qui aspire à être la preuve d’un autre type de contrôle, celui de la réalité. Contrôler l’image équivaut à contrôler la situation. Ce que la photographie de Pete Souza nous dit, avec une voix autoritaire et un ton de Grand Frère, c’est que « le peuple états-unien peut dormir tranquille, parce que tout est sous contrôle ». Bref, il s’agit d’une mise en scène qui vise à susciter un sentiment de confiance chez les citoyens face aux plus hauts échelons de leurs serviteurs publics (politiciens, fonctionnaires, militaires). Et ces serviteurs décident, sur la base d’une idée abstraite du bien commun, ce qui peut être ou ne pas être vu.

Une extase de justice poétique a fini par jalonner le projet Deconstructing Osama.

[Figure 5]

Au fil du temps, de nombreux détails sur cette supposée audacieuse opération Trident de Neptune ont vu la lumière. Selon le journaliste Seymour Hersh – détenteur d’un prix Pulitzer et acclamé pour avoir dévoilé la massacre de My Lai, perpétré par des militaires états-uniens pendant la Guerre de Vietnam – l’opération de capture de Ben Laden était en réalité un grand montage. Pour le dire autrement, cela confirmerait le fake. Il semblerait que le leader terroriste, gravement malade, était déjà entre les mains des services secrets du Pakistan. Ils le gardaient dans une maison à Abbottabad, sans protection et sans contact avec le reste du monde. En contradiction avec les versions officielles de la presse, Hersh déclara que ni la CIA ni les services de renseignement d’Etats-Unis n’ont joué un rôle important dans la découverte de la cachette de Ben Laden. Il n’y a eu aucun aveu de aucun prisonnier obtenu par le biais de tortures qui aurait aidé à trouver le fondateur d’Al Qaeda (un argument utilisé pour défendre la validité de la torture lors d’interrogatoires). Un agent pakistanais a simplement dévoilé son lieu de réclusion en échange d’argent ; le commando n’a fait face à aucune résistance et l’opération a été dépourvue de tout exploit héroïque. De plus, le cadavre du terroriste n’a jamais été jeté depuis le porte-avion Carl Vinson comme un geste symbolique destiné à ne pas laisser des traces qui pourraient constituer des reliques d’un être si diabolique. En vrai, la rafale des tirs qui tua Ben Laden réduisit son corps à des morceaux qui auraient pu faire partie d’un film gore. Le déroulement des événements a finalement été beaucoup moins spectaculaire que le récit officiel, qui partait, lui, de la photographie prise dans la Situation Room. Cette image ne serait que la réactualisation du Grand Frère qui chercherait notre adhésion aveugle.

[Figure 6]

Mais, c’est seulement ceux qui abandonnent leurs responsabilités dans les mains des autres qui croient aveuglement ; nous sommes tous libres de croire en partie ou de ne pas croire. Il ne faut pas trouver la vérité, il faut la faire, comme nous faisons l’histoire et comme nous nous construisons en communauté à travers les images et les mots. Le philosophe Alain [le pseudonyme d’Émile-Auguste Chartier] nous disait : « Le doute est le sel de l’esprit », et Frédéric Lambert ajoutait que la vérité ne peut naître que du doute, qui appartient à un devenir collectif. Le fake émerge comme une machine à transgression, comme un artifice qui nous confronte à la confusion des genres médiatiques, à l’infiltration de l’information et aux systèmes de vérification. C’est un cheval de Troie qui, en introduisant la remise en question et la désillusion, fait tomber les murailles de la mensongeocratie.

[Figure 7]

Traduction : María Ignacia Alcalá Sucre

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[1] J’ai eu l’occasion de développer la partie technique de ce projet lors d’un séjour comme professeur invité dans le Studio National des arts contemporains le Fresnoy, à Turcoing.

[2] Note de la traductrice : Le nom de famille de l’auteur est très proche de l’allocution catalane font coberta, qui veut dire fontaine couverte.

[3] Note de la traductrice : Dans la série Sputnik (1997) Fontcuberta a prétendu être un cosmonaute disparu en mission dans les années 1960 qui avait été effacé de l’histoire officielle par les autorités soviétiques qui ne pouvaient pas expliquer l’accident.  http://www.lavanguardia.com/ciencia/ciencia-cultura/20150521/54431792790/joan-fontcuberta-ivan-istochnikov-cosmocaixa-sputnik.html

[4] Note de la traductrice : Pour la série Karelia : Milagros & Co. (2012) l’artiste invente le monastère de  Valhamönde où il aurait fait un séjour en passant par un moine orthodoxe. http://catalogo.artium.org/dossieres/artistas/joan-fontcuberta/milagros-co-2002

[5] Comme dans un champ miné, le fake reste ainsi accroupi, dans l’attente des réactions qui puissent avoir lieu. Parfois, à cause de manques d’attention ou de temps, mes photomontages se sont glissés comme des vrais documents graphiques. Par exemple, le journal El País publia un article intitulé « Emiratos árabes Unidos pide matar a los detenidos en Afganistán » (13/02/2011) et illustré avec une composition dans laquelle j’apparaît aux côtés de Bin Laden. Quand les lecteurs dénoncèrent la « confusion », les éditeurs, au lieu de substituer l’image, se sont limités à corriger la légende en expliquant qu’il s’agissait d’un montage. Elle resta presque identique à mon intitulé  factice initial : « Montage de Bin Laden avec son lieutenant dans une zone frontalière ». Il est en effet très inusuel d’illustrer des contenus journalistiques avec une photographie manipulée et de le reconnaître d’ailleurs https://elpais.com/internacional/2011/02/13/actualidad/1297551615_850215.html

[6] Note de la traductrice : Operation Neptune Spear en anglais.

[7] Le discours d’Obama pour annoncer la fin de la persécution à Osama était osé. Son allocution télévisuelle finissait avec une explosion théocratique : « Telle est l’histoire de notre histoire que nous poursuivions ? La prospérité pour notre peuple ou la lutte pour la qualité de vie de nos concitoyens, notre engagement est de défendre nos valeurs et nos sacrifices à l’étranger pour rendre le monde un endroit plus sûr. N’oublions pas que nous pouvons faire cela non grâce à notre richesse ou à notre pouvoir, mais parce que nous sommes ce que nous sommes : une nation sous l’œil de Dieu, avec de la liberté et de la justice pour tous. “That’s the story of our history. Whether it’s the pursuit of prosperity for our people or the struggle for quality for our citizens, our commitment to stand up for our values abroad and our sacrifices to make the world a safer place. Let us remember we can do these things not because of wealth or power, but because of who we are: one nation under God in the visible with liberty and justice for all.”

http://www.whitehouse.gov/blog/2011/05/02/osama-bin-laden-dead

[8] La mythification ne s’est pas faite attendre : quelques mois plus tard apparaissait le film Zero Dark Thirty réalisé par Kathryn Bigelow, primée aux Oscars.

[9] Note de la traductrice : Le Grand-Frère est une figure du roman dystopique 1984, écrit par George Orwell. Il s’agit d’un leader politique qui surveillait en permanence ses gouvernés.

Citer cet article

Joan Fontcuberta, « La mensongeocratie : les états généraux de la désillusion », [Plastik] : Des Illusions #07 [en ligne], mis en ligne le 13 mai 2019, consulté le 18 août 2019. URL : http://plastik.univ-paris1.fr/la-mensongeocratie-les-etats-generaux-de-la-desillusion/

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