I. 6/ Ateliers caractéristiques d’artistes de Guadeloupe
Fanny Marin
Nr 18 . 9 avril 2026
Table des matières
Introduction
Il existe dans l’imaginaire collectif un atelier d’artiste type. Souvent avec de grandes fenêtres, quelques chevalets çà et là, des tubes de peinture dégoulinants et des toiles éparpillées un peu partout. On l’imagine organisé, mais pas trop, car on attend de l’artiste qu’il défie l’ordre établi. Il est alors autorisé à faire du désordre, à envahir l’espace de tout son matériel, tacher le sol de peinture.
L’atelier est un laboratoire, un lieu de recherche où la création prend forme, où elle s’expérimente pour finalement prendre vie. C’est dans cet espace, passerelle mystérieuse entre l’artiste et l’œuvre, qu’on espère en apprendre davantage sur le processus créatif et peut-être y découvrir les trésors que pourraient constituer des œuvres inachevées, qui n’auraient jamais franchi le seuil de l’atelier. Ne serait-ce pas cela un trésor ? Quelque chose que personne n’aurait jamais vu ?
L’atelier est un lieu où le temps s’arrête, la plupart des artistes le disent. C’est un espace intime, privé, mais également public. Il est modulable, évolutif et doit constituer un repère pour l’artiste. Il doit s’y sentir bien, chez lui, en confiance, loin du bruit du monde.
À quoi ressemble l’atelier d’artiste sur cette île de la Caraïbe, la Guadeloupe ? Est-il à l’image de l’architecture locale ou répond-il à des codes spécifiques ? Dans un premier temps, il s’agira de déterminer en quoi la situation géographique de la Guadeloupe, qui la soumet à un climat tropical, pourrait agir sur l’espace de création de l’artiste et sur ses habitudes. Ce climat, relativement clément tout au long de l’année facilite la vie à l’extérieur. Si les habitations sont très souvent ouvertes sur la nature, qu’en est-il de l’atelier ? Quelle relation l’artiste entretient-il avec la nature ? Travaille-t-il directement en extérieur ? Également, les risques climatiques supportés par cette zone (tsunamis, cyclones, séismes, etc.) ont-ils une influence sur l’atelier et particulièrement sur le stockage des œuvres ?
Mes entretiens et recherches réalisés sur le territoire ont pu mener à la conclusion qu’un atelier type était très certainement inexistant. Y aurait-il autant de configurations d’ateliers que d’artistes ? Pour la plupart, ils sont aménagés en fonction de l’espace offert par l’habitation principale et rares sont les ateliers qui n’en font pas partie. Sous-sol, appentis, pièce dédiée au sein de l’habitation principale, container, ils prennent des formes multiples. Nous verrons dans le même temps que cette diversité se retrouve également dans chaque atelier qui souvent prend lui-même des formes multiples.
Certains artistes, plus rares, ont plusieurs espaces de création. Ils s’installent aussi bien dans leur salon, enseveli sous leur matériel, dans la rue, que dans leur atelier à proprement parler. L’atelier n’a ainsi pas ou peu de frontières et l’artiste s’amuse à façonner l’espace à sa guise. Il joue avec, le transforme, s’adapte, y laisse son empreinte.
Nous nous intéresserons dans cet article aux ateliers d’artistes de Guadeloupe et à leurs spécificités. Huit artistes ont aimablement contribué à cette recherche : Ronald Cyrille, Agnès Djafri, Steeve Vérin, Céline Edon, Anaïs Verspan, Michel Rovelas, François Piquet et Steek. Certains sont natifs de l’île, d’autres y vivent depuis de nombreuses années. Les entretiens menés pour les besoins de cette étude ont été réalisés pour la plupart au sein même des ateliers des artistes, ou à proximité.
Espace privé – espace public : une frontière invisible
Bien que la plupart des artistes préfèrent créer dans un espace bien distinct de leur espace de vie, cela n’est pas toujours envisageable, pour des questions logistiques ou bien financières. Certains n’ont pas de limites dans l’espace de création et travaillent aussi bien en extérieur que dans leur atelier.
Ronald Cyrille alias Bbird1, artiste plasticien, graffeur, fait partie de ces artistes qui peuvent créer partout. Son atelier est le monde. La pratique du graffiti démarre en Martinique alors qu’il y effectue des études d’art à l’IRAVM2. De retour en Guadeloupe, cette pratique devient contagieuse et nombreux sont les murs et cases créoles qui portent sa trace, ses couleurs, son identité. Certaines s’estompent avec le temps, mais la marque est toujours là.
Ne disposant pas d’atelier à cette période, il pratique la peinture en bas de son bâtiment, à même le bitume. Il a alors déjà une relation particulière avec l’espace public. Il dispose aujourd’hui d’un atelier, situé en contrebas de son habitation, dans la ville des Abymes. Il y a deux ans, cet appentis a été victime d’un incendie qui l’a complètement ravagé, réduisant en fumée un nombre considérable d’œuvres.
L’artiste ne baisse pas les bras pour autant et avec de petits moyens et surtout beaucoup de travail, il reconstruit son espace, aujourd’hui prêt à y voir naître de nouvelles œuvres et à recevoir le public. Il semblerait qu’il l’envisage désormais aussi et surtout comme un espace de monstration, ce qui n’était pas réellement le cas avant l’incendie. Depuis, il n’a cessé de produire comme s’il devait faire renaître ses œuvres détruites.
Alors en résidence artistique au Mémorial ACTe (Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la Traite et de l’Esclavage), c’est dans une salle immense de l’établissement qu’il réalise la plupart de ses créations pendant un an et demi (de juillet 2022 à décembre 2023). Le musée lui permettra également d’y exposer ses œuvres. En effet, sa dernière exposition a réuni près de 200 œuvres dans l’allée principale. Lors de l’inauguration, le public était invité à traverser l’atelier de l’artiste, avant d’arriver à la première salle d’exposition. Laissé pour l’occasion « en l’état », envahi d’une quantité d’objets et de matériel en tout genre, l’atelier faisait alors partie intégrante de la scénographie et permettait une expérience immersive dans l’univers de l’artiste.
Agnès Djafri3, artiste peintre et poète, produit ses créations dans la maison familiale, une ancienne case créole, située au Gosier. Son atelier occupe ainsi une large partie de son salon. Cette configuration implique que son espace de travail doive être constamment ordonné. De grandes toiles sont disposées au mur, ainsi que nous pourrions le voir dans une galerie d’art et son matériel est soigneusement rangé. L’atelier donne sur une grande terrasse ombragée, sur laquelle Agnès Djafri dispense des cours de peinture. La végétation y est très présente et l’artiste semble y être attachée.
[Figure 1]Les cases créoles offrant des ouvertures assez petites et limitées, elle travaille à l’extérieur quand elle a besoin de plus de lumière, mais cela reste assez rare, car étant en bord de mer, les alizés ont tendance à interférer avec sa création.
Cette situation est provisoire pour l’artiste qui aimerait disposer d’un lieu indépendant de son lieu de vie. Elle a en effet le projet de rénover la maison de son aïeule située à quelques mètres seulement du domicile familial, de l’autre côté de la terrasse. La petite bâtisse est en ruines et les travaux sont très lourds. Mener ce projet à bien nécessiterait des fonds importants, qu’elle a en partie déjà pu réunir, mais qui ne suffisent pas à réhabiliter totalement l’espace. « J’intègre dans mon œuvre, une partie de ce que je vis, à l’instant et à l’endroit où je le vis », dit-elle. Ses émotions du moment, le lieu et l’espace où elle se trouve vont ainsi influer sur sa création.
L’artiste peintre Steeve Vérin4, quant à lui, produisait dans un espace étroit. Pendant plusieurs années, il a expérimenté principalement le portrait dans son atelier situé dans une toute petite pièce de la maison familiale, dans la ville des Abymes. Cette pièce ne disposant que de peu de lumière du jour, ne lui offrait également que très peu de recul pour peindre. Situation complexe pour un artiste qui affectionnait le grand format. Pour autant, il lui arrivait de répondre à ses désirs de grandeur, mais se retrouvait souvent rattrapé par le manque d’espace. En effet, cela semblait être un frein dans sa démarche créative. Parfois, il aurait aimé essayer de nouvelles techniques, travailler des volumes, mais il était rapidement freiné par l’étroitesse de son espace de création. Il aurait souhaité notamment expérimenter le corps à taille humaine. Pour cela, il lui aurait fallu trouver un espace plus grand, plus adapté, mais faute de moyens financiers il se retrouvait contraint de poursuivre sa création dans cet espace.
« L’atelier est une seconde maison, là le temps s’arrête »,5disait-il. Il y avait comme une nécessité à s’y sentir bien pour alimenter le processus créateur. D’ailleurs, il ne définissait pas cette pièce comme un atelier à proprement parler. Il s’agissait davantage pour lui d’un « couloir » dans cette maison, un espace provisoire pour créer, en attendant de trouver un lieu plus adéquat. Peindre en extérieur aurait pu être une alternative qui ne séduisait pas l’artiste. Il avait un grand besoin d’intimité pour créer, d’être dans son univers, bien à l’écart du monde qui l’entourait.
Entre mutation et interactions avec la nature
Les artistes ont, pour la plupart, un attachement profond à la nature, une connexion particulière, spirituelle, presque mystique. Sur une île où la nature est riche, ce rapport peut sembler encore plus évident. La nature est partout, autour de nous, en nous. Vivre à l’extérieur presque chaque mois de l’année permet de créer un rapport spécial avec cette dernière.
Souvent décrit comme le miroir de l’artiste, l’atelier peut également être défini comme le reflet du lieu qui l’entoure. Comment l’atelier et l’artiste vivent-ils avec leur environnement, avec la nature ?
Céline Edon dit Cedo6, artiste peintre et professeure agrégée d’arts plastiques, a installé son atelier dans le sous-sol de sa maison à Petit-Bourg. Un peu plus de 40 m2 dédiés à son art. À l’origine de la construction de cet espace, elle y a fait installer des ouvertures suffisamment grandes pour laisser entrer la lumière du jour et avoir une belle vue sur son jardin. Elle est en contact direct avec la nature. Un espace de végétation où papillons et autres oiseaux tropicaux viennent émerveiller les sens et titiller la créativité. À la question de savoir s’il lui arrive de créer à l’extérieur, elle répond que c’est plutôt l’inverse qui se produit à savoir que « parfois, une poule peut rentrer dans l’atelier », dit-elle. Le grand manguier veille, le chant des oiseaux accompagne ses coups de pinceaux, la montagne au loin apaise et apporte une sérénité au lieu. Cette nature qui interagit avec son espace de création lui donne une dimension assez mystique. Il arrive que l’artiste descende à son atelier, juste pour « en prendre l’énergie », sans réelle intention ou intuition de créer. L’espace, le lieu et l’artiste semblent ne faire qu’un. Ils se ressemblent et évoluent en parfaite osmose. Il s’agit d’un atelier organisé, compartimenté, qu’elle a pensé entièrement, pour y être le plus à l’aise possible et y travailler de manière efficace.
[Figure 2]Elle a ainsi imaginé un espace bureau où elle peut faire ses recherches préalables, un espace création au centre avec de grandes planches sur tréteaux, des espaces de rangement pour son matériel et de nombreuses étagères. Chaque millimètre semble pensé pour être optimisé. Elle ne dispose pas de chevalet classique, mais pose ses toiles sur une étagère murale modulable qu’elle peut régler en fonction de la taille de sa toile. Un système ingénieux quand l’espace est limité.
La surface de l’atelier d’Anaïs Verspan7, artiste pluridisciplinaire est relativement grande, les ouvertures également.
[Figure 3]Il est constitué de murs de béton et d’un toit en tôle, ce qui est très typique des habitations de l’archipel. À certaines périodes de forte chaleur, il est quasiment impossible de travailler avant la nuit tombée. Les moments les plus propices sont le matin très tôt ou le soir, quand le Soleil a laissé place à la Lune. C’est d’ailleurs en soirée que l’entretien a été réalisé dans son atelier de la ville du Moule. Pour ce qui est de la création nocturne, elle implique bien sûr une lumière différente. Les bruits de la nature ne sont également pas les mêmes. C’est tout l’impact de l’environnement sur l’artiste qui est modifié.
« L’espace de création en Guadeloupe ressemble à notre insularité », explique Anaïs Verspan, lors de notre entretien. Une phrase qui lui échappe presque, comme si, à cet instant précis, elle venait d’en prendre conscience. Tout comme le Guadeloupéen qui doit s’adapter aux aléas climatiques de la vie en zone tropicale (fortes chaleurs, pluies diluviennes, etc.), l’artiste est constamment contraint de moduler son atelier et d’adapter sa manière de travailler. Les éléments influent fortement sur la manière de créer, de stocker et d’exposer les œuvres en Guadeloupe.
Peu de temps après son installation dans cet espace, des termites se sont attaqués à ses châssis. Elle a alors perdu quelques toiles. La pluie également lui a fait perdre des œuvres, de même que l’humidité. En cas de cyclone, elle doit mettre toutes les toiles en sécurité dans un autre lieu. Une insécurité qui semble la freiner dans sa production. Son antre n’est pas sécurisé, le fruit de son travail est mis en danger. Elle parvient toutefois à faire muter à sa guise son atelier, tantôt en showroom, en laboratoire ou en lieu d’exposition.
Au fil de l’entretien, elle explique que son premier atelier a été un jardin. En effet, alors jeune enfant, c’est dans le jardin familial qu’elle a fait ses premières découvertes et créations artistiques. « C’est une chance que nous avons ici de ne pas avoir de limite dans l’espace », dit-elle.
La nature prend également une part importante dans la vie et la création de l’artiste peintre et sculpteur Michel Rovelas8. Figure majeure de l’art guadeloupéen, c’est à son domicile et atelier de Capesterre-Belle-Eau que son entretien a été réalisé. Il a été rythmé de corrélations entre la nature et sa vie d’homme et d’artiste. « Si j’étais Martiniquais, j’aurais peint différemment. Le relief, le positionnement des côtes impactent l’artiste dans sa chair et dans son rapport avec la nature », confie l’artiste dont l’œuvre a sillonné le monde. Il dit également que « l’espace intérieur au corps humain est semblable au lieu qui nous entoure ». En serait-il de même pour l’atelier ?
Au sujet des ateliers d’artistes en Guadeloupe, Michel Rovelas révèle que les artistes n’ont pas toujours eu des ateliers ou alors pas comme ils l’auraient souhaité. Il a lui-même peint pendant des années dans le salon de son appartement de Pointe-à-Pitre, avec une chaise en guise de chevalet.
Selon lui, obtenir un atelier est un combat qu’il faut pouvoir et vouloir mener. Quand on veut gagner sa vie avec son travail d’artiste, « il faut se mettre au milieu de la route pour arrêter les voitures », dit-il. « Si la porte est fermée, je passe par-dessus », dit-il encore. Michel Rovelas s’est battu pour pouvoir travailler et évoluer comme il le souhaitait. Il a dû faire face à des murs parfois, mais n’a jamais lâché le combat.
Son atelier se situe dans les anciens bureaux de l’usine Marquisat, dans laquelle son père travaillait. C’est là qu’il s’est installé il y a une quarantaine d’années. L’atelier couvre une surface relativement importante, offre une belle hauteur sous plafond ainsi que des ouvertures intéressantes laissant largement entrer la lumière du jour. Il fait le lien entre son habitation et sa grande terrasse, semblable au patio qu’on pourrait observer dans les pays d’Amérique latine. C’est un atelier ordonné où chaque chose semble être à sa place. Il est en réalité assez proche de l’idée de l’atelier présent dans l’imaginaire collectif. Tout comme la nature qui est en mouvement constant, l’atelier de l’artiste l’est également. Il a en effet des projets pour son espace, qui devrait prendre une forme différente dans un avenir proche.
Les ateliers et la récupération
Vivre sur une île implique certaines pratiques, comme la récupération, à la fois pour des questions fonctionnelles, mais également pour limiter certains coûts. Outre la récupération dans la pratique artistique, qui est assez répandue en Guadeloupe, les ateliers sont eux aussi empreints de cette pratique, dans leur conception, de même que certains autres lieux de création.
Francois Piquet9, artiste plasticien et sculpteur, travaille depuis peu dans un nouvel espace, pour sa part, entièrement ouvert sur l’extérieur.
[Figure 4]Son atelier situé dans la commune de Saint-François est des plus rudimentaires. Il est constitué d’une dalle de béton et de quatre poteaux couverts d’une bâche en guise de toit. Une structure très légère, modulable et nomade qu’il a récupérée de son précédent atelier. Un investissement donc très minime qui implique de jongler avec les humeurs de la météo, mais l’artiste semble s’en accommoder. « En fonction de la lumière et du vent, c’est différent », confie-t-il. Dans son précédent atelier, la structure était fixée contre un mur. Dans cette seconde vie, l’atelier est totalement ouvert sur la nature.
Une belle hauteur lui permet de suspendre des éléments et créer des sculptures en volume, de très grand format. Un ancien poulailler lui sert de rangement pour le matériel qui pourrait craindre les intempéries. C’est le seul espace fermé sur ce terrain accueillant son atelier. Cette ouverture sur l’extérieur et ce positionnement sur un grand terrain totalement ouvert lui permettent de se faire livrer des matériaux volumineux sans difficulté. Il utilise principalement dans ses créations des matériaux de récupération provenant de l’île. Cet environnement lui permet également de travailler en toute liberté sans craindre de déranger le voisinage. « On s’adapte. Il est compliqué de faire de la sculpture sur une île, cela nécessite un espace vraiment adapté et exporter est très difficile. C’est pour cette raison que les sculpteurs sont assez peu nombreux sur le territoire », déclare l’artiste.
Steek10, artiste plasticien, graffeur, triple champion du monde de body-painting, crée la plupart de ses œuvres dans son atelier de Baie-Mahault. Il s’agit d’un atelier atypique. En effet, l’espace de création est composé de trois containers de douze mètres, qui ont été regroupés et dont les parois intérieures ont été supprimées.
[Figure 5]Situé à quelques mètres de son habitation et jouxtant un champ de cannes à sucre, l’espace est intégré dans son environnement. L’espace est vaste et chargé de matériel en tout genre, il y fait relativement sombre. L’artiste s’essayant à plusieurs pratiques, il accumule une quantité et une variété de matériel assez importantes.
Cet atelier est un choix plutôt économique que pratique. Il y travaille généralement le soir jusque tard dans la nuit. Pendant la journée, la température y est souvent trop élevée.
Bien qu’habitué à créer dans la rue des fresques monumentales ou même à peindre sur des corps lors d’événements divers et variés, l’artiste accorde de l’importance à son atelier. En effet, cet espace est capital pour lui : pour se retrouver seul face à sa création et travailler dans l’intimité.
Les containers, typiques du décor insulaire, arrivent, repartent et parfois demeurent sur le sol guadeloupéen, pour devenir des lieux de vie, de stockage ou encore de création à moindre coût. Les architectes en font de belles constructions, contemporaines et assez plébiscitées. Cependant, exploités à l’état brut, ils manquent cruellement d’étanchéité et d’isolation et ne ressemblent pas au lieu de création idéal.
Comme d’autres artistes de l’île, Steek est confronté aux aléas de la création en climat tropical et il lui est arrivé de perdre des œuvres après de fortes pluies. Cette expérience, difficile à vivre pour un artiste qui met toute son âme dans sa création, est pourtant monnaie courante en Guadeloupe. Cependant, trouver un autre espace de création qui réponde à certaines attentes basiques n’est pas chose aisée sur le territoire.
Autre et dernier exemple d’espace de création empruntant à la récupération, le Centre des Arts et de la Culture de Pointe-à-Pitre. Autrefois haut lieu de diffusion culturelle en Guadeloupe, il est occupé depuis deux ans, en signe de contestation, par un collectif d’artistes. Ce haut lieu s’est transformé en non-lieu pendant près d’une dizaine d’années alors que les travaux étaient complètement à l’arrêt, laissant vide cet espace immense, occupé par les chauves-souris.
À la fois atelier d’artistes peintres, sculpteurs, graffeurs, salle d’exposition, de cours en tout genre, de tournage de clips musicaux, d’émissions, etc., l’espace s’est transformé au cours des deux dernières années en une sorte de tiers-lieu où le public peut aller à la rencontre des espaces via une visite guidée. Ce mouvement, parti d’une contestation, ouvrirait-il la voie à un nouveau genre d’espace de création en Guadeloupe, tels ces espaces partagés que nous retrouvons déjà un peu partout en Europe, mais qui, jusqu’à présent, n’avaient pas vu le jour dans l’archipel ?
Ce melting-pot d’artistes allant des plus connus aux artistes en herbe a eu pour mérite de faire émerger des talents, de partager des visions, des savoirs, d’apprendre à se connaître. Il est un véritable laboratoire de création. Certains ont souhaité l’organiser en sélectionnant les artistes qui pourraient y interagir. D’autres ont préféré lui laisser entière liberté et permettre à tous de s’y exprimer.
L’occupation n’est pas passée inaperçue et a interpellé les Guadeloupéens sur leur rapport à l’art, au-delà de celui des politiques. La population a ainsi été amenée à se questionner sur la place de l’art, sa nécessité ou non dans l’espace, dans la société. Il semblerait, d’après les dernières nouvelles, que les travaux démarrent enfin et que les artistes soient contraints de quitter les lieux.
Si toutefois les travaux n’aboutissaient pas, pour autant le combat n’aurait pas été vain. Les remises en question ont été bien réelles, la solidarité entre artistes aussi, les dons de la population pour faire de ce lieu un espace convivial également. Le public a été au rendez-vous et a mis en évidence le fait que l’art intéresse la population guadeloupéenne.
Conclusion
Les ateliers d’artistes en Guadeloupe sont des espaces fragiles, en tension, en constante mutation, qui doivent s’adapter, se réinventer. Ils changent de forme, de fonction au gré du temps, des éléments et des événements de la vie, du parcours artistique des artistes. Cette fragilité est transposée sur l’artiste, parfois démuni face à la difficulté, mais malgré tout résilient, à l’image du peuple guadeloupéen.
Les créateurs sont soucieux de préserver leurs œuvres, désireux de faire évoluer leur processus de création et en quête de lieux pour partager et faire découvrir leur travail. Leurs maigres exigences sont difficilement entendues et la plupart ne travaillent pas dans les conditions qu’ils auraient souhaitées.
Au-delà de l’atelier, pratiquer son art sur une île n’est pas chose aisée. Que ce soit du point de vue de l’espace de création, de l’acquisition du matériel, du stockage des œuvres ou encore du lieu d’exposition. Les besoins des artistes ne sont pas considérés à leur juste valeur. Ce problème n’est pourtant pas nouveau, mais les solutions n’arrivent que lentement et de manière éparse. La création est pourtant l’avenir. Les artistes nous ouvrent de nouvelles perspectives, de nouveaux mondes. Ils créent le monde de demain, dessinent la Guadeloupe des prochaines années.
Citer cet article
Fanny Marin, « I. 6/ Ateliers caractéristiques d’artistes de Guadeloupe », [Plastik] : Ateliers d’artistes contemporains en Caraïbe #18 [en ligne], mis en ligne le 9 avril 2026, consulté le 10 avril 2026. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2026/04/09/i-6-ateliers-caracteristiques-dartistes-de-guadeloupe/