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Discussion: Elsa Ayache / Christian Jacquemin

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Table des matières

Résumé

A-t-on raison de penser qu’art et science peuvent marcher ensemble ? Quels sont les enjeux d’une collaboration, où sont les points de convergence, les frictions, les écarts ? À quelles conditions peut-on parler d’un « travail commun » entre art et science, plus que de « collaboration » ? Cet entretien aborde ces questions du point de vue scientifique, par le biais des expériences menées par Christian Jacquemin au sein du LIMSI, et artistique par les collaborations menées par Elsa Ayache.

Abstract

Is one right to think that art and science can go together? What is at stake in such a collaboration, where are the convergence points, the frictions, the variations? Under what conditions can one speak of a “common work” between art and science, more than of “collaboration”? This interview tackles these questions from a scientific point of view, based on experiments undertaken by Christian Jacquemin at the LIMSI (Laboratory of Computing for Mechanics and the Engineering Sciences), and an artistic point of view through collaborations carried out by Elsa Ayache.

Discussion

Elsa Ayache : Cet entretien est né d’un désir de comprendre ce que l’on entend par « collaboration ». Mais en interrogeant cette notion et en regard de mes expériences, je me demande si la question la plus juste n’est pas de savoir à quelles conditions on peut penser qu’art et science permettent de travailler en commun.

Christian Jacquemin : Artistes et scientifiques sont sur des problématiques et des modes de travail parallèles. On retrouve dans les deux métiers une composante recherche: l’artiste et le scientifique se documentent, mènent un travail de création et d’innovation. La valorisation nous est également commune: publications scientifiques ou collaborations industrielles d’un côté, expositions, publications et mécénat artistiques de l’autre.

E.A. : Comment se déroulent concrètement ces rencontres ?

C.J. : Les meilleures expériences sont celles d’un « faire ensemble ». On s’assoit ensemble à une table, face à un ordinateur, ou on travaille avec un acteur et un metteur en scène dans un théâtre. Mais il n’y a pas de recette miracle assurant la réussite d’un protocole. Il existe autant de modes de travail que d’expérimentations. Les travaux menés à la fin des années 60 aux Bell Labs, puis au début des années 70 par la structure Experiments in Art and Technology, sont pour moi emblématiques d’un travail réunissant artistes, ingénieurs, et scientifiques pour une chorégraphie, une performance ou une installation… De tels processus vertueux risquent toutefois de ne pas déboucher sur des œuvres ou des travaux scientifiques achevés, mais cela n’est pas un échec.

E.A. : Des collaborations ont-elles échoué ?

C.J. : Oui parce qu’il n’y avait pas cette prise de risque. Les échecs concernent les configurations qui n’ont pas donné lieu à une interpénétration. Un artiste peut résister à  perdre le contrôle de sa création. Sur le plan scientifique on peut échouer à dégager une bonne problématique. Je débute une collaboration sans avoir une idée trop précise de sa finalité. Pour l’œuvre Mar:3D (Figure 1) par exemple, l’artiste Bertrand Planes souhaitait traduire la projection de l’ombre dans un environnement 3D stéréo.

[Figure 1]

De mon coté, la question était celle de la présence d’un utilisateur dans un environnement virtuel. Ces deux problématiques distinctes et interdépendantes nous ont permis de bien travailler ensemble. Une constante des travaux arts/sciences réussis tient à la grande ouverture d’esprit des partenaires sur les possibles.

E.A. : Beaucoup de tes projets scientifiques ont-ils bifurqués dans le cours de leur développement avec un artiste ?

C.J. : Tous les bons projets oui ! Souvent le scientifique et l’artiste vont utiliser les mêmes mots pour parler de choses différentes, ou des mots différents pour parler de la même chose. Il n’est pas sûr alors que les problématiques ou les projets de collaboration définis soient identiques. S’y cachent des images mentales, des références et une culture différentes. J’ai connu beaucoup de divergences lexicales très productives en raison même des décalages interprétatifs.

E.A. : Dans les travaux que nous menons avec David Fresneau1 des ajustements terminologiques sont régulièrement nécessaires. Pour la version 4 de Variations In Painting (Figures 2, 3), s’intéressant à l’impermanence et l’intemporalité d’une peinture, une confusion s’est installée sur la nature des espaces que nous travaillions.

[Figure 2]

D’ailleurs les accidents constituent la dynamique évolutive de notre travail. La programmation revêt un caractère appliqué. Lorsqu’elle travaille l’image, un résultat visuel doit être proposé en amont afin de chercher à s’en rapprocher au maximum. Cependant, l’exécution du programme est une réserve d’inconnu. Des combinaisons non anticipées entrainent des anomalies de fonctionnement. La création programmatique tient une part d’immaîtrisable et ne peut se fonder que sur l’expérience. Le programme ne part de rien : son élaboration est aveugle. Il se recompose progressivement et s’affine à partir des observations, des classifications, des hypothèses : de ce qui a été généré empiriquement. Finalement, ce qui constitue le point de jonction et de fertilité du « travail ensemble » ne tient ni au mélange ni au recouvrement, mais d’une altérité reconnue par chacun.

C.J. : J’ai une métaphore qui est celle du terrain de jeu. Plutôt que de définir des pistes trop précises, il est question de définir un espace de jeu dans lequel on peut chacun interroger et s’approprier différents concepts et objets. Ce processus est long et difficile et le fait d’être déstabilisé est un bon signe pour moi.

E.A. : As-tu déstabilisé des artistes ?

C.J. : Oui, et il faut qu’ils acceptent de l’être pour que le travail commun leur soit profitable. L’art contemporain fait émerger d’excellentes problématiques scientifiques. Il a mis au cœur de la création le rôle de l’observateur, sa mise en situation, sa participation au processus de création, le rôle du regard sur l’œuvre…

E.A. : Dans le cadre de mes rencontres avec des peintres menant de telles collaborations, certaines expériences ont révélé des cas de « sous-traitance ». Des œuvres exhibent par exemple les formes générées par des programmes de vie artificielles. Les résultats sont très picturaux mais sans réels questionnements. As-tu rencontré ce phénomène dans les divers projets que tu as menés ?

C.J. : Dans les collaborations avec des artistes, la science peut fournir de la technologie aux artistes, et l’art peut offrir un apport esthétique aux travaux scientifiques. Entre ces deux extrêmes, il existe un spectre très variable de vraies collaborations. Certaines relèvent d’une inspiration croisée. Les travaux artistiques reposant sur un imaginaire scientifique discutés sur la liste Yasmin2 en témoignent. Sur le plan scientifique, il faut se méfier des dérives technologisantes. Le risque est de limiter la collaboration à un transfert de technologie où un artiste découvre et s’approprie des avancées sans considérer les problématiques sous-jacentes. (Le scientifique devient alors ingénieur ou producteur de dispositif.) Si l’artiste doit montrer quelque chose, le processus de recherche et création peut faire partie de la valorisation du résultat. Autrement dit, la monstration artistique peut et doit prendre des formes différentes quand il s’agit de collaborations art/science.

E.A. : Comme ce projet de « réalité augmentée mobile » mené avec Bertrand Planes (Figures 4, 5) qui consistait à modifier la vue des berges de la Seine en embarquant un dispositif d’analyse d’image et de vidéo projection nocturne sur un bateau, et observé par le spectateur-passager.

[Figure 3][Figure 4]

C.J. : Sur ce projet, nous montrions un processus qui était encore inachevé. Il ne faut pas avoir peur des pièces détachées. Le physicien Jean-Marc Chomaz mène des travaux avec des musiciens ou des sculpteurs dont les étapes de création sont bien mises en valeur.

E.A. : Les alliances art/sciences font émerger de nouveaux problèmes. La propriété intellectuelle des idées et des découvertes peut-elle être reconnue comme partagée ? De plus, les deux champs peuvent avoir de nouvelles exigences comme la signature de contrats prévenant différents glissements de l’assignation des rôles de chacun (inventeur, initiateur, exécutant, développeur), ou anticipant les risques d’appropriation des trouvailles scientifiques ou des démarches artistiques par l’un et l’autre.

C.J. : La question de la propriété est intéressante, complexe et se pose régulièrement. Je mets en avant des modes de recherche et de développement plus que de propriété. L’artiste reste propriétaire de l’œuvre, unique et inaliénable, mais elle peut servir à la valorisation du travail scientifique sous forme photographique ou vidéographique. Inversement le scientifique valorise son travail grâce à des publications auxquelles il peut associer l’artiste. Les scientifiques ne sont pas propriétaires d’une problématique scientifique, ils en sont les contributeurs à un moment donné.

E.A. : Est-ce que par cet accord explicite, il n’y aurait pas quelque chose qui nierait un peu la part créatrice de la recherche scientifique, sans encore parler d’artistique ?

C.J. : Justement, je considère qu’il y a une bonne collaboration art/science si le scientifique a contribué à la création et inversement, si l’artiste a eu une bonne conscience des problématiques scientifiques et a contribué à les alimenter.

E.A. : Lorsque vous présentez une coréalisation, quels qualificatifs employez-vous pour désigner les intervenants ?

C.J. : Pour le moment je n’ai pas de solution claire. Un bon travail art/science implique que l’artiste se comporte en scientifique à certains moments et que le scientifique mette en œuvre ses capacités créatrices ainsi que sa sensibilité artistique. Une telle démarche doit être prudente car elle peut dériver sur le mélange des genres.

E.A. : Je me demande si l’emploi du mot collaboration est alors adéquat car il qualifie une aide, un concours. La désignation que tu as faite par « travail art/science » n’engage pas ce déséquilibre des échanges.

C.J. : N’est-on pas, en fin de compte, sur des situations qui ne peuvent être qu’en déséquilibre ? Les bonnes situations ne sont-elles pas des équilibres fragiles à la limite de l’isolationnisme et d’une substitution des genres ?

E.A. : Est-ce qu’un des principes de l’art ne se situe pas justement dans le risque que quelque chose nous échappe ou achoppe ? Le danger d’un travail art/science serait peut-être de ne pas se laisser disponible à la déroute, à l’échappée.

C.J. : Oui, et une vision frileuse réduirait une collaboration à une méthodologie. Chaque collaboration est une nouvelle prise de risque, un terrain dont on ne connaît pas bien les contours. Mais au bout de ce processus, il peut y avoir de l’émerveillement. Le propre du travail art/science est profond et subtil car il se joue dans la genèse de l’œuvre et non dans sa réalisation. Est-ce qu’une collaboration avec un scientifique pour un artiste produit une œuvre différente de ce qu‘il produirait seul, indépendamment de tout support technologique ? Est-ce que cela doit être reconnu et comment ? Si l’interpénétration des problématiques scientifique et artistique est réussie, il y a forcément quelque chose qui est dû à la création scientifique.

E.A. : As-tu rencontré des êtres hybrides possédant la compétence artistique et scientifique ?

C.J. : Oui et ils font un très bon travail. Ce sont souvent des gens qui questionnent leur statut d’artiste. Mais c’est peut-être aussi culturel. Il me semble qu’en France plus qu’à l’étranger, on considère malheureusement qu’un bon artiste devrait ne pas être trop compétent sur le plan technologique. Inversement, on juge fréquemment un scientifique travaillant dans le domaine art/science comme quelqu’un qui s’amuse et qui ne fait pas forcément du très bon travail scientifique, sauf s’il est à l’IRCAM. Cela n’incite pas trop au décloisonnement.

Citer cet article

Christian Jacquemin et Elsa Ayache, « Discussion: Elsa Ayache / Christian Jacquemin », [Plastik] : Être ici et là : La relativité générale et la physique quantique #01 [en ligne], mis en ligne le 8 janvier 2010, consulté le 16 décembre 2018. URL : http://plastik.univ-paris1.fr/discussion-elsa-ayache-christian-jacquemin/

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