Plein écran
AAA

10 Fragments sur le numérique

10 Fragments sur le numérique


Plein écran
AAA

Table des matières

Résumé

Les thèmes de recherche qui me guident dans mon travail sont les suivants :

1) Photogénie du matériau mathématique

2) Intrication de la forme et de l’essence dans les images calculées par ordinateur

3) Hybridation des pratiques artistiques avec le numérique et spécificité de l’art numérique

4) Fusion de la matière et de la lumière ou les au-delà du cinéma élargi

5) Une sensation d’espace inédite – L’Espace Entité – sommeille dans les entrailles du numérique

Ces thèmes de recherche se retrouvent en filigrane dans le champ de la peinture, du cinéma expérimental, de l’art vidéo et de l’art par ordinateur. En tant qu’artiste, je me passionne pour les travaux réalisés dans ces différents domaines, et dans une perspective d’ouverture et de décloisonnement des disciplines il me reste tant à découvrir et à partager.

Purété du matériau

Le point de départ de mon entreprise est marqué par la découverte d’un matériau d’une pureté et d’une fécondité extraordinaires. L’ayant trouvé, je me considère depuis comme un explorateur et comme un géographe de mondes en cours de création.

Quel est ce matériau rêvé, ce matériau à nul autre pareil dans lequel je fonde tous mes espoirs ? Rien de plus et rien de moins que quelques courbes… Des courbes à l’allure majestueuse, des courbes aériennes et continues que les mathématiciens nomment transcendantes et que chaque civilisation redécouvre au fil de son histoire…

Les passant toutes à l’épreuve du feu, j’en ai retenu quatre, associées entre elles deux à deux. C’est mon carré noir sur fond blanc. Mon bleu, mon or et mon rose. Mon visible qui est d’abord un invisible : Cosinus, Sinus, Logarithme et Exponentiel. Ainsi se nomment les quatre courbes dans une langue mathématique. Vous êtes en quête d’immatériel ? Je vous invite à les brûler.

[Figure 1]

 

Derviches

Dans le milieu des années 80, muni d’une simple calculatrice graphique, j’ai commencé à associer des courbes continues entre elles et la dynamique de ces premiers Modèles ne cessait de me fasciner. En 1992, à l’aide d’un ordinateur et d’une caméra Super 8 mm, j’ai réalisé en image par image mes tous premiers films, les Derviches, sorte de carnet de croquis et de laboratoire de formes abstraites. Aujourd’hui, à l’arrière-plan de chaque film ou de chaque installation, c’est toujours un unique Modèle qui agit. Ces Modèles sont des entités plastiques indivisibles et se définissent mathématiquement comme des fonctions composées de courbes continues. Toute ma pratique repose sur cette conviction : l’idée que ces Modèles ne sont pas de simples objets mathématiques mais davantage des entités possédant un caractère et un mode d’être singulier. Ma démarche vise à rendre possible une rencontre à la fois sensible, esthétique et subjective avec ces entités abstraites.

[Figure 2]

Plastique de l’immatériel

Comme il existe des scientifiques sensibles à la beauté des lois régissant la nature, de même il se trouve des artistes cherchant une rigueur scientifique dans leur travail, des artistes cherchant la vérité de leur art dans les ressources spécifiques de leur médium. À mon sens, cette spécificité est à rechercher dans les éléments qui structurent les langages de programmation. Au cœur du langage informatique les opérations logiques et mathématiques qui en constituent la chair ne sont rien d’autre que notre matière première. Il faut croire en ces précurseurs qui ont perçu le potentiel plastique de l’ordinateur et des programmes informatiques, en cette poignée d’artistes qui a ouvert une brèche et nous a fait découvrir la vie foisonnante présente de l’autre coté des images. Je parlerai volontiers pour qualifier ces démarches d’une plastique de l’immatériel, au sens d’un art de la sensation qui parvient à créer une jonction entre le flot continu des images et le principe actif et formel présent dans l’œuvre.

[Figure 3]

 

Un écrin immatériel

Le langage mathématique qui définit les formes sur lesquelles je travaille est une sorte d’écrin immatériel que notre sensibilité doit parvenir à ouvrir pour que la lumière qui y est enclose se libère et délivre son message. J’aimerais idéalement que chacun puisse ressentir la part de beauté inscrite au cœur même de ce langage. Notre sensibilité visuelle est une fenêtre ouverte vers des réalités de nature purement abstraite. Le sensible est une voie d’accès à l’intelligible. Dans cette perspective, l’art numérique renoue des liens très étroits avec une pensée philosophique forte ancienne et prolonge par la sensation ce que l’écrit, au moyen de métaphores et d’allégories, ne pouvait réussir qu’à nous faire imaginer.

[Figure 4]

 

Béton armé

Les frontières entre les pratiques artistiques sont des murs en béton armé. Les peintres ignorent superbement les travaux réalisés dans le champ du cinéma expérimental. Les cinéastes plasticiens de leur côté n’ont guère d’attrait pour l’art vidéo ou pour l’art numérique et les artistes numériques croient être les premiers depuis longtemps à innover sur le terrain de l’image… L’ignorance de ce qui se fait « à côté » va de pair avec une joyeuse naïveté et pour ma part j’attends avec impatience la nouvelle génération de critiques et de théoriciens qui nous apportera quelques lumières sur ces questions… Tant de thèmes de recherche irriguent avec force ces différents domaines des arts visuels !

[Figure 5]

 

Les lignes du fleuve

La pente naturelle de l’artiste consiste à ne comprendre le monde qu’à partir de soi et de s’imaginer en permanence au centre de tout. En prenant un peu d’altitude, certaines préoccupations apparaissent pourtant bien dérisoires. Celles par exemple de réussir à faire reconnaître ses travaux, sa démarche, sa propre vision des choses… celle de réussir sa vie en tant qu’artiste. Avec un soupçon de recul, on s’aperçoit bien vite que notre parcours ne trouve de sens qu’au regard des lignes du fleuve qui se dessinent autour de nous. Le véritable enjeu, c’est de chercher à embrasser ce fleuve du regard en se perdant soi-même un peu de vue. Comprendre le sens de l’histoire qui est en cours et tenter d’être un élément actif et constructif au sein de cette histoire. Le fleuve que j’évoque est celui des arts plastiques : avant-hier peinture et sculpture, hier cinéma et vidéo, aujourd’hui art numérique ; et par-delà les frontières que l’on dresse artificiellement entre les arts, l’idéal que j’aperçois consiste à articuler le meilleur de l’avant-garde historique avec celle de l’art numérique.

[Figure 6]

Living Art

Nouvelle forme d’art et nouvelles formes de vie. Baptisé « seconde interactivité » par Edmond Couchot et « living art » par Florent Aziosmanoff, nous parlons ici d’œuvres dotées d’un comportement autonome et sensibles à la présence de leur environnement.

Evoquer la présence du vivant, qu’il soit connu ou inconnu, travailler sur l’idée d’une relation à construire entre l’œuvre et le spectateur, déjouer les attentes du public, donner accès par étapes aux couches de signification les plus enfouies de l’œuvre… Un champ d’investigation immense et fascinant vient de s’ouvrir pour les artistes.

Le cinéma avait lancé en son temps l’idée d’un art en prise directe avec la vie, apte à révéler les détails les plus infimes et les plus inconnus du quotidien : l’expression d’un visage en gros plan, les battements d’ailes d’une libellule au ralenti, la course effrénée des nuages en accéléré ou la houle des vagues en marche arrière… On raconte que les premiers spectateurs de cinéma s’étonnèrent même de voir les feuilles des arbres bouger au vent.

Avec les technologies numériques, le mouvement des images s’est doublé d’un mouvement interne à l’œuvre. Plus que bouger, les feuilles des arbres sont maintenant saturées d’une vie furtive, souterraine et prodigieuse. Le living art est un mouvement élevé au carré interrogeant le mystère insondable de l’existence. Nous sommes quelques uns à croire que ces œuvres porteuses de vie ne tarderont pas à croître et à se multiplier.

[Figure 7]

 

Espace mental

C’est une constante : je cherche par tous les moyens à investir l’espace, à sortir du cadre étroit qu’impose l’écran d’un ordinateur comme l’écran d’une salle de cinéma. Ce désir a pour origine la puissance et la vitalité ressenties au contact des Modèles que je visualise. Cette puissance et cette vitalité ne peuvent à mon sens s’exprimer pleinement que dans une façon profondément renouvelée d’aborder l’espace. De manière générale, le travail de programmation engendre de nouveaux rapports à la temporalité comme à l’espace dans lequel l’œuvre se déploie. Les algorithmes qui structurent les langages de programmation sont dans un espace que l’on peut qualifier de mental et sur un plan matériel cet espace mental déborde tous les cadres physiques possibles et imaginables. Ainsi les images créées grâce aux lignes de code d’un programme n’ont pas pour vocation à s’inscrire dans un cadre rectangulaire, que ce cadre soit celui d’un écran plasma, d’une salle de cinéma ou la surface entière d’un immeuble sur lequel un vidéo projecteur envoie ses feux. En plus des questions liées à la temporalité des œuvres, c’est également l’espace dans lequel les images numériques se donnent à voir qu’il s’agit de repenser et d’ouvrir.

[Figure 8]

 

Briser le cadre

Ma culture artistique comme ma pratique sont issues du cinéma expérimental. Il se trouve que les artistes de ce domaine ont mené un travail conséquent visant à « briser le cadre habituel de la projection cinématographique ». Les expériences menées se retrouvent sous la bannière du très joliment nommé «cinéma élargi» (Expanded Cinema). Avec les recherches sur l’abstraction, c’est l’autre champ de réflexion et de pratique qui inspirent la conduite de mon travail. La dimension spatiale qui existe potentiellement dans les Modèles que j’élabore m’a incité à développer ma pratique selon trois directions distinctes et complémentaires. Pour commencer la série des Corps célestes, films de compositions abstraites, ensuite la série Corps et lumière décrivant une rencontre entre le faisceau de la projection et les corps de danseurs transformés dans ces expériences en réceptacles pour images. Enfin, la série des installations que je nomme Cosmogonies où images et volumes sont pensés conjointement de façon à créer de véritables sculptures de lumière. Dans ces trois directions de recherche, la réalité matérielle des images s’estompe pour laisser place à des espaces frémissant d’une vie nouvelle et profonde. L’image est le chemin le plus sûr pour transporter l’homme du monde sensible vers le monde de la vie intérieure.

[Figure 9]

 

Sens de l’espace

D’après l’historien de l’art Erwin Panofsky, chaque civilisation possèderait son propre «sens de l’espace» et l’humanité, au cours des âges, évoluerait vers des représentations de l’espace de plus en plus abstraites. En faisant défiler le cours de l’histoire, on peut voir ainsi la conscience humaine s’enfoncer peu à peu dans les profondeurs de la réalité abstraite.

L’espace des Grecs était « tactile et musculaire ». L’espace des médiévaux était plat et sans profondeur, « l’air n’y circulait pas » selon l’expression de Panofsky. L’espace des Renaissants, grande révolution était « optique et visuel ». Nous vivons largement encore, nous-mêmes, dans cette vision-là de l’espace, conçu comme un lieu abstrait, statique, homogène et transparent.

L’artiste de la Renaissance élaborait son tableau tout entier en une sorte de « fenêtre » par lequel le regard plongeait dans l’espace. Le tableau était nié dans sa matérialité et ne trouvait sa fonction, son rôle que dans cette notion de fenêtre, de section plane d’une pyramide visuelle.

Essayons d’anticiper : l’espace à venir sera une entité vivante ; il ne sera plus vu « statique » mais frémissant de vie. Ce n’est plus seulement le regard mais le corps tout entier qui plongera dans cet « Espace-Entité ». Non plus réceptacle passif, posé une fois pour toute, mais cadre actif, l’Espace-Entité, intimement hybridé aux modèles mathématiques les plus abstraits, deviendra un lieu de vie : il investira notre cerveau, imposera ses lois, ses rythmes et sa présence.

[Figure 10]

 

Citer cet article

Hugo Verlinde, « 10 Fragments sur le numérique », [Plastik] : Être ici et là : La relativité générale et la physique quantique #01 [en ligne], mis en ligne le 16 novembre 2009, consulté le 16 décembre 2018. URL : http://plastik.univ-paris1.fr/10-fragments-sur-le-numerique/

Copier la citation