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Nano-monde « sur mesure »

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Table des matières

Résumé

L’artiste franco-russe Olga Kisseleva questionne l’éthique des évolutions nanotechnologiques à travers une œuvre intitulée Custom Made. Dans un monde modulable « sur mesure », la couleur de l’œil se fait sujet et objet d’une parabole esthétique et réflexive. Ainsi plongé au cœur d’une installation nano-lumineuse, le visiteur siège comme voyeur et acteur d’une expérience de la limite, celle sondant le sens d’une adaptation individualisée du monde à nos désirs de confort.

Texte intégral

À suivre les spécialistes de la question, nous serions les spectateurs mal informés d’une nouvelle révolution industrielle, celle portée par les nanotechnologies.

À l’échelle du milliardième de millimètre, ces nouvelles briques élémentaires sont devenues le pendant technologique de notre organisation cellulaire ; leur mise en œuvre est, quant à elle, une réalité sociétale dont les implications joignent science et fiction avec une déclinaison de potentialités gigognes. Dans cette ouverture vers un futur en marche, l’artiste franco-russe Olga Kisseleva1 pose une réflexion sur ce champ en pleine mutation, avec une œuvre mettant en scène notre capacité à percevoir les changements survenus dans la société à l’initial des progrès techno-scientifiques.

Créé en 2011, après une longue phase de maturation, Custom Made mène le spectateur à s’interroger sur les implications d’un environnement que nous ne cessons de moduler à la mesure de nos aspirations, humeurs et états d’âme.

Depuis les pratiques élitaires marquées par l’éclosion d’inepties écologiques, comme des pistes de ski ou des golfs verdoyants sous les canicules de Dubaï ou d’Agadir jusqu’aux habitus de surconsommation débridée, reflets d’une socialisation capitaliste, l’artiste creuse notre capacité à épargner nos ressources vitales. Jusqu’où peut-on adapter le monde à nos désirs de confort ?

La question s’est incarnée pour la plasticienne dans une œuvre immersive et réflexive, à plus d’un titre.

[Figure 1]

Entré dans un espace clos, à l’égal d’un vase de décantation, le visiteur est invité à poser son œil sur un appareillage nano-optique capable de décoder et restituer la couleur de l’iris. Celle-ci, une fois projetée, plonge l’utilisateur – devenu acteur de son propre univers – dans une atmosphère irisée, au centre de son monde, symboliquement environné par la couleur de son propre système perceptif.

L’œil est initialement pris au piège, privé de sa fonctionnalité, n’embrassant plus son rôle de centre de la vision, mais celui d’objet de contemplation. Scanné par une caméra, il n’est plus celui qui voit mais celui qui est scruté, sondé, pris sur le vif. Il est happé par l’œuvre, devenant son outil expérimental.

L’effet spiralé du rapport à la vision prend alors son plein potentiel évocatoire. En confrontant le spectateur à la couleur de son système optique, l’installation d’Olga Kisseleva entraîne le cerveau à traduire un influx nerveux – celui généré par la couleur projetée de l’œil – en une perception visuelle qui recouvre sa réalité propre.

De cet Ouroboros du visible naît un regard circulaire sur l’œuvre et par là-même sur le monde. Il n’est ainsi plus question de contempler exclusivement ce qui extériorise l’esthétique de l’œuvre, mais à l’inverse de sonder ce qui en compose la portée intérieure.

L’effet réfléchissant est à prendre dans sa double acception : miroir mental de nos positions et actions individuelles au sein d’un collectif et interrogation sur notre manière d’être au monde.

[Figure 2]

Les environnements plastiques liés à une « scénographisation » de la lumière ne constituent pas en eux-mêmes une nouveauté. L’installation d’Olga Kisseleva fait formellement écho avec celles d’Ann Veronica Janssens, tant sur le plan de la spatialisation de la lumière que des processus cognitifs mis en jeu. Pourtant, à l’inverse de la Belge, la Française ne se sert de la sublimation esthétique de la lumière que comme un levier capable d’activer la dimension critique du projet.

Ainsi, Olga Kisseleva livre-t-elle l’observateur à un complexe duel entre une vibrante sensation d’agrément esthétique produite par une technologie militaire de pointe… Lors d’une résidence à l’université d’Ekaterinburg en 2010, elle s’immerge dans l’univers nanotechnologique et s’intéresse plus particulièrement à une technique de transformation de la lumière appliquée à la communication en milieu aquatique.

Les sous-marins peuvent ainsi se servir de faisceaux longue distance, générés par un appareillage miniaturisé, pour échanger des informations et éviter tout traçage lié à une quelconque émission d’ondes.2 Avec Custom Made, l’option se fait civile et la lumière source d’une communication en chaîne. Chaque utilisateur engage une modification du point de vue de son prédécesseur posant ainsi un maillon symbolique d’une réflexion à large spectre sur la notion même de modulation de l’environnement.

[Figure 3]

Le processus initiatique engagé par la lumière sacralise l’espace dédoublé par l’intensité lumineuse. Ainsi, le visiteur sculpte-t-il, par le truchement de son œil, une densité monochromatique qui l’immerge dans un au-delà de la perception. À l’instar de l’icône, la lumière devient transfigurante.

L’œil se fait vitrail des comportements humains, chaque modulation chromatique impressionnant la pellicule sensible d’un continuum expérimental collectivisé. La nanolumière s’est technologisée, révélant une double invisibilité : la première, celle du regard introspectif du visiteur, auto-réflexif et auto-incarnant ; la seconde, celle d’un monde de l’infiniment petit aux potentiels indéfiniment grandissants.

L’instinct visant à modeler le monde à l’envi, porté par un a priori libertaire, laisse alors la place à un sentiment de fragilité, voire de futilité, du projet individualiste. Lumière et couleur se matérialisent à l’égal d’un suaire recueillant l’empreinte d’un étant, balayée d’un revers d’iris par l’étant suivant.

En plongeant le visiteur dans un bain lumineux, l’artiste éclaire idéalement notre vision du monde par une phénoménologie de l’expérience. La couleur-lumière incarne les potentiels des nanosciences et la posture du visiteur, celle d’un utilisateur en devenir.

Olga Kisseleva rejoint ainsi la mouvance d’artistes gageant que la pratique immersive de l’œuvre d’art ouvre le spectateur à une double mise en perspective, un art qui permettrait de « nous voir en train de voir – ou nous voir nous-même comme un tiers ou réellement sortir de nous-même et voir l’ensemble du dispositif avec l’artefact, le sujet et l’objet – nous permet aussi de nous critiquer. C’est le but ultime : donner au sujet une position critique ou la capacité de critiquer sa propre position dans cette perspective».3

[Figure 4][Figure 5]

Dans le jeune champ du nanoart, deux tendances se confrontent : la première, exposant l’art à micro-échelle comme pour Michel Paysant, Victoria Vesna & James Gimzewski, ou Loris Gréaud qui trouvent dans le microscope à balayage électronique un vasistas de visibilité, et une seconde, joignant des plasticiens comme Olga Kisseleva, Cris Orfescu et Hicham Berrarda qui utilisent des nanocomposants pour faire œuvre, matérialisant ainsi l’invisible et leurs impacts sur nos vies. Artiste sismographe,4 engagée à cerner les problématiques du monde actuel, Olga Kisseleva dénude le fil d’une mode « nanotech ».

L’élan sociétal nanophile est discuté par l’usage, sans diabolisation, mais avec la vigilance d’une compréhension interne, l’œuvre scénographiant une visée déontologique de la science. Louable initiative si l’on prend en compte les capacités auto-reproductrices de certaines nanoparticules obligeant les scientifiques à leur adjoindre un mécanisme de sénescence ou encore leur nature microscopique les amenant à échapper à toute perception directe, propice par là-même, à une efflorescence d’armements fantômes.

[Figure 6]

Dans ce droit fil, le procédé de l’installation d’Olga Kisseleva convoque l’image des technologies biométriques, capables d’identifier un individu de manière unique grâce à ses caractéristiques biologiques. Depuis la prise d’empreinte ADN au fichier digital en passant par la structure de l’œil, l’homme est le médium de son propre contrôle.

Entre sécurité et coercition, le débat sur le bien-fondé des évolutions technologiques hors d’un cadre éthiquement validé revient au-devant de la scène. La critique des systèmes intrusifs, de fichage, d’informations cryptées, chère à l’artiste, comme déclinés dans CrossWorlds – série de tags interactifs et autogénérés confrontant propagande russe et américaine sur fond d’algorithme boursier – trouve cette fois une nouvelle expression. L’artiste détourne ce principe de classification identificatoire de l’humain, la couleur de l’iris étant l’une des rares composantes insuffisamment fiables pour être prise en compte dans l’archivage de données signifiantes.

La nanolumière d’Olga Kisseleva n’est plus qu’un état du «fait sur mesure» ; en creux, elle est une faille emblématique de ce qui échappe aux standards, de ce qui transcende le sens premier. La lumière-couleur est un trait d’esprit de l’artiste dès lors qu’elle tente de sortir le visiteur d’un aveuglement sourd à un idéal technologique pour le déciller et l’éveiller à une réflexion critique dans un élan platonicien.

L’œuvre d’Olga Kisseleva pourrait être lue comme un appel à une subversion du regard, génératrice de sens. En retournant le principe de la vision comme un gant, l’artiste fait de la perception visuelle ce qu’elle avait mis en œuvre avec la perception temporelle dans l’installation It’s Time.

De la main placée sur un capteur de pulsation cardiaque à l’écran digital affichant l’heure, se joue un «contre la montre», une remise à l’heure biologique où chaque organisme humain peut poétiquement influer sur la course du temps. Olga Kisseleva vivifie le cours traditionnel de la perception, du temporel au visible. Elle pose le public devant une interrogation nouvelle : celle de la trace laissée par l’action de voir.

Custom Made est le révélateur optique de notre capacité ou incapacité à voir le monde dans ses composantes les plus actuelles et à prendre conscience de notre part active sur son évolution. L’artiste nous offre au final une vision maïeutique d’une nanolumière, accoucheuse d’une éthique, premier jalon d’une science conscientisée par le prisme de l’art.

Citer cet article

Chloé Pirson, « Nano-monde « sur mesure » », [Plastik] : Nano #03 [en ligne], mis en ligne le 8 février 2013, consulté le 16 décembre 2018. URL : http://plastik.univ-paris1.fr/nano-monde-sur-mesure/ ISSN 2101-0323

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