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I. 3/ Artistes bâtisseurs en Martinique

I. 3/ Artistes bâtisseurs en Martinique


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Table des matières

Les artistes en Martinique sont nombreux et leurs ateliers sont tous singuliers. On peut néanmoins en distinguer plusieurs types : certains ateliers sont clos, parfois même sans fenêtre ouvrant sur l’extérieur, d’autres au contraire sont ouverts aux quatre vents, abrités sous le toit d’un carbet1 ou sous une bâche ; entre ces deux exemples existent différentes variantes. Plutôt que de tenter d’établir une typologie de ces lieux dans le but d’en tirer d’éventuelles caractéristiques propres à cette île, mon choix s’est porté sur une catégorie plus rare et représentative d’un état d’esprit, d’une détermination et même d’un mode de vie. Il s’agit d’ateliers construits par les artistes eux-mêmes sans l’intervention d’un architecte ni d’une entreprise. Ils ne sont pas nombreux, et pourtant ils existent2. Mon choix s’est porté sur trois « artistes bâtisseurs », que je connais de longue date et dont la démarche est significative d’une certaine philosophie. Ces ateliers sont situés dans trois secteurs de l’île : le nord, le centre et le sud, dans des environnements fort différents les uns des autres, pourtant quelque chose d’essentiel les relie. Ils relèvent tous d’une même volonté inébranlable de la part de l’artiste et d’une même relation particulière, un même attachement, à leur lieu respectif. L’atelier est certes un lieu de création, mais il se situe aussi dans un environnement particulier. Dans les cas qui nous intéressent, l’atelier est en interrelation avec l’espace dans lequel il se trouve.

Christian Bertin, visite d’atelier, 5 mars 2016

Dans le nord caraïbe, à Bellefontaine, petite commune de pêcheurs, se trouvent les deux ateliers de Christian Bertin (né en 1952). On accède à l’atelier le plus récent par une route sur la droite qui monte sur le morne3, à l’entrée du bourg, lorsqu’on longe la mer en direction de Saint-Pierre. L’atelier le plus ancien, lui, se situe à la sortie du bourg, en empruntant une route sur la droite. C’est non loin de cet atelier, situé au lotissement Corossol, que j’ai rencontré par hasard Christian Bertin, en 1986, alors qu’il était de retour en Martinique après avoir été diplômé des Beaux-Arts de Mâcon. Son atelier, alors également son lieu de vie, était une petite maison de plain-pied, autrefois occupée par sa mère, comprenant une sorte de cour intérieure couverte, qui lui permettra plus tard de réaliser des œuvres en volume à partir de matériaux de récupération. Lors de mes visites, je pouvais constater que l’atelier envahissait progressivement tout l’espace de la maison, réduisant l’espace de vie au strict minimum. Au bout de quelques années, cet espace de travail étant devenu trop restreint, Christian Bertin fit l’acquisition en 2000 d’un terrain de 1.500 m² sur le morne à l’entrée du bourg, surplombant la mer, pour y construire un nouvel espace de travail.

[Figure 1]

Pour accéder à ce terrain, il faut emprunter une route sinueuse et ne pas craindre d’affronter une montée avec un fort dénivelé. Les constructions déjà existantes en contrebas, encore peu nombreuses, permettent de bénéficier d’une vue imprenable sur la mer. Mais pour combien de temps encore ? Les constructions et la croissance rapide des arbres et de la végétation peuvent réduire en quelques années un impressionnant panorama en un simple souvenir.

[Figure 2]

La seule indication permettant de savoir que l’on est parvenu à destination est un curieux portail en fer, sur le côté droit de la route, fait de matériaux de récupération : façades de blocs de boîtes aux lettres dont les portes sont soudées, plaques de tôle, gaines électriques tressées, tiges de fer soudées. Rien ne permet de distinguer ce qui se trouve derrière ce portail et la clôture végétale. Lorsque l’on franchit l’entrée, on découvre un terrain pentu, plus long que large, pratiquement dépourvu d’arbres. Ce terrain, assez grand, fait partie intégrante de l’atelier, en ce sens que l’artiste l’utilise à la fois comme espace de stockage et lieu de création. Sur la gauche, on note la présence d’une construction pour le moins inhabituelle, faite de bric et de broc, fermée et recouverte d’une toiture en tôle ondulée, avec un ajout de tuiles sur la partie-terrasse.

Si à son retour en Martinique Christian Bertin pratiquait la peinture, son travail s’est rapidement orienté vers le prélèvement dans la nature, puis, dans l’espace urbain, d’éléments divers : bois flottés, noyaux de mangues, morceaux de bois, outils, graines diverses, végétaux, roches, fil de fer barbelé, grillage, portes, fenêtres, capots de voiture, sacs en toile de jute, ustensiles de cuisine, barils, vêtements usagers, tambours de machine à laver, fragments de meubles, etc. Ces fragments du monde trouvaient place dans un premier temps dans l’atelier du lotissement Corossol, avant d’être répartis sur le terrain de l’atelier-plein-air du morne, à l’exception des matériaux les plus fragiles, rassemblés par catégories, en monticules plus ou moins importants en fonction de l’encombrement des éléments. La place réservée aux fûts métalliques est naturellement plus importante que celle des graines déposées sur des tôles. Tous ces éléments sont destinés à la réalisation d’œuvres parfois imposantes, résultant d’un travail d’assemblage. L’esthétique de Christian Bertin est fondée sur les notions de collecte, détournement, recyclage, pratiques qui lui permettent de développer un propos critique sur le monde tel qu’il (dys)fonctionne, en particulier sur la situation des Antilles (passée et présente).

[Figure 3]

La partie construite de l’atelier résulte d’un mode de construction semblable à celui des œuvres réalisées par cet artiste. L’atelier est en soi une œuvre, une œuvre en cours d’élaboration. L’atelier-plein-air accueille sur une partie du terrain, à l’entrée, en surplomb, l’atelier-œuvre.

Depuis qu’il a acheté ce terrain, Christian Bertin, d’abord avec l’aide d’un ami artiste, a construit de ses mains, progressivement, une bâtisse insolite en évolution constante. Compte tenu de l’inclinaison du terrain, il lui fallut dans un premier temps creuser la terre sur un côté pour obtenir une surface plane sur laquelle couler une chape de béton. C’est contre cette modification du relief qu’est adossé l’atelier. Les murs retenant la terre à l’arrière et sur un côté sont faits, pour la partie basse, en gabions. Il s’agit de casiers constitués de fils de fer tressés remplis de pierres, relativement faciles à réaliser, d’autant plus si les pierres sont disponibles sur place. Il est ainsi possible à moindre coût de construire des murs de soutènement résistants aux mouvements de terrain et aux tremblements de terre, très fréquents en Martinique. Pour le reste, les parois sont constituées de matériel de récupération. La construction est constituée d’une grande pièce tout en longueur. Devant, une terrasse fait la longueur. Au pied de celle-ci, d’autres gabions stabilisent la terre et créent une surélévation de l’atelier. La paroi de séparation entre la pièce intérieure et la terrasse est constituée exclusivement de portes-fenêtres avec clayettes reliées entre elles et maintenues au pied par un muret en béton. Une autre paroi intérieure, elle, est constituée de fenêtres à clayettes de récupération assemblées les unes aux autres sur une armature en bois, ménageant un vide d’environ 50 cm en dessous. Jouxtant l’atelier, une extension en briques rouges comprend trois petits espaces en cours de construction, contenant divers outils et matériaux.

[Figure 4]

Cette construction sur laquelle Christian Bertin travaille depuis le début des années 2000 donne un sentiment d’inachèvement. Son mode de construction est fondé sur la pratique de la récupération, du recyclage et de l’assemblage, exclusivement réalisé à l’aide de matériaux de récupération, sans moyens financiers et par soi-même. Cette construction relève du précaire, du temporaire, car elle paraît fragile et vulnérable face aux assauts du vent et aux cyclones de plus en plus violents et potentiellement dévastateurs que cette région subit chaque année. Les habitants des Antilles vivent en toute conscience de ces risques. Christian Bertin pour sa part n’a que faire du confort, de l’achevé, de ce qui dure. Il se contente de l’essentiel, du nécessaire.

[Figure 5]

Son travail relève d’une esthétique « brute ». Il transfigure l’ordinaire, le banal, le commun, auxquels il donne une dimension artistique. Son atelier relève de cette esthétique, qui est aussi une éthique dans laquelle s’affirme une posture, un choix de vie, un engagement et une détermination. Cet atelier-œuvre est une sorte d’autoportrait tant il est à l’image de son auteur et de sa démarche. Il peut ainsi être considéré comme un atelier-manifeste.

[Figure 6]

 

Raymond Médélice, visite d’atelier 30 août 2023

Une petite route départementale sinueuse bordée d’une haute végétation amène au lieu où vit et travaille Raymond Médélice (né en 1956), au Gros-Morne, commune rurale située au centre-nord atlantique de la Martinique, à 240 mètres d’altitude.

Sur le bord de la route, rien n’indique la présence d’une propriété, encore moins d’une construction. Un chemin discret pénètre dans la végétation. Le visiteur n’a d’autre possibilité que de se garer à cheval sur la chaussée et sur l’herbe de l’accotement. Il doit s’engager ensuite, à pied, sur ce chemin. Quelques dizaines de mètres plus loin, sur le terrain encore plat, dans une végétation déjà dense, il dépasse une voiture recouverte d’une bâche. Le chemin se transforme ensuite en un sentier d’environ 70 centimètres de large, revêtu d’une couche de béton fortement dosé en gravillons, donnant une surface irrégulière, ce qui a l’avantage d’éviter de glisser. On y avance toutefois avec prudence. Cette voie étroite dont les bordures résultent d’un travail de coffrage a été réalisée par l’artiste avec du fer à béton, du ciment et des graviers. De chaque côté, une herbe basse laisse ensuite place à une végétation tropicale. Ce sentier épouse le dénivelé du terrain qui se trouve à flanc de morne et descend jusqu’à une construction située à 200 mètres de distance de la route. Il est la seule voie d’accès à la maison. Si la descente se fait sans peine, la remontée, elle, demande un peu d’effort. En chemin on observe différentes espèces d’arbres, arbustes, fleurs : des touffes de bambous, des arbres à pain, des cocotiers, des mahoganys, des fougères arborescentes, des arbustes cassia alata, des bananiers, des anthuriums, des balisiers, des roses de porcelaines, des hibiscus, des alpinias, des oiseaux du paradis, etc.

[Figure 7]

Raymond Médélice s’est installé sur ce grand terrain familial, alors dépourvu de toute habitation, en décembre 1979. Il y a construit tout d’abord, sur une petite partie relativement plane du terrain, une cabane en bambous et en tissus, recouverte de tôles. Cet artiste est un solitaire qui réalise seul tous les travaux et organise son temps avec rigueur. Ses journées se divisent en deux moments : les travaux le matin, la création artistique l’après-midi et le soir.

Trois mois plus tard, après avoir nivelé le terrain, il a construit, en mars-avril 1980 une maison en bois avec des planches de coffrage récupérées dans l’entreprise d’un parent. Cette maison fut à la fois son lieu de vie et son atelier. Il y vécut sans eau jusqu’en 1990 et sans électricité jusqu’en 1994. Il peignait le soir uniquement à la lumière de la bougie.

[Figure 8]

À partir de début 1999, il entreprend une nouvelle étape de construction. Il dresse autour de sa maison des murs en brique, avant de démolir la partie en bois. Il se lance ensuite, en 2000, dans un gros travail de nivellement et de terrassement du terrain. Il creuse en effet le terrain qui jouxte sa maison, sur quatre mètres de hauteur. Il pioche avec méthode le flanc du terrain qu’il a préalablement délimité en zones à dégager chaque jour, afin de mieux mesurer le travail accompli. Il aplanit le sol, réalise les fondations et construit en contrebas son atelier d’une superficie de 45 m². Au-dessus, il construit un étage également en briques qu’il relie à la maison déjà existante, ce qui lui procure une surface habitable d’environ 90 m².

Pour la construction, il s’est fait livrer au niveau de la route, à l’entrée du chemin, 20 tonnes de matériaux : sable, graviers, sacs de ciment, briques, etc. Toujours avec autant de rigueur, il réalise chaque matin 30 rotations sur son chemin bétonné pour descendre, à la brouette, les matériaux jusqu’au chantier et poursuit sa production artistique l’après-midi. Cela va durer des mois. Jamais il n’interrompra sa création.

[Figure 9]

L’atelier aux murs blancs est à la fois lieu de création et espace de stockage. Un atelier est toujours évolutif, il se transforme à mesure que les œuvres sont réalisées et s’accumulent ou encore sortent de l’atelier pour une exposition ou lors de ventes. L’atelier est sans cesse réorganisé en fonction des besoins. Lors de ma dernière visite, les peintures, parfois très grandes, certaines emballées, étaient placées contre les deux murs qui se situent contre les parties creusées. Une roche qui n’a pu être extraite ressort d’ailleurs de l’enduit qui recouvre le mur intérieur de l’atelier. Les deux autres parois donnent sur l’extérieur, laissent entrer la lumière grâce à de grandes fenêtres, contribuant à apporter à l’espace beaucoup de clarté.

Une table sur roulettes fabriquée par l’artiste occupe l’espace central et permet de travailler à plat. Elle est conçue également pour être un espace de rangement. En bas, de gros tubes de PVC permettent le stockage de certaines peintures enroulées, d’autres ne bénéficient pas de cette protection. Sur un plateau intermédiaire sont placés différents objets et outils servant à la création. Ce jour-là, à l’entrée, en dessous des parois vitrées (la hauteur sous plafond est importante), un espace contre le mur était réservé aux peintures à réaliser verticalement. Pots, bidons, tubes d’acrylique, bâtons à l’huile, brosses, pinceaux, couteaux à peindre, spatules, et autres objets à denture, etc., font partie du matériel en présence.

[Figure 10]

Cette construction dans son ensemble est en évolution constante, in process. Raymond Médélice améliore, répare, agrémente. Il consacre également du temps et de l’énergie à s’occuper de l’espace extérieur. La végétation tropicale est luxuriante, dense, vivace, envahissante. Le terrain est grand, c’est un travail sans fin. L’artiste taille, coupe, défriche, brûle sans cesse pour ne pas se laisser envahir par la végétation et, de plus, pour éloigner les animaux indésirables comme les serpents trigonocéphales, les mygales et les scorpions, nombreux dans le secteur. Pour ce qui est de l’habitat, il brûle des boulettes de soufre pour faire fuir les animaux.

Vivre et créer dans ce lieu relève assurément d’un choix assumé et témoigne d’une détermination sans faille. Ce lieu est un tout : l’atelier, la maison, l’environnement sont à considérer comme un ensemble inséparable. Il existe une sorte d’interpénétration entre la nature environnante, l’atelier et le lieu de vie. Raymond Médélice est résolu et rigoureux, il ose entreprendre, y compris ce pour quoi il n’a pas de formation. Il se renseigne, apprend sur le tas, réalise. Il laisse son empreinte sur son lieu de vie, sur ses œuvres et sur la nature qui tente pourtant, sans cesse, de reprendre ses droits. Il fait aussi un peu de culture, ce qui lui permet de vivre dans une relative autosuffisance. L’artiste est assez peu tenté de sortir de son univers. Ce lieu reculé, peu accessible, au cœur d’une nature foisonnante, est fondamentalement vivant. Il est propice à la fois à la contemplation, à la rêverie comme à l’action et à la création.

[Figure 11]

Dans son isolement volontaire, l’artiste n’est pourtant pas coupé du réel, il est relié grâce à internet à toutes les informations du monde qui nourrissent d’ailleurs sa création artistique. Son œuvre n’est pas exempte d’une dimension critique vis-à-vis de l’agitation, du désordre du monde et des drames qui se multiplient. Dans ses œuvres aux couleurs souvent vives, contrastées, et au traitement matiériste sont sédimentées des informations qu’il s’agit d’interpréter et qui donnent à penser. Raymond Médélice n’est pas un peintre naturaliste ou paysagiste. Il ne peint pas ce qui l’entoure, mais ce qui le trouble, l’interroge, l’inquiète. La nature n’est toutefois pas absente de sa peinture. Elle a le pouvoir de lui faire prendre du recul pour exprimer ce désordre du monde d’une façon moins morbide et désespérée. Elle l’aide à relativiser et à inclure dans ses créations une pointe d’humour.

[Figure 12]

Christophe Mert, visite d’atelier 14 septembre 2023

C’est au quartier Anse Figuier de Rivière-Pilote, commune du Sud caraïbe, que se trouve l’atelier de Christophe Mert (né en 1974), situé face à la mer, séparé par une route donnant sur un large espace de stationnement. Pour se rendre à la plage, il faut traverser à pied un espace vert – un terrain de jeu – que l’artiste qualifie de Tras, mot créole qui désigne une voie qui mène à…, ici qui donne accès à la mer. Cet espace intermédiaire est associé aux allers et retours, par extension à l’ici et l’ailleurs. Le mouvement de va-et-vient réalisé dans cette zone de passage par les amateurs de bain de mer est comparé par Christophe Mert à son propre processus créateur au cours duquel, en permanence, il alterne entre peinture, sculpture et assemblage, il oscille entre réflexion et action, hésitations et élans. Cet artiste polyvalent s’est progressivement construit un atelier répondant aux caractéristiques et nécessités de ces différentes pratiques.

Le quartier où se trouve l’atelier est chargé d’une histoire collective et familiale. Ce lieu est porteur d’une mémoire. Avant l’arrivée des Européens, il était occupé par les Arawaks comme en attestent les poteries retrouvées dans le sol. Pendant la période de l’esclavage, il était planté de cannes à sucre. Il devint ensuite un quartier de marins pêcheurs. Durant la Seconde Guerre mondiale, il fut l’un des points de départ vers Sainte-Lucie pour les Martiniquais partant clandestinement en dissidence4.

[Figure 13]

C’est donc sur une parcelle de ce lieu fortement chargé d’histoire que Christophe Mert a construit son atelier, ou plutôt ses ateliers, juste à côté de la maison familiale où il fut élevé avec ses frères et sœurs. Son espace de travail a évolué au fil des années et s’est progressivement étendu. Il s’agit de plusieurs lieux dont les constructions ont été réalisées en trois phases : un premier atelier a été construit entre 1995 et 1998, un deuxième a été réalisé en « coup de main », selon la formule créole, c’est-à-dire grâce à l’entre-aide d’amis et de voisins, en échange souvent d’une œuvre, pendant 5 à 6 ans, à partir de 1998. Un troisième espace gagné sur le jardin, après un travail de terrassement, a été construit en 2004, avec l’aide de ses deux frères pour ce qui est du dallage et de la charpente, le reste ayant été réalisé par lui seul.

Ce troisième atelier se subdivise en deux espaces, l’un destiné à la monstration pour les visiteurs et acquéreurs, un second réservé à la création essentiellement de productions bidimensionnelles, ce à quoi s’ajoute une mezzanine réservée au stockage des peintures et d’œuvres de faible relief. Un ancien espace de travail en construction très légère5 est devenu un espace de stockage, véritable capharnaüm, rassemblant des matériaux divers susceptibles de participer à l’élaboration d’œuvres à venir. L’atelier clos est à la fois une création et un espace de création. Il permet la réalisation et la conservation d’œuvres « fragiles », nécessitant une protection.

[Figure 14]

À ce lieu d’une superficie de 70 à 80 m², il faut ajouter les espaces extérieurs, certains rudimentairement couverts d’une bâche pour protéger de la pluie et du soleil, comme autant d’espaces potentiels de travail, permettant la réalisation de sculptures et d’assemblages. Les différents espaces permettent donc de développer des pratiques spécifiques. Tout espace, intérieur comme extérieur, devient lieu de création. Plusieurs de ses œuvres en cours de réalisation6 se trouvent dans ces espaces extérieurs que nulle réelle clôture ne dissimule vraiment. À peine sont-elles protégées du regard des quelques passants par des palissades légères en bois et par la végétation.

L’atelier est considéré comme une matrice, un lieu à la fois fondateur et protecteur. Christophe Mert puise dans le lieu l’énergie de sa création et dans l’environnement certains matériaux qui lui permettent de construire ses œuvres.

Ce lieu de travail situé à proximité de la mer n’est pas le lieu de vie de l’artiste. Il habite non loin, dans la même commune. Il dispose néanmoins dans son lieu de vie d’un autre espace de travail, beaucoup plus petit. La création, en effet, répond à des exigences qui ne sont pas compatibles avec des horaires fixes. L’artiste est susceptible de travailler à tout moment. Il est poussé par la nécessité de créer.

[Figure 15]

L’atelier, lieu de réflexion, de gestation, d’émergence, d’action, de réalisation est aussi ouvert aux visites, aux rencontres et participe à la vie du quartier. Christophe Mert n’envisage pas son atelier comme une tour d’ivoire, mais comme un lieu de partage. Il accueille volontiers les visiteurs pour des moments d’échange, de convivialité et de transmission. Cet ensemble dans lequel se mêlent passés lointain et proche, ainsi que le présent, nourrit sa création. Le lieu est un tout, il est déterminant et nous détermine. Il n’est ni inerte ni neutre. Il est actif. Il possède une force à laquelle l’artiste est particulièrement réceptif. Il en reçoit l’impact. Lors de cette visite, Christophe Mert me confiait : « C’est le lieu qui m’a choisi ».

Une vingtaine d’années sépare Christophe Mert de Christian Bertin et Raymond Médélice, pourtant en construisant eux-mêmes leurs ateliers, ils perpétuent une tradition de survie, consistant à construire avec « les moyens du bord ». En Martinique, dans le passé, des quartiers entiers de Fort-de-France ont été autoconstruits de manière spontanée. Tel est le cas de quartiers populaires comme Trénelle, Citron, Volga-Plage, Texaco.

[Figure 16]

Les quartiers de Trénelle et de Citron – où a grandi Christian Bertin –, construits sur le flanc ouest (Trénelle) et le flanc nord (Citron) du Morne Garnier, surplombent Fort-de-France, ce qui leur donne une allure de favela. Ces deux quartiers ont été édifiés dans les années 1940-1950 du fait de l’exode rural, consécutif à la crise de la filière de la canne à sucre, qui a poussé les ouvriers agricoles à s’installer dans la ville-capitale, à la recherche d’un travail. Il s’agit d’un habitat spontané, d’urgence, construit par les familles elles-mêmes dans la nécessité d’avoir un toit pour s’abriter. Ces maisons construites en toute illégalité sur des terrains communaux non viabilisés, avec des matériaux de récupération (consolidées par la suite) et sans moyens mécaniques, forment un labyrinthe de ruelles et d’escaliers construits pour atteindre des niveaux supérieurs et permettre de nouvelles constructions. Cette urbanisation informelle, ces maisons qui s’empilent à flanc de morne, où résident plus de 8.000 personnes, sont particulièrement exposées aux risques sismiques. Habitat précaire, promiscuité, mais aussi vie de quartier et solidarité font de ces deux quartiers les symboles d’une lutte pour la survie et de l’inventivité de ses habitants. Aimé Césaire, alors maire de Fort-de-France depuis 1945 et député de Martinique, fit amener l’eau et l’électricité dans ces quartiers. Le quartier de Volga-Plage, quant à lui, apparu à la fin des années 1950 pour les mêmes raisons, a été autoconstruit, cette fois sur des terres en bord de mangroves. Les nouveaux habitants y ont tracé des rues, des ruelles étroites et bâti des maisons basses. Classé « Quartier d’habitat insalubre », habité par près de 3.800 personnes, il fait l’objet depuis quelques années d’un projet de « renouvellement urbain » visant l’amélioration de l’habitat et du cadre de vie. Le cas de Texaco, en bord de mer, connu grâce au roman éponyme de Patrick Chamoiseau, pour lequel il reçut le prix Goncourt en 1992, résulte des mêmes causes et possède les mêmes caractéristiques d’autoconstructions.

[Figure 17]

En construisant par eux-mêmes leurs ateliers, ces trois artistes, s’inscrivent donc dans une démarche qui trouve son origine dans le principe de nécessité. Face aux difficultés et aux manques de moyens, il n’est pas question de renoncer. Il importe au contraire de trouver des alternatives qui leur permettent néanmoins de développer leur pratique artistique. L’autoconstruction en est une. Elle a de plus l’avantage de pouvoir envisager d’éventuelles améliorations, adaptations, voire une augmentation de la superficie de l’atelier sur le mode des constructions créoles.

[Figure 18]

 

Citer cet article

Dominique Berthet, « I. 3/ Artistes bâtisseurs en Martinique », [Plastik] : Ateliers d’artistes contemporains en Caraïbe #18 [en ligne], mis en ligne le 9 avril 2026, consulté le 11 avril 2026. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2026/04/09/i-3-artistes-batisseurs-en-martinique/

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