II. 11/ « Qui a mis le feu au soleil ? »
Licelotte Nin
Nr 18 . 9 avril 2026
Table des matières
« Ça brûle, dehors.
Il fait chaud.
Quelqu’un nous a joué un mauvais coup.
Ces connards.
Mes oreilles explosent.
Ma voisine n’arrête pas d’allumer la radio à 15h00 avec l’enregistrement de son Révérend préféré à fond, pour pratiquer la bonne foi.
Tout un paradoxe.
Heureusement, il y a du vent frais et la mer.
Et surtout, il ne fait pas froid !
Al-ḥamdu lillāh. »
Personnage d’Annie, extrait de Scènes issues des univers parallèles1 .
[Figure 1]
Parages extérieurs et intérieurs
Un atelier est avant tout un espace. Mental ou physique, il est le laboratoire de créations d’univers fictionnels. L’artiste est à la recherche du Moi et à travers cette introspection, il vise à refléter l’altérité. De ce fait, le plasticien est au centre de son atelier. Il se regarde et se découvre tel quel dans Le Stade du miroir de Lacan. Debout ou en végétation, il est en réflexion dans une nudité symbolique. Dans cette intimité, il s’expose en s’imposant. Et, dans une dualité d’explosion-implosion, il cherche, dans un geste inlassable, la transcription de son être sur le support.
De la sorte, un atelier d’artiste est semblable à un cabinet de psychanalyse. C’est un lieu de fabrication et d’accumulation. Une bande dessinée tridimensionnelle avec des pages détachées et sans fil dramatique. On y trouve du brouillard quelques fois, des dégâts éminents. Tout s’y mélange ; les scènes de gloire, d’intimité et de végétation. On y contemple le mur et la table, la toile et le ciel, le moi et l’autoportrait. Parfois, il est urgent d’y pénétrer. Les émotions sont nombreuses et il faut les évacuer le plus rapidement possible.
Ce lieu de création est chez les artistes de République dominicaine, en Caraïbe, une maison-atelier. Ils y laissent leurs peaux se coucher. De même qu’après une soirée-déguisement, ce créateur à l’intérieur de son atelier se débarrasse de son personnage sociétal pour fusionner avec la nature. Il se vêt et se dévêt à sa guise, dans un geste d’entrée et de sortie d’un corps social troublant. L’atelier d’artiste dominicain est donc en alchimie avec la nature. En conséquence, la lumière, le son et l’espace intérieur et extérieur marquent, même si multiples, une esthétique caribéenne. En décodifiant mon propre atelier et ceux des artistes dominicains d’Aniova Prandy, de Limber Vilorio et de Miguel Ramirez, j’entame la recherche de similitudes et de divergences à l’intérieur de ces ateliers-maisons qui prendront la forme de contes-portraits.
Conte-portrait n° 1
L’atelier-maison maternelle de Licelotte Nin
Ça pète ! On fait du bruitage
Une moto traverse la rue. Son pot d’échappement est abîmé, en sort un son indescriptible, semblable à des micro-explosions, dérangeant mes tympans. En même temps, un bus lance son enregistrement publicitaire, essayant de provoquer son adversaire. Les chiens aboient, le chat miaule, le coq chante. Une autre moto traverse la rue à grande vitesse. Mon neveu appelle ma mère de loin. Ma mère lui répond. Mercedes murmure sans relâche des mots inintelligibles. Elle se rend compte qu’elle est observée. Elle se retient et continue ses travaux ménagers. Les voisins arrivent. Ça chauffe. Ils sont debout devant la porte du garage. Ils crient Docteure ! appelant ma mère, déjà à la retraite, mais en pleine activité bénévole. Elle est la médecin honoris causa du quartier de mon enfance et de mon adolescence ; le titre a été organiquement décrété !
[Figure 2]Le lieu, tant intérieur qu’extérieur, impose son rythme. De par la porosité de l’individu, le son urbain touche l’artiste en tant que matière. Les distances sont raccourcies par la voix dans un geste de rapprochement. Les gens parlent fort. Les rires et les pleurs sont clairement exprimés. Ce phénomène établit ainsi un mouvement de symbiose avec la collectivité. Il impose une sous-couche à notre perception du lieu. Toutes ces sonorités se superposent durant la création à travers de micro-touches sur la toile. L’espace intime de l’atelier devient plein par l’installation invisible d’un son collectif.
Allez les Nègres !
La prochaine exposition arrive.
[Figure 3]Tous les Nègres se mettent au travail. C’est une affaire de famille. Ils seront tous exposés malgré eux. Soit au travers de personnages soit au travers d’objets personnels, que sais-je. Le quartier est fier. Mon cousin m’aide à l’assemblage d’objets, ma mère pour les retouches. C’est surtout la lignée de ma mère. Ils sont plus fous, plus sauvages, plus spontanés. L’atelier est à la périphérie. Ça s’accumule derrière. Les objets s’entassent, certains à l’abri, dans l’ancien studio de mon oncle ou devant, au bureau. J’aime chercher partout en attendant l’équation parfaite de la table à manger avec une vieille chaussure de ma mère, par exemple. Je suis touchée par la beauté présente dans l’objet dégradé. L’affaiblissement de celui-ci par le temps, souillé par l’histoire de l’endroit où il se trouvait autrefois, me comble. Ma maison-atelier est un cabinet de curiosités. Elle donne à voir un mouvement du collectif. Elle injecte un regard intrusif, parfois dû à des visites intempestives. La maison bouge. Elle devient un dispositif vivant en l’habitant et par son ouverture vers l’extérieur.
Délires de route
Je suis au milieu de mon atelier. Et, je marche comme s’il s’agissait d’un délire ; en avant et en arrière. J’inspecte ce que j’ai. Ce qui est ou peut naître, comme dans un verger ; quelques branches ou plantes mortes par-ci, quelques pousses et végétation par-là. Je suis dehors, au patio. Ici, il y a des merveilles ! De vieux électroménagers, des morceaux de bois ramollis par la pluie et patinés par le temps. Le temps nous teint. Ma maison-atelier maternelle est mon journal intime, avec un brin de fiction.
Dans l’ancienne chambre de mon oncle Tio Papi, j’y trouve des choses et je m’en sers comme dans un buffet de fruits exotiques. C’était un véritable collectionneur d’objets sans utilité apparente. Mon atelier est un espace de passage. Je l’habite. J’y travaille. Je n’y dors pas, enfin, de temps en temps. Je m’y confronte à l’histoire familiale et je m’en sers pour les retranscrire autrement et la déplacer ailleurs. Il est avant tout un outil d’inspiration. L’atelier est un livre en train de se construire. Le temps laisse sa marque à travers des œuvres travaillées ou détruites après leur réalisation. Lieu de création et de destruction ; le « chaos-cosmos »2y opère.
Chemins transversaux
L’atelier est diversifié.
Il est fragmenté en différents lieux ; dans un va-et-vient de l’intérieur vers l’extérieur de la maison et inversement. Il se situe au patio, au garage et dans un petit studio à côté. Par ces traversées continues, les chemins finissent par se dédoubler. Cela produit indéniablement un parcours ; l’effet d’île et son analogie carcérale. On se récrée de nombreuses îles pour avoir l’impression de s’en sortir.
Je compose à l’extérieur et je peins à l’intérieur. J’étale la toile sur le sol avec les yeux presque fermés. En me laissant porter par l’émotion, j’essaie de condenser l’instant présent par le geste. Puis à la fin, j’allonge la toile sur la balustrade du balcon, comme n’importe quel autre vêtement usé. À l’atelier, la chaleur est permanente. Il ne fait jamais froid, sauf en hiver un peu, ou lorsqu’on se pose sur la toile blanche et vide, absorbé par l’angoisse de l’image qui n’est pas encore née. Sinon, il fait toujours beau. À 17h30, la lueur du soir s’installe. Cette lumière grise devient insupportable à mes yeux. Le coucher du soleil révèle la certitude de l’écoulement incessant de la vie. Cette notion d’impermanence et à la fois de continuité suscite en moi un chagrin insupportable. J’attends la disparition de cette ambiance, puis je sors à nouveau.
Avoir accès à l’espace extérieur et établir le contact avec la nature offre une autre perspective de l’œuvre. Cette nature installe une scénographie autour de la création ; l’objet dialogue avec son environnement et se laisse en même temps transformer par lui. L’atelier sert donc de point d’ancrage. L’île avec ses bruits …
« L’odeur de plomb, de la fumée, des voitures publiques ;
la chaleur des aisselles mouillées, ses bains constants,
son ciel bleu bas surnaturel ;
l’ombre sous les arbres,
le sourire de l’inconnu,
la spiritualité présente sur l’île, l’espoir d’une continuité d’existence ».
L’île est-elle une prison ou une réserve ? Oublions cela ! Pensons juste l’île comme un atelier ; et ce dernier tel qu’un univers en pleine expansion-contention.
Conte-portrait n° 2
L’atelier-maison en pleine nature de Limber Vilorio
On quitte la ville putain ! Rum rum …
Limber Vilorio prend la route.
[Figure 4]Il se dirige vers son atelier-maison à quinze minutes de la ville. La route est entourée d’arbres qui se courbent vers l’asphalte. Un motard effleure à grande vitesse la voiture de Limber, avec un air de maîtriser le vent et sa force de basculement. Des portes anticycloniques et des palmiers ornent le chemin d’accès à cette communauté. Peu à peu la pollution de la capitale disparaît ; se dissipant dans un chemin de verdure ; se dessinant tel un trou noir, obsédant mais séduisant.
En dehors de la jungle bétonnée
Limber est arrivé. Il regarde son petit paradis conçu et dessiné par lui. Car Vilorio est aussi architecte. Il habite en ville, mais il se réveille à 6h00 du matin pour s’éloigner de son quotidien et se dévouer à la création. À 7h30, il est déjà à la maison-atelier et il regarde le paysage depuis la hauteur du premier étage. La vue semble belle. Le brouillard couvrant le soleil empêche à cette heure-ci les rayons ardents d’y pénétrer. Son atelier est une espèce de vaisseau, tel que celui de Monet et son Bateau-atelier. L’eau couvrant le bois et faisant basculer le peintre déjà submergé par un sentiment d’ennui, de joie ou de fureur incité par la nature.
[Figure 5]L’extérieur est présent dans l’intérieur des ateliers des artistes dominicains. Et cela, volontairement. Lors de la construction de son atelier, Limber laissa un cocotier habiter la maison et y coucher ses fruits ; l’eau lui tombe dans la bouche et la chair de la noix de coco nourrit son ventre. Cet artiste appartient à la terre. La nature est en lui comme l’image dans une toile encore blanche et vide ; dans une présence invisible.
[Figure 6]
L’espace intérieur et extérieur
Le cocotier est là.
[Figure 7]Il le touche comme si l’arbre était un animal domestiqué. Ses chiens sont à l’extérieur. Il leur donne à manger avant de faire son rituel de méditation. Oui, Limber cherche le Vide. Tel Matisse dans ses vitraux faits à la Chapelle de Vence où la lumière arrache les figures insérées dans les vitres en les tatouant au sol. La peinture devient alors pour l’artiste une projection spirituelle ; une procédure introspective. Pour Limber, son atelier-maison est son temple. Il doit y trouver l’harmonie. Et puis, il l’ouvre, dans une démarche intime.
Le toit de l’atelier-maison est en tôle de zinc et la partie supérieure des murs est en bois. Le style s’inspire des maisons de campagne dominicaines. Son bureau est orienté vers l’est pour lui permettre de travailler avec la lumière du petit matin. Le soleil « éclaire l’œil de l’homme »3, en même temps que le chant des oiseaux se fait entendre à l’aube, créant une « audio-naturaliste »4. Limber utilise de l’acrylique. Cela a indéniablement un effet sur la technique, car dans la Caraïbe, il y a beaucoup d’humidité. L’acrylique devient presque de la peinture à l’huile dans sa texture, cela permet de la manier plus longtemps.
Méditations
Son processus de création part de l’observation du Moi et son élargissement à l’espace extérieur. Tel un geste de prolongement de son propre corps, puis l’extension de cette perception au quartier, au monde. Il cherche à entamer un questionnement sur la façon dont l’espace agit en tenant compte des personnes y habitant. Nous trouvons une expression de ce sentiment de connexion au rythme urbain dans un mural rehaussant la porte d’entrée de l’atelier. Il y est écrit, « Celui qui est piéton, n’est personne » (El que anda a pie no es gente).
[Figure 8]Celle-ci est une expression dominicaine très courante. Elle est le reflet d’un sentiment de désarroi du citoyen contraint de marcher sur un trottoir troué. Le piéton devient, est devenu, est un acrobate de la rue.
À l’extérieur, des visages sont peints sur des boîtes de conserve vides. Exposées au mur, des têtes en plâtre, blanches et sans corps, telles des gargouilles du Moyen-Âge.
[Figure 9]Elles nous souhaitent la bienvenue et protègent la maison-atelier. Ces visages regardent le ciel ou nous regardent droit dans les yeux. Les chiens gardent la porte grillagée.
Ce matériau permet à la lumière de se fondre dans l’espace sans se détourner. Les casseroles pendent dans la cuisine. Il s’agit d’une maison habitée. Et là, le peintre et son autoportrait, dans une transparence éblouissante. Le visage fusionne avec le paysage évoqué. L’œil de l’autoportrait se dédouble, encerclé par une sphère blanche et diluée. Limber, à la recherche de la disparition du Moi tente de se connecter à la nature et de refléter cette expérience du néant dans ses expérimentations plastiques.
[Figure 10]
Prise de parole
L’artiste étale la toile au sol, pieds nus. Il se met en état. C’est l’accidentalité qui l’intéresse. Pourtant, il sème quelques repères. Il réalise un dessin détaillé au fusain. La peinture liquide versée par le peintre enlace la toile, s’étale et s’empare du support. Évoquant des figures abstraites, la peinture laisse le dessin en arrière-plan. Limber prend un bloc d’acrylique gelé, préalablement mis au congélateur. Son intérêt est de produire des microclimats. Il veut modifier le paysage par l’eau et le feu ; évoquer l’érosion sur la côte lorsque la marée monte. La peinture sèche. L’artiste quitte la maison-atelier. Alors, « pour se retirer dans la solitude, on a autant besoin de quitter sa chambre que la société »5. Limber pénètre dans la forêt toute proche. Il marche jusqu’à sa profondeur et s’assied sous un arbre. L’herbe caresse ses baskets et le chant des oiseaux lui fait oublier la ville, la jungle bétonnée, dit-il. Et puis, le silence nécessaire à cet artiste.
Limber met le feu sur la toile. Il a repris le travail. La toile, quant à elle, brûle, comme une forêt en pleine chute. Les flammes se répandent sur le support, instaurant un second microclimat. « Le feu s’étale sur la peinture, l’oxydant. Il y a une alchimie d’éléments qui collent au support. Des traces de l’incendie sont visibles. Il y a vraiment eu une explosion enregistrée ici, de transformation. Une création entière s’est produite là, semblable à un mini-univers, ce fut exactement ça »6.
Limber avec ses expérimentations plastiques, fait-il office de médium d’un futur pas si proche, mais certain ? L’artiste utilise son art pour reproduire des scènes de l’ordre du désastre, où la beauté naîtra sûrement, mais plus tard. Il veut éprouver la dégradation virtuelle de la nature. Et puis, contenir ces découvertes dans le cadre pictural, afin de donner à voir cette débâcle au spectateur dans un lieu, l’espace d’exposition.
L’éblouissement, collectivité et interventions
À l’atelier, Limber a une grande fenêtre qu’il ouvre le matin. Le soleil se pose sur son bureau, longe le sol, le cocotier, jusqu’à atteindre l’entrée qui se situe à l’ouest. Il utilise parfois des rayons de lumière dans ses compositions. Il les attrape en les dessinant. Les gens entrent et sortent constamment de son atelier. Il a été fait pour des rencontres. Les histoires qui surgissent lors de ces visites, autour des ancêtres, sont essentielles dans son travail de création.
Limber Vilorio (entretien avec l’artiste, juin 2023) : « Dans une partie de mon atelier vient la musique de la communauté et les bruits des activités religieuses, parfois stridents. Cela me rend plus conscient de mon environnement et alimente les processus d’enquête. Mais à l’intérieur de mon atelier, il y a presque toujours du silence. Je joue habituellement de l’harmonium indien de temps en temps, surtout le matin et m’immerge ainsi dans la magie de mes accords préférés. La communauté a ses propres codes sociaux, c’est comme un univers à part, mais proche de la ville. Des phénomènes très intéressants se produisent en périphérie. Là, la nature dicte ses propres codes plus que la société. Il y a un rythme différent, tout est plus intense. La météo change tout : s’il pleut beaucoup, un ruisseau déborde et bloque l’accès à la communauté ».
Conte-portrait n° 3
« La maison close » d’Aniova Prandy
Entre noir et blanc
Aniova Prandy reste discrète.
[Figure 11]Elle n’aime pas le babillage et la salivation des gens qui pourraient venir lui rendre visite. En revanche, elle aime se rendre sur le lieu du crime ; se confronter à ses propres coutumes, ses codes sociaux et surtout à notre histoire ancienne, « l’esclavage. Oui, nous ! Les Nègres ! ». À travers une peinture monochromatique, elle fait une relecture de notre passé ; sur nos ancêtres noirs, lointains, maquillés en blanc jusqu’à leur effacement. Toute une histoire ! Et pourtant, sa maison-atelier reste réduite. Une table bien tenue et organisée. Prandy aime l’ordre. N’importe quel objet mal placé peut semer le trouble dans cet espace intime. Son atelier-maison se situe dans un appartement face à la mer.
Entretien avec Aniova Prandy
(Entretien avec l’artiste, juin 2023, 15h12, heure Saint-Domingue)
« Mon atelier est un espace clos. Je n’ai aucun flux de personnes qui viennent le visiter. En tant que maison-atelier, je la conçois comme une projection de l’extérieur vers l’intérieur.
[Figure 12]À la fois à cause de l’éclairage dont elle dispose et des plantes que j’ai. J’utilise le papier comme support principal. Même si ces dernières années, je l’ai un peu laissé de côté. En ce moment, je conçois mes œuvres comme des projets ; occupant l’espace en tridimensionnalité et de manière plus performative. Mon sujet de création vise à une relecture et une valorisation de l’histoire coloniale du pays. Je suis convaincue qu’il y a beaucoup de travail à faire à travers l’art contemporain, à ce niveau. La lumière naturelle est fondamentale pour moi, quand je dessine. J’adore faire des croquis et gribouiller. Je les fais toujours ou presque toujours en début d’après-midi. Et, je calcule en avance le temps qu’il me faudra pour accomplir tout travail que je fais, que ce soit avec de l’encre ou avec un autre matériau.
Depuis la fenêtre, je peux vraiment voir la mer. Ce qui pour moi est un moment spirituel et émotionnel assez important. La lumière naturelle est donc essentielle. Pourtant, ce que j’utilise habituellement, ce sont des lampes, parce que je peux diriger la lumière ce sur quoi je suis en train de travailler. Je n’aime pas les ateliers entièrement éclairés, tels qu’ils sont traditionnellement conçus. À propos du sonore… bonnn (expression de Prandy). Saint-Domingue est un lieu assez bruyant. Là où j’habite, il y a un bruit non permanent. Ce sont des sons auxquels nous sommes habitués, n’est-ce pas ? Alors, j’écoute de la musique. Ça me détend. Je suis généralement assez calme. Mon espace doit être en parfaite harmonie avec un silence qui m’aide à trouver l’équilibre. Il faut qu’il y ait de l’harmonie.
[Figure 13]En Caraïbe, l’humidité influence énormément ce que l’on fait. Surtout lorsqu’on travaille le papier. J’adore le papier. C’est ma priorité. Et c’est le bordel. Parce qu’il y a beaucoup d’humidité. Elle est permanente. Moi, j’habite face à la mer, cela influence le choix des supports. Mais sans la lumière de la Caraïbe, je ne me sens pas bien. En tant qu’insulaire, Caribéenne, il est très important pour moi d’avoir cette énergie solaire et de compter sur elle, quelle que soit la façon dont on peut la décrire. Même si mon atelier est dans la Caraïbe, j’ai déjà travaillé auparavant sur des espaces plus froids et plus sombres. Je crois que la plus grande différence est la manière dont on perçoit les couleurs. Malgré le fait que je sois monochromatique, la définition des compositions et le travail avec la lumière sont extrêmement importants. Les espaces territoriaux influencent ce que nous sommes et ce que nous faisons. Et au-delà, c’est une question d’ambiance, de rythme qui joue sur notre façon de créer. Je suis du genre à avoir beaucoup de plantes. Oui, il faut faire attention et se soucier de la question de l’humidité, des insectes, mais cela fait déjà partie de ce qui vient avec. Je ne suis pas vraiment du genre à travailler à l’extérieur. Je suis extrêmement pointilleuse. Et, nous sommes dans un climat tropical avec une humidité élevée, beaucoup de pluie, d’orages et des saisons cycloniques. J’aime vraiment mon intimité et je dois évidemment prendre soin des œuvres et des matériaux avec lesquels je travaille ».
Dernier conte-portrait
L’atelier-maison d’art de Miguel Ramírez
Monologue intérieur
« Le Moi artiste
(Un temps en silence)
Miguel 1 : Je peux dire et assurer que toute ma vocation et ma sensibilité envers l’art trouvent leur origine dans mon enfance.
Miguel 2 :
Miguel 1 :
Miguel 2 :
Miguel 1 : J’ai toujours été caractérisé par le fait d’adopter le jeu comme un moyen d’exprimer mes émotions et d’apprendre.
Particulièrement, j’ai toujours aimé jouer seul, recréant des mondes parallèles et fantasmes particuliers.
Miguel 2 :
Miguel 2 :
Miguel 2 :
Miguel 1 : (Miguel 1 regarde Miguel 2 en silence)
Miguel 2 : (Miguel 2 ne dit rien restant figé dans l’espace de l’atelier)
(Silence)
Miguel 1 : Mes sujets de création ont toujours été enclins aux référents culturels de l’identité et du syncrétisme.
Miguel 2 : (Miguel 2 disparaît)
Miguel 1 :
Miguel 1 :
Miguel 1 :
Miguel 1 :………………Ma première exposition était justement une bonne enquête sur la Culture Taïno. Elle s’intitulait « Oracles, Souvenirs de village ». J’ai conçu une écriture symbolique particulière issue de mes recherches.
Miguel 2 : (Miguel 2 revient)
Miguel 1 : Mon moment de création le plus productif est la nuit ou très tôt le matin. Le silence et l’immobilité sont importants pour connecter mon attention et mon abstraction créative.
Miguel 2 : (Les deux artistes se regardent fixement)
Miguel 1 : Mon espace de travail est ma maison-atelier, où je vis avec mon fils de 18 ans. Je le transforme également en espace de galerie pour présenter des œuvres en création.
Silence.
Silence.
Silence.
Miguel 2 : Mon atelier est un espace de résonance et d’émanation de bonnes ondes. Il est devenu un espace curatorial et de consultation où de nombreux amis et collègues artistes se réunissent.
Silence.
Miguel 2 : Ma maison est très fraîche et aérée. Bien qu’à l’heure actuelle nous souffrions d’une canicule très intense. Mon atelier donne une impression d’ouverture et attire les regards des passants sur le trottoir, parce que j’ai une large fenêtre qui permet d’apprécier une partie de la maison depuis l’extérieur.
Miguel 1 : Mon atelier est …
Miguel 1 : Mon atelier est …
Miguel 1 : Mon atelier est …
Miguel 1
Miguel 2
Miguel 1
Miguel 2
Miguel
Miguel
Miguel
Mi
Guel
Guel
Guel
El
El
Él
Lui
Elle
Mi
Guel
Ellllllllllllllllllllllllllllll… »
À l’atelier, l’artiste parle avec lui-même. Et, au fur et à mesure de ce délire maîtrisé par l’œuvre en construction, il déroule son monologue intérieur. Il oublie le « Je ». La catharsis se met en place. Le miroir pivote. Il ne le regarde plus. Et l’objet ne projette pas non plus son image. Les deux sont à l’envers. L’un contre le mur, l’autre face au support qui à ce moment représente l’altérité. Tout est joué.
Ces ateliers en Caraïbe sont des espaces de lumière. Elle y pénètre en peignant le sol et en s’inscrivant sur la toile. Les sons de la nature comme de la ville sont exacerbés. Dans cette nuance de deux espaces, intérieur et extérieur, l’artiste part à la recherche de la terre. L’atelier devient un espace de cohabitation, où des hommes et des femmes, invités ou non, surgissent à l’improviste ; laissant leur présence habiter ce lieu de création. L’artiste se nourrit du partage avec la collectivité. Telle une éponge, il intègre dans ses créations les histoires vécues par d’autres. La spiritualité comble le vide et propose une ouverture de voyage à l’intérieur de l’espace clos, l’île. L’accès constant et sans restriction à la nature influence ses pratiques. Ainsi, le territoire joue dans ceux qui y habitent. Il influence le choix de supports et ses comportements. L’atelier, terrain intime, s’ouvre à la nature et cette dernière s’empare de lui, jusqu’à l’envahir dans son intégralité.
Citer cet article
Licelotte Nin, « II. 11/ « Qui a mis le feu au soleil ? » », [Plastik] : Ateliers d’artistes contemporains en Caraïbe #18 [en ligne], mis en ligne le 9 avril 2026, consulté le 10 avril 2026. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2026/04/09/ii-11-qui-a-mis-le-feu-au-soleil/