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L’infini poïétique

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Les trois mots « créations », « cerveaux » et « infinis » recouvrent des réalités certes très différentes mais qui ont en commun qu’on ne peut en épuiser le sens. Nous les avons mis au pluriel pour éviter d’en essentialiser la teneur mais cela ne lève pas la difficulté. Pour ma part, je veux croire que l’art serait ce qui exemplifie la création humaine en général, sous forme d’œuvres de l’esprit. C’est Valéry qui tenait les œuvres d’art pour des œuvres de l’esprit, c’est-à-dire celles que l’esprit se forge pour son propre usage. Le corps de l’œuvre transmet cette pensée sensible dont la matérialité serait comme irradiée par l’acte efficient d’une humaine singularité. Je vais prendre Valéry comme compagnon de voyage de mes propos aujourd’hui, puisqu’il s’est intensément intéressé à la fois aux processus créatifs, aux fonctions du cerveau, et aux infinis poïétiques et esthétiques.

Si l’art est sans cesse en mal de définitions, le cerveau humain reste le lieu d’une incommensurable méconnaissance, et ce malgré les progrès fulgurants de ces vingt dernières années. Quant à penser l’infini, c’est peut-être là que notre cerveau achoppe. Mais cela, Pascal le notait déjà dans les Pensées :

« Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes. La fin des choses et leurs principes sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré et l’infini où il est englouti[1]. »

Mais revenons à Valéry. Quand il écrit par exemple dans Mon buste : « Chaque instant du sculpteur est menacé par une infinité d’infinités d’éventualités. Il risque à chaque instant de perdre sur un point qu’il ne voit pas, ce qu’il gagne sur le point qu’il voit » et, plus loin, « Regardez-le agir : ce ne sont que révolutions de l’artiste et rotations du modèle. Le modèle et la masse (d’argile ou de plâtre) font vaguement songer aux deux foyers d’une ellipse : le sculpteur autour d’eux est toujours en action. La séance tient du mouvement des planètes et de la danse[2] ». Il ajoute dans Analecta : « Nous ne comprenons rien qu’au moyen de l’infinité limitée de modèles d’actes que nous offre notre corps en tant que nous le percevons ».

Pour Valéry notre cerveau est une centrifugeuse jusqu’à l’infini :

« La vue, le toucher, l’odorat, l’ouïe, le mouvoir, le parler nous induisent de temps à autre à nous attarder dans les impressions qu’ils nous causent, à les conserver ou à les renouveler. L’ensemble de ces effets à tendance infinie que je viens d’isoler, pourrait constituer l’ordre des choses esthétiques. Pour justifier ce mot d’infini et lui donner un sens précis, il suffit de rappeler que, dans cet ordre, la satisfaction fait renaître le besoin, la réponse régénère la demande, la présence engendre l’absence, et la possession le désir. (…) En particulier, ce que nous appelons une « Œuvre d’art » est le résultat d’une action dont le but fini est de provoquer chez quelqu’un des développements infinis[3] ».

            La théorie de l’art de Valéry qui se veut concrète et positive s’ordonne autour de deux grands problèmes : celui de la jouissance perceptive et celui de produire la jouissance, « l’étude de la volupté de voir et l’étude de la volupté de pouvoir » : l’Esthésique et la Poïétique. Cette étude des sensations, l’Esthésique, permet à Valéry de développer ce que Jean Hytier a appelé « la théorie des effets[4] ». L’œuvre d’art serait d’une part « le produit d’un acte » et d’autre part « elle a pour but d’exciter des effets à tendance infinie ». Elle est : « le résultat d’une action dont le but fini est de provoquer chez quelqu’un des développements infinis[5] ». L’œuvre a donc pour but de produire un certain nombre d’effets. Il y a les effets à tendance finie qui se rapportent à l’ordre des choses pratiques et qui annulent nos perceptions : « Vous me demandez du feu, je vous en donne et tout est terminé ». En revanche, les effets à tendance infinie procèdent du ricochet et permettent à la sensation de renaître indéfiniment de ses cendres. Les perceptions tendent à se conserver et à se reproduire.

Dans le Cours de poétique, Leçon 3, Valéry en fait un aspect essentiel de l’art qui a, dit-il, « parmi ses éléments nécessaires, ce propos d’organiser un système de choses sensibles qui possèdent cette propriété de se faire redemander sans jamais assouvir le besoin qu’elles provoquent. (…) La création vise à produire l’objet qui engendre le désir de lui-même. C’est ce que j’appelle l’infini esthétique et qui distingue le plus nettement l’œuvre d’art des autres œuvres de l’homme[6] ». Mais l’étude de l’œuvre la plus importante que puisse accomplir un homme serait pour Valéry, la reconstruction indéfinie de son être même. Autopoïétique. Pour l’artiste, la création la plus haute serait en fait la création du créateur. Non seulement « je tire de moi ce que je ne savais pas contenir[7] », mais de plus cette sollicitation constante façonne un moi toujours pluriel car équipé de structures virtuelles aux combinaisons presque infinies. Le créateur doit néanmoins travailler avec un maximum de distance, avec une lucidité portée à la puissance seconde qui peut sélectionner les éclairs de la fortune créatrice. L’esprit de l’artiste doit donc observer sa propre activité, le cerveau étant une sorte de centrifugeuse ayant un centre de masse appelé « moi pur »:

« En cherchant la formule la plus générale qui soit inhérente à l’activité de l’esprit, Valéry arriva à la conviction qu’une telle activité exige un principe universel et absolument invariable : il inventa la construction du moi pur. Sans celui-ci, une observation du processus de réciprocité, d’échange entre la personne et l’esprit, serait simplement impossible[8] ».

Des recherches récentes sur la biologie du cerveau semblent confirmer cette hypothèse d’un centre de masse mu par une rotation centrifuge et perdant son unité en se séparant de lui-même. « Pour un tel acte de création, la vitesse de la rotation joue un rôle décisif » … « A chaque degré de conscience correspond un rythme constant d’activité de l’esprit, ou bien de l’imagination créatrice[9] ». Il faudrait réfléchir sur cette multi-stabilité du système intellectif quand il se confronte à l’acte de créer. Il y a des réponses dans Valéry notamment dans les Cahiers. On verra par exemple, grâce à sa confrontation permanente avec le faire matériel, que l’artiste surmonte les désordres de l’esprit. En ce sens : « L’art s’oppose à l’esprit », il en dépasse les insuffisances et les discontinuités ; de l’arbitraire il produit une nécessité. « Le désordre de l’esprit est créateur – mais il ne donne que l’embryon nouveau. (…) Il faut porter et enfanter après cette fécondation[10] ». C’est à force de travail que l’artiste parvient à fixer les coordonnées instables de ses états les plus précieux.

Aux yeux de Valéry, l’art ne peut donc que tirer profit d’une participation croissante de l’esprit et les artistes les plus admirables se révèlent aussi être les plus conscients. L’auto-poïétique serait donc l’étude de cette conscience dans sa propre modification par l’œuvre, en dehors de tout psychologisme. L’art serait donc aussi un moyen de se connaître et de se construire soi-même.

Bibliographie

Heetfeld Ulrike, « Le Modèle valéryen de l’esprit à la lumière des sciences naturelles de nos jours », in Recherches sur la philosophie et le langage, n°11, 1989, Grenoble : Université de Sciences Sociales.

Hytier, Jean, La Poétique de Valéry, Paris, Armand Colin, 1970.

Valery Paul, Cahiers, VII, Paris, CNRS Éditions, 1958.

Valéry Paul, « Cours de poétique professé au Collège de France », Yggdrasill, janvier 1937.

Valery Paul, Œuvres, tome II, Paris, La Pléïade, 1960.

 

[1] Pascal, Pensées, « Disproportion de l’homme », n°199 (Lafuma).

[2] Paul Valéry, « Mon buste », in Œuvres, t. II, Paris, La Pléïade, 1960, p. 716.

[3] Paul Valéry, « L’infini esthétique », in Œuvres, t. II, op. cit., p. 1343.

[4] Cf. Jean Hytier, La Poétique de Valéry, Paris, Armand Colin, 1970.

[5] Paul Valéry, Œuvres, t. II, op. cit., p. 1344.

[6] Paul Valéry, « Cours de poétique professé au Collège de France », Yggdrasill, janvier 1937, p. 154.

[7] Paul Valéry, Œuvres, t. II, édition de Jean Hytier, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1960, p. 231.

[8] Ulrike Heetfeld, « Le Modèle valéryen de l’esprit à la lumière des sciences naturelles de nos jours », in Recherches sur la philosophie et le langage, n°11, 1989, Grenoble : Université de Sciences Sociales, p. 204.

[9] Ibid., p. 205.

[10] Paul Valéry, Cahiers, VII, Paris, CNRS Éditions, 1958, p. 543.

Citer cet article

Richard Conte, « L’infini poïétique », [Plastik] : Créations, cerveaux, infinis #08 [en ligne], mis en ligne le 21 mai 2019, consulté le 11 décembre 2019. URL : http://plastik.univ-paris1.fr/linfini-poietique/

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