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L’illusion poïétique

L’illusion poïétique


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L’illusion n’est pas mon sujet. Comme tout le monde, il est vrai que j’ai dévoré Les Illusions perdues, de Balzac ; plus tard j’ai étudié L’art et l’illusion, où Gombrich examine, interroge et redéfinit la notion d’imitation de la nature et le bien-fondé de la perspective. Et puis Freud bien entendu : L’avenir d’une illusion, dont il dit en substance que, contrairement à l’erreur, considérée comme une faute objective, l’illusion est une croyance erronée, dont les motifs sont le désir et la subjectivité.

Quant aux illusions d’optique et aux chatoiements ludiques de ce qu’on a appelé l’op-art, c’est encore autre chose, elles m’ont toujours paru divertissantes mais assez vaines.

Je le disais donc, l’illusion, malgré ces quelques lectures assez banales, n’est pas mon sujet, et c’est avec une perplexité accueillante que j’ai accompagné Sylvie Captain-Sass et Hélène Virion dans ce projet de colloque qui semblait leur tenir à cœur et qui, je dois dire, a rencontré tout de suite l’assentiment de nombreux collègues de l’équipe art & sciences de l’Institut ACTE, et bien au-delà, si l’on considère la diversité et la richesse des interventions prévues aujourd’hui.

Qu’elles soient donc toutes les deux d’emblée remerciées pour cette initiative, pour leur engagement et leur persévérance dont nous avons aujourd’hui la concrétisation. Que soient aussi tout de suite remerciés les intervenants de cette journée, dont certains viennent de loin. Et aussi les collègues français qui ont peut-être sacrifié leurs vacances d’automne pour être parmi nous aujourd’hui.

Merci au Carreau du temple qui nous accueille généreusement, au personnel technique et gestionnaire et à tous ceux qui ont contribué à la réalisation de cette journée. Merci enfin au public pour cette présence matinale.

Puisque mon rôle est ce matin d’introduire, permettez-moi de le faire en déplaçant le point de vue. Le point de vue est un élément essentiel des systèmes perspectifs qui sont de puissants producteurs d’illusions. Si je m’en tiens aux titres et aux résumés du programme que j’ai sous les yeux, je m’aperçois qu’il y est surtout question des aspects perceptifs et interprétatifs de l’illusion ou de la désillusion, voire du dépit psychologique que le jeu de mot du titre souligne. Quoi qu’il en soit, nous nous trouvons presque à chaque fois du côté de la réception de l’œuvre déjà faite, de ce qu’elle nous fait partager, de ses enjeux critiques, des bases neuronales de l’illusion, de nos appétences à en jouir, de l’image et ses fantômes ou des mirages photographiques…

Je sais néanmoins que l’illusion comme puissant levier de création était dans l’esprit des initiatrices de ce colloque qui sont aussi des artistes.

Faire et savoir

Allant dans ce sens, je voudrais interroger ce qui est ma croyance principale et considérer la part d’illusion que comporte l’étude de la création, la poïétique, dans son ambition à comprendre une œuvre, non du point de vue de sa réception, comme le feraient l’esthéticien, l’historien de l’art ou le la critique…, mais du point de vue du processus créatif. Ce processus est-il connaissable ? Peut-il être le lieu d’un savoir communicable, partageable avec la communauté des chercheurs et des artistes ? C’est la question que posait déjà Philippe Junod : « Y-a-t-il un sens immanent à l’opération matérielle du faire artistique ? ». Que pouvons-nous savoir des effets du comment sur le sens d’une œuvre ? En résumé, la poïétique est-elle possible ou est-elle une illusion heuristique si on entend par heuristique une méthodologie de l’élaboration scientifique ?

Depuis les années 70, nous cherchons à forger, à l’instar de Valéry, Passeron et de quelques autres, des concepts et des méthodes susceptibles d’étudier la création en train de se faire pour en comprendre les trajets. Par exemple, si je peux analyser la succession des couches de peinture appliquées sur une toile en tenant compte non seulement de ce qui a été ajouté mais aussi enlevé, soustrait, rectifié, avec différents procédés, ma lecture finale de la surface en sera transformée et je ne pourrai plus dire avec le Frenhofer de Balzac « il n’y a que le dernier coup de pinceau qui compte ».

C’est aussi ce que la génétique textuelle a pu montrer pour la littérature. Est-il intéressant de savoir que l’incipit de La Recherche, de Proust, n’a pas été trouvé d’emblée mais après plusieurs pages d’écriture comme le montre le manuscrit original? Oui, car cela nous confirme que ce qu’on a pu appeler l’inspiration est plus le produit d’un dur labeur qu’un cadeau du ciel ; plus le souffle d’une respiration qu’un transport exalté, même si certains emportements participent d’une psychologie de la création.

Pourtant l’établissement scientifique des résultats obtenus n’est pas évident. La volonté de savoir comment les œuvres sont faites et se font, se heurte à de nombreux obstacles et résistances. On peut même imaginer que si l’étude de la création parvenait à son but, l’art s’évanouirait devant sa raison d’être. Si l’analyse poïétique pouvait pulvériser « l’infracassable noyau de nuit » d’une œuvre véritable (au sens de Breton), quel serait l’intérêt de l’art ainsi totalement dépouillé? Mais cela n’arrivera pas, car nous n’avons à notre disposition que des médiations imparfaites. En effet, nous n’avons pas grand chose à mesurer, à peser, à jauger. Certes on ne se prive pas d’analyse chimiques des ingrédients, de l’application d’algorithmes à toutes sortes d’analyses positives qui nous apprennent la composition, le rythme et beaucoup d’autres choses très intéressantes, mais qui ne sont qu’un piètre recours devant la complexité sensible d’une œuvre sur la densité de laquelle nous nous cognons le front.

Et même si nous sommes traversés par ce partage du sensible, que le frisson nous parcourt ou que l’émotion nous submerge, nous n’avons jamais tout à fait les mots pour le dire. Bien sûr, ce sont encore des mots dont j’use en ce moment, mais ils sont insuffisants à remuer le limon du faire, ce que Théodore Rousseau appelait « le sous-sol nerveux de la pratique ». L’amour des mots, les jeux de mot, les images, tout l’outillage rhétorique et poétique achoppent sur la description fiable des enchainements d’actes propres au processus créatif. L’illusion poïétique commence avec le langage car la plasticité ne se téléphone pas.

Mais si c’est bien ce qui m’échappe qui m’enchante, pourquoi chercher à comprendre le mouvement d’apparition d’une peinture ou d’un quatuor ? Ne suffit-il pas d’en accepter l’existence et d’en jouir ? Doit-on courir d’illusion en illusion en sachant que cette quête sera vaine, puisqu’elle passera à côté de son objet ? Cependant le but d’une démarche scientifique est-il de tout expliquer ou bien la volonté de savoir peut-elle avoir la modestie d’approcher sans atteindre et de viser simplement un simple gain cognitif ?

Comme l’écrit le philosophe italien Luigi Pareyson :

« Tout comme les choses de la nature, ainsi les œuvres d’art ont la caractéristique d’être de pures existences, qui se donnent entièrement par leur présence physique, sans symboliser rien d’autre qu’elles-mêmes, et leur figure a un visage d’autant plus impénétrable et distant que leur réalité est plus irrévocable et évidente. » [1]

Mais si l’œuvre est en effet comme un bloc existentiel, elle n’en est pas moins chargée des errements, des hasard, des pensées et des mythes qui ont traversé son instauration. S’il est illusoire d’atteindre le sens d’une œuvre en tant que bloc existentiel, comme il est vain de saisir intégralement le Réel dans sa compacité et sa complexité, il est tout à fait possible en revanche de restituer d’une œuvre ce qui l’informe des points de vue technique, social et culturel.

Mais ici encore, à quoi peut-il servir de savoir comment sont faites les œuvres ? Croit-on en percer l’opacité, en éclairer l’énigme en disséquant leur anatomie ou le dédale de leur fonctionnement ? On parle beaucoup de Clouzot en ce moment, et pourtant, dans son film, Le Mystère Picasso, plus on voit Picasso travailler y compris à travers la transparence d’une vitre, et plus le mystère d’épaissit. On le voit bien peindre, rien n’est caché de sa virtuosité, de ses doutes parfois, et pourtant on n’y comprend rien de ce qui fait le chiffre de son œuvre, cette “constante indéterminée”, infime mais indéniable qui le fait reconnaître au travers même, de ses radicaux changements stylistiques.

Je crois pour ma part que le mythe poïétique qui permettrait de tout comprendre de la création d’une œuvre et qui du coup en viderait le sens ne vaut que pour les œuvres sans conséquences, celles qui sont plus le résultat d’une action que d’une création singulière à portée universelle.

Remarquons que pour Pareyson encore, l’art, c’est de la matière qui se spiritualise en s’in-formant par la personne même de l’artiste. “Physicité” et spiritualité coïncident par l’œuvre qui s’avère avant tout “formation d’une matière”.

Les fictions poïétiques

l’illusion se caractérise pour celui qui la subit, en la croyance à une conformité avec la réalité. Contrairement à l’illusion qui est donc subie, la fiction est créée et construite par quelqu’un qui connaît son degré de conformité avec la réalité.

Il semble donc  pertinent d’opérer une sorte de basculement vers le terme de fiction, certes déjà sujet d’une vaste littérature, mais j’imagine que je ne serai pas le seul aujourd’hui à glisser d’une notion à l’autre. A plusieurs reprises dans l’histoire de la pensée occidentale, les sciences ont été critiquées comme étant en fait fondées sur des modèles ou des systèmes fictionnels. Or, l’analyse poïétique peut prendre la forme d’un récit réunissant plusieurs régimes, comme ceux du biographique, du technique, du formel, du conceptuel où l’effort de rigueur peut céder le pas à une certaine efficacité narrative. Dans tout ce qui est humain interviennent inévitablement des insuffisances, des lacunes, des raccourcis, du hasard, de la vanité, des secrets, bref, on n’en finirait pas d’énumérer les brouillages qui font d’un côté la valeur et la saveur d’une fiction, fût-elle à prétention scientifique, mais qui de l’autre diminuent les voies d’accès à une vérité des faits. Toutefois, l’illusion de l’objectivité peut faire place à une subjectivité qui porte au vrai.

A ce titre, comme le suggère encore Pareyson, dans sa théorie de la formativité, version italienne de la poïétique, l’artiste agit comme én­ergie formante, porteuse de la réalité historique, de l’ethos de sa per­sonne. Ainsi, la signification spirituelle de l’œuvre s’identifie totale­ment à la personne physique de l’artiste et cette conjonction serait le but même du processus de formation de l’œuvre. Faire et dire s’ajustent dans un même objet physique à la fois évident et impénétrable.[2]

En fait, pour que se forge la notion d’art telle que nous l’entendons, il a bien fallu que les œuvres soient accompagnées de paroles, de discours, d’écrits, bref d’une expérience langagière ; et nous ne pouvons renoncer à l’élaboration d’une parole, d’un discours, d’une pensée devant ou à côté des œuvres tout simplement parce ces paroles, ces discours, ces pensées font partie de l’œuvre. Oui une œuvre ne serait qu’une « conque désertée », et le Parthénon qu’une pauvre ruine sans les pensées, et les mythes qui l’habitent, dit Valéry, et que nous connaissons par l’étude de l’histoire, de la philosophie et de l’architecture grecques. Les discours sur les œuvres font partie intégralement de leur existence d’œuvres et participent non seulement de leur compréhension mais aussi de notre ressenti, de leur chant profond. Ainsi le discours poïétique contribue t-il d’un point de vue anthropologique à faire qu’une chose quelconque, un mixage ou un assemblage de matériaux, se chargent de l’intensité d’une œuvre de l’esprit, de « celles que l’esprit se fait pour son propre usage » ; car ne nous y trompons pas, les œuvres ne fonctionnent que comme un pacte sensible et précieux entre des humains, un pacte sensible qui nous dépasse parce que notre corps nous dépasse et notre mort nous dépasse.

Alors pourquoi condamner l’illusion poïétique puisque c’est une illusion utile. Les illusions sont sensées nous tromper, mais en même temps nous en vivons, illusion de créer, illusion de vérité, illusion de l’amour, illusion de l’éternité, l’essentiel serait donc illusoire, mais que serions-nous sans les illusions ? Alors disons sans illusion, vive les illusions !

 

[1] Luigi Pareyson, Esthétique : Théorie de la formativité, Editions Rue d’Ulm, p. 135

[2] Cf. L. Pareyson, Conversations sur l’esthétique (1966) trad. Gilles A. Tiberghien, Paris, Gallimard, 1992.

 

Citer cet article

Richard Conte, « L’illusion poïétique », [Plastik] : Des Illusions #07 [en ligne], mis en ligne le 3 mai 2019, consulté le 11 décembre 2019. URL : http://plastik.univ-paris1.fr/lillusion-poietique/

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