II. 12/ Cuba : les ateliers d’artistes, des espace-temps singuliers
Martine Potoczny
Nr 18 . 9 avril 2026
Table des matières
Cuba, l’île la plus vaste de l’archipel des Grandes Antilles, puise sa singularité dans le terreau multiculturel fertile de la Caraïbe insulaire. Ses particularités géographiques, historiques, philosophiques et politiques sont à la source d’interrelations, d’enjeux passés et présents et influencent les rapports de l’île avec le reste du monde. Les démarches créatrices sont nourries de ces caractéristiques, car « l’art n’est pas coupé du réel et dans ce cas, il n’est pas coupé d’une histoire collective »1, écrit Dominique Berthet. L’insularité, le syncrétisme, l’exil, l’errance mettent en évidence certains types de démarches, de pratiques, de stratégies chez les artistes. Les marques laissées par la colonisation, l’esclavage, les conflits et certains évènements ont conditionné l’évolution des pratiques artistiques et celle des ateliers. Les artistes cubains n’échappent pas à la prégnance de ce « lieu » irrigué de géographie, d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, un lieu qui exerce sa puissance et engendre des postures esthétiques singulières. Un lien étroit se tisse entre les ateliers, le lieu où ils se trouvent et les œuvres qui y sont produites. Certains ateliers cubains sont particulièrement à l’image du lieu qui les contient et se présentent comme de véritables carrefours où se rejoignent les notions de temps, d’espace, d’histoire et de mémoire. Ils se font plus que d’autres la caisse de résonance d’un rapport au lieu, passé et présent souvent complexe. Si le passé, l’histoire l’interpénétration du lieu et des idées, les différents imaginaires ont généré des formes particulières d’ateliers à Cuba, on peut alors interroger leurs spécificités, leurs originalités. À quelles « hétérotopies » ces ateliers atypiques donnent-ils lieu ?
Cette réflexion concerne quatre ateliers ayant fait l’objet d’une enquête historienne et esthétique que j’ai menée à Cuba en mai 2015 et avril 2019, durant les XIIe et XIIIe Biennales d’art contemporain de La Havane2. La visite d’atelier, « cette expérience immersive, visuelle, mais plus largement corporelle et sensible est fondamentale et irremplaçable »3, car, outre l’occasion d’aborder les pratiques avec les artistes devant des œuvres en cours d’élaboration, s’imprégner du lieu, de son histoire, observer les objets dont s’entoure l’artiste, les matériaux, les textures, la façon de les disposer donnent de nombreux indices de sa démarche. La manière d’habiter l’espace constitue un terrain d’observation et d’expérimentation qui fait de l’atelier un lieu chargé de sens et accéder à la nature de l’intention profonde de l’artiste, à ce qui travaille ses pratiques et sous-tend sa démarche permet de saisir certains aspects de son cheminement poïétique.
Quelle part prennent ces ateliers dans les conduites créatrices en termes de démarches, pratiques, actions, stratégies ? Comment ces ateliers-carrefours participent-ils à la compréhension de l’instauration des œuvres ? Qu’est-ce qui se joue dans ces espaces singuliers, lieux de pratique et cadre conceptuel des œuvres ?
L’atelier insolite de Salvador, une esthétique du trouble
Choisir l’endroit pour implanter son atelier est déterminant pour un artiste et investir le lieu, le transformer, lui donner du sens est déjà commencer à créer. L’atelier constitue souvent une réalisation en soi, à l’image du désir et de la personnalité de celui qui l’occupe. Salvador, peintre autodidacte et muraliste cubain (né en 1948, à Camaguey), choisit d’implanter son atelier au cœur d’un quartier populaire historique, mythique et poétique du centre de La Havane, transformant la ruelle dont il était déjà riverain en une immense galerie à ciel ouvert.
[Figure 1]Indissociables, son œuvre et son atelier s’inscrivent dans le même espace symbolique fondé sur la richesse iconographique de la Santería, « un monde empreint de spiritualité, un théâtre du magique et de l’imaginaire »4. Sorte d’atelier urbain surgi entre ciel et terre, lieu énigmatique, étrange, hors du commun et en marge du temps, le Callejόn de Hamel5 témoigne d’une appropriation de l’espace très singulière. À la fois lieu de mémoire ancestrale et atelier de l’ailleurs, il fait sans conteste partie de ces lieux troublants qui abritent parfois la création.
À l’entrée de la ruelle, une maisonnette à la façade colorée comporte l’enseigne « Estudio » accompagnée de la mention « Arte para la comunidad » et rappelle le but poursuivi par l’artiste : mener un projet basé sur la communauté du quartier, dans et avec le quartier.
[Figure 2]Cet atelier minuscule est le point de départ d’une extension tentaculaire qui épouse l’horizontalité et la verticalité du site avec des fresques montant à l’assaut des façades colorées et des installations inondant la ruelle. Dans ce débordement de l’atelier, son expansion, le lieu est à l’œuvre, il fait œuvre et se déplie dans plusieurs dimensions : historique, symbolique, mythique, ethnologique, identitaire, relationnelle.
Salvador débute son œuvre en 1990, en pleine « période spéciale », organisant des ateliers en plein air avec les riverains pour créer un univers singulier, un décor surréaliste à partir d’artefacts stylisés matérialisant des divinités, de sculptures en métal recyclé et autres objets affichant un art à caractère religieux. La poétique du lieu inventée par l’artiste dégage toute sa puissance et l’immersion dans cet environnement atypique, un bric-à-brac d’objets, de pancartes, de colonnes insolites grimpant à l’assaut du ciel, fait naître immédiatement des sensations multiples, le ressenti d’une présence singulière, d’une intensité du temps. L’intention de Salvador, son engagement, sont indissociables de ce lieu et des circonstances : promouvoir un héritage afro-cubain à travers une œuvre dont la dimension originaire s’exprime dans la pluralité de symboles, de traces silencieuses du passé auxquels il redonne une présence, une vie, une temporalité. Cet atelier dans ses dimensions intra et extra-muros peut s’envisager comme un lieu d’emboîtement de plusieurs lieux qui s’inscrivent dans l’espace et dans le temps : monde réel et monde des dieux, déesses, Orishas ou autres images allégoriques de la Santería cubaine. Lieu où les frontières sont abolies, pont entre plusieurs mondes, non-lieu, intervalle, passage, trait d’union, cet atelier est à la fois sanctuaire, musée en plein air, œuvre d’art totale. Premier ensemble de peintures et de sculptures murales sur des thèmes d’origine africaine à Cuba, cet atelier est un lieu de passage et de transmission d’une culture et d’une véritable philosophie de vie. Il répond à une intention affirmée de l’artiste, dont le cheminement s’enrichit de préoccupations sociologiques, anthropologiques, politiques, de produire une œuvre d’art totale, réservoir de coutumes et de symboles culturels destinés à enrichir le sens de l’identité. Salvador affirme avoir fait du Callejόn de Hamel le premier temple de la culture noire rendue à sa dignité. Sa posture créatrice reflète son double engagement, à la fois identitaire et culturel, esthétique et spirituel. Profondément associé à la culture populaire, son atelier offre un exemple insolite de transgression et de transformation de l’espace urbain à Cuba.
L’atelier « El Progreso », une esthétique des ruines
Les ateliers d’artistes cubains qui traduisent un même rapport à l’histoire et à la mémoire sont souvent situés dans des quartiers historiques, des lieux mythiques qui dialoguent avec le passé et en gardent les traces silencieuses, des sites poétiques habités d’un véritable génie du lieu. Comme celui de Salvador, l’atelier d’Arturo Montoto est situé dans un lieu empreint d’une forte charge symbolique, historique et sociale, mais il reflète un autre imaginaire et répond à un autre projet. Artiste peintre né en 1954 à Pinar del Río, Montoto affirme être tombé amoureux « des ruines douloureuses d’un vieil édifice »6 du centre patrimonial et historique de Guanabacoa, autrefois le siège d’un groupe politique mythique « El Progreso », puis laissé à l’abandon.
Dans le champ artistique, s’approprier les ruines, les mettre en scène, relève de toute une poétique du reste, du fragment, en relation avec un référent imaginaire apte à susciter diverses manifestations d’ordre esthétique, métaphysique, voire éthique. En effet, les ruines, véritables architectures de la perte et du reste possèdent une force attractive qui stimule l’imaginaire pour aller à la rencontre du temps passé, « un temps perdu qu’il arrive à l’art de retrouver »7, écrit Marc Augé. Les ruines incarnent le rapport à l’histoire qui détermine le lieu et possèdent un fort pouvoir d’évocation d’un ailleurs historique. À Cuba, les fragments d’architectures abandonnées abondent, donnant aux bâtiments des allures de palais délabrés. Ces ruines possèdent un puissant pouvoir de transcendance du temps et de l’histoire. Le symbolisme profond attaché aux ruines, leur pouvoir d’évocation, de séduction, leur puissance sur l’imaginaire ont déterminé le choix de l’artiste d’édifier son atelier dans un lieu chargé « d’un temps qui a déjà servi »8.
La maison-atelier d’Arturo Montoto est un bâtiment rouge aux lignes sobres, inauguré officiellement le 28 septembre 2013, en lieu et place du délabrement du bâtiment initial. Conçu à la manière d’un vaste loft, l’ensemble comprend un salon d’exposition, un immense espace de stockage et de travail, une bibliothèque-bureau et une pièce de vie. L’impression première est celle d’un débordement de l’atelier, où les peintures monumentales, les sculptures, les dessins et les chevalets envahissent et dévorent l’espace suivant une organisation somme toute rigoureuse. Une grande sobriété émane de l’ordre parfait qui règne dans ce lieu en même temps qu’une certaine richesse se dégage des anciennes et majestueuses colonnes conservées en l’état, de l’abondance d’ouvrages, et de la préciosité que traduit le baroque des œuvres exposées.
[Figure 3]L’immersion dans l’atelier nous plonge d’emblée dans un univers paisible très particulier, un monde de silence, d’ordre, de quiétude. Selon l’artiste, ses œuvres qui semblent appartenir à un autre âge ont été inspirées par l’esthétique troublante du lieu et l’imaginaire puissant qu’il convoque. Les huiles sur toile sont un exemple de sa démarche la plus représentative : peindre des fragments architecturaux composés de marches usées, des cadres de fenêtres abandonnés par toute présence humaine, des murs marqués par le temps et l’abandon servant de scénario pour un ou deux objets isolés, généralement des fruits juteux ou des légumes frais placés dans des positions stratégiques et hors de leur contexte habituel. Ces ruines empreintes de solitude, d’abandon et de noirceur contrastent fortement avec la vitalité et l’épanouissement des fruits ou légumes aux couleurs lumineuses, presque hyperréalistes, qui invitent à la dégustation.
La façon dont l’artiste construit et compose ses natures mortes, sortes de memento mori où des éléments de la réalité magnifiés et rendus insolites, étranges, évoluent dans des espaces indéfinis et sombres, comme dans un décor onirique, relève du Surréalisme, d’une interprétation poétique, nostalgique, située entre réalité urbaine et vérités intimes de l’être et « il se pourrait ainsi que la sérénité ne soit qu’une apparence, une façon de masquer et garder un mal-être aussi noir que l’ombre »9. Ces œuvres singulières reflètent l’expérience d’un exil intérieur, mental et témoignent d’une profonde nostalgie, des drames de l’isolement, d’une identité brisée et malmenée, mais elles reflètent aussi des mondes parallèles, des lieux de reconstruction salvatrice, lieux de tous les possibles tendus vers l’avenir.
Les ateliers, des refuges hétérotopiques
Certains ateliers font partie de nouveaux lieux émergeant depuis les années 2000 dans le paysage artistique cubain et fonctionnent à la fois comme des espaces de travail et de monstration, des espaces alternatifs où s’expérimentent de nouveaux fonctionnements du cadre artistique10. L’atelier La Sexta Puerta, du peintre, graveur et sculpteur Ángel Rámirez né en 1954 à La Havane, fait partie d’un ensemble de six ateliers galeries logés dans d’anciens appartements restaurés de la prestigieuse demeure coloniale « La Mina », au cœur de la vieille ville, rue Obispo, une rue marchande très fréquentée, fortement inspirante pour l’artiste. Ce dernier utilise les sensations issues du réel, de la vie du quartier, de sa perception depuis son atelier, puis les associe à une imagerie médiévale pour expliquer le fonctionnement vertical du contexte cubain actuel. Au Moyen Âge, « l’ordre de l’œuvre d’art se confond avec celui d’une société impériale technocratique. Les lois qui président à sa lecture sont celles-là mêmes d’un gouvernement autoritaire qui guide l’homme dans chacun de ses actes en lui prescrivant les buts à atteindre et les moyens pour y parvenir »11, écrit Umberto Eco. Ángel Rámirez s’approprie la symbolique, l’ambigüité, les environnements d’images anciennes évoquant des thèmes de liberté et de justice, pour les reformuler dans des déclinaisons très singulières, des propositions ouvertes qui parlent des temps lointains, mais aussi des phénomènes qui concernent le monde actuel et en particulier le contexte cubain. L’atelier d’Ángel Rámirez est ainsi une véritable machine à remonter le temps par le biais d’un voyage insolite à travers le Moyen Âge. Il y règne une atmosphère de quiétude, de raffinement, de temps suspendu dans un ailleurs lointain. Gravures, sculptures sur bois, peintures, installation d’objets se partagent l’espace, dans l’expression d’une grande poésie visuelle et témoignent d’une relation de l’artiste à l’art roman, nourri des influences carolingiennes, antiques, mais aussi byzantines, orientales, celtiques. Divers lieux imprévisibles surgissent dans ses œuvres, des lieux évoqués par les sujets bibliques, l’exubérance baroque, l’imagerie médiévale qui définissent le travail créatif de l’artiste.
[Figure 4]Par une appropriation singulière de l’espace et du temps, l’atelier galerie d’Angel Rámirez a la capacité de faire coexister plusieurs lieux, plusieurs temps, de par les œuvres et les objets qu’il contient, riches d’enseignements sur la démarche de création de l’artiste dans son rapport au lieu. Véritable refuge hétérotopique où se façonnent des environnements, des mondes, l’atelier d’Angel Rámirez et ses œuvres cristallisent un concentré de la richesse de l’histoire cubaine et de ses imaginaires.
Confronter le concept d’hétérotopie aux ateliers d’artistes permet d’envisager ces lieux de création comme « des espaces autres », « des unités spatio-temporelles, des espaces-temps »12. Les ateliers, comme les hétérotopies sont des lieux réels, concrets, des carrefours où se rejoignent les notions de temps, d’histoire, de mémoire. Ceux des artistes cubains ont la particularité de nous projeter dans des temps lointains par la force des œuvres présentes, témoignant de toute la prégnance d’un passé et d’un croisement de cultures riches et multiples.
L’atelier M.O.R. (Musée Organique de Romerillo), un laboratoire de l’art
À l’inverse des ateliers-galeries situés dans des bâtiments prestigieux des quartiers historiques de la vieille ville, l’atelier d’Alexis Leyva Machado (dit Kcho), peintre et sculpteur cubain, est situé au cœur d’un quartier défavorisé et marginalisé de La Havane. Cet atelier atypique est unique en son genre à Cuba, par sa démesure, ses extensions multiples, ses transformations architecturales et ses fonctions. Composé de plusieurs bâtiments et d’espaces publics polyvalents, une salle informatique, une bibliothèque et un théâtre, une salle d’exposition permettent l’accès aux nouvelles technologies, la documentation, la fréquentation d’expositions d’art cubain à toute une population déshéritée dans une perspective éducative favorisant l’éclosion d’un climat de convivialité. Persuadé que « l’art peut changer la vie », l’artiste débute son projet en 2013 par la transformation d’un ancien atelier de réparation de bus scolaire et « Kcho Estudio Romerillo Laboratorio para el Arte »13 est inauguré officiellement en 2014. L’immensité des espaces contraste avec la taille de certains ateliers traditionnels attribués aux artistes cubains dans les années 1970 et aménagés dans d’anciens appartements d’habitation. L’immense salle d’exposition « La Nave », est une sorte de hangar suivi d’une salle de cours et d’un atelier ouvert sur l’extérieur où les machines, les outils, les caisses volumineuses, l’amoncellement de matériaux divers qui saturent l’espace témoignent de l’activité de Kcho autour de la réalisation d’assemblages de grande envergure.
L’iconographie puissante des dessins exposés dans « la Nave » fait écho à des assemblages intrigants qui guident la déambulation et stimulent d’emblée l’imagination.
[Figure 5]À partir de la réalisation de dessins, Kcho collecte et rassemble des objets rejetés par la mer (fragments de quais, vieux pontons, barques éventrées, cordes, rames, hélices, bouées) qu’il recycle, combine, réorganise, modifie et recompose de manière très audacieuse dans ses assemblages de grands formats, souvent flottants, pour élaborer la métaphore du voyage et de la migration.
Kcho, né en 1970 sur l’île des Pins, proche de Cuba, possède une double insularité qui a forgé chez lui tout un imaginaire de la mer très présente dans son travail. Il appartient à la génération d’artistes cubains dont l’œuvre a pris naissance dans le contexte géographique et politique sensible des années 1990 et qui traite du thème crucial de l’exode. Depuis le début des années 1990, son œuvre en trois dimensions a évolué à partir de sculptures réalisées avec des matériaux légers vers des installations de plus en plus monumentales. Le jour de notre visite, dans la cour de l’atelier transformée en musée à ciel ouvert, siègent treize imposantes sculptures en acier Corten, d’une impressionnante densité et envahies par la corrosion14. À l’inverse des objets flottants en bois qui exprimaient l’alternative d’un voyage incertain, l’immobilité et la pesanteur dominent dans ces enchevêtrements de bateaux gigantesques marqués par le passage du temps.
[Figure 6]L’atelier de Kcho, adapté à la réalisation et à l’exposition d’installations monumentales est un lieu où s’élaborent des figures en constante métamorphose. Les dispositifs sculpturaux de cet artiste s’affirment comme une œuvre en perpétuelle évolution, un témoignage, un ensemble d’actes qui affirme l’engagement de l’artiste. Outil de diffusion de l’art sous toutes ses formes, cet atelier possède une vocation fondamentale et s’inscrit dans une méthodologie de galerie à ciel ouvert, transférable ensuite, selon Kcho, dans n’importe quel lieu de La Havane et de Cuba. Pour l’artiste, en effet, « l’art est un fait collectif, car une œuvre d’art n’existe pas et le processus de création n’est pas achevé tant que l’œuvre n’est pas exposée aux spectateurs »15. Ces derniers deviennent alors des performeurs des installations de Kcho, en apportant des éléments à la recomposition de son œuvre mouvante à l’infini. L’atelier polymorphe de Kcho participe de ce mouvement. Il s’hybride et s’étend en quelque sorte, à la manière d’un rhizome, de lieu en lieu. À la fois centre de développement, de promotion et d’éducation artistique, galerie à ciel ouvert, il poursuit sa mission de porter le projet le plus important de Kcho, réaffirmant et consolidant le rôle et la place que doit occuper l’art dans le quotidien des Cubains et dans la construction du futur. Le « Kcho Estudio Romerillo Laboratorio para el Arte » est encore et surtout un « laboratoire d’art »16 où s’élabore une œuvre ouverte, proposant une réflexion continue sur ses multiples significations et dont les effets tragiques et poétiques ont la capacité de transcender les frontières locales pour tisser des réseaux de sens de portée universelle.
Cette dimension de promotion culturelle et de dimension sociale de l’art comme espace d’expérimentation fait de cet atelier un lieu de transmission du savoir artistique, et s’inscrit pleinement dans une longue tradition de l’artiste pédagogue encore vivace à Cuba. Cette forme d’atelier, faisant également office de centre culturel, représente souvent aussi un lieu d’invitation, de rencontre et de dialogue avec d’autres artistes et fait figure d’espace de résistance où s’échangent et s’expérimentent en toute liberté, des idées et des conduites créatrices.
À la confluence du lieu et de l’œuvre, les ateliers d’artistes contemporains à Cuba sont des phénomènes actifs au sein du contexte spatial et historique qui a été et demeure encore déterminant de la relation au lieu des artistes, de leurs démarches créatrices et de la production des œuvres. Qu’ils soient lieux de recréation et de métamorphoses, microcosmes intimes, laboratoire de singularité, ils possèdent une forte puissance identitaire et sont toujours le résultat de décisions et d’interventions esthétiques et artistiques, d’engagements multiples en relation étroite avec les problématiques sociétales du lieu, avec l’évolution des pratiques, leur hybridation. L’observation des caractéristiques physiques de ces ateliers, du contexte historique, culturel et social qu’ils reflètent, l’analyse phénoménologique des rapports avec les œuvres qu’ils contiennent, fournissent de nombreux indices sur ce qui interfère, influence la pensée et l’action, sur ce qui alimente le processus artistique conduisant à l’instauration d’œuvres singulières, où se déploie une réflexion sur l’art et sur la mémoire, sur l’histoire passée, sur le devenir et sur le présent, à Cuba et dans le reste du monde.
Citer cet article
Martine Potoczny, « II. 12/ Cuba : les ateliers d’artistes, des espace-temps singuliers », [Plastik] : Ateliers d’artistes contemporains en Caraïbe #18 [en ligne], mis en ligne le 9 avril 2026, consulté le 11 avril 2026. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2026/04/09/ii-12-cuba-les-ateliers-dartistes-des-espace-temps-singuliers/