Plein écran
AAA

Art Orienté Objet : Pourquoi l’Arctique !

Art Orienté Objet : Pourquoi l’Arctique !


Plein écran
AAA

Table des matières

Résumé

Art Orienté Objet travaille sur le vivant et ce qui vient après, entre sculptures, performances, films vidéo et installations ; entre Art et Science, entre vision animale et prémonitions écologistes, les œuvres de Marion Laval Jeantet et Benoit Mangin ne laissent jamais leur spectateur sauf.

Dans un monde cynique qui court à sa perte en reniant ses croyances ancestrales, c’est le cynisme qui transporte nos deux plasticiens de l’extrême en Arctique. Le cynisme des médias et des images publicitaires. L’image d’un ours en perdition sur un bout de banquise, d’un ours en voie de disparition dont il ne reste qu’une trace dans la neige. Empreinte dont la conservation muséale même participe à la dévastation de l’écosystème planétaire, celle d’un ours devenu un élément de com d’un greenwashing en perdition, l’empreinte d’un ours blanc et d’une œuvre devenue empreinte écologique. Spectateur de notre vivant, Art Orienté Objet place ses visiteurs face à nos contradictions.

Nous sommes tous appelés à être ce dernier homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu (le dernier) l’ours BLANC, nous dit AOO.

Entre deux pièces, L’empreinte écologique et La peau de chagrin, nous allons observer comment Art Orienté Objet regarde l’Arctique et y plonge une humanité non pas augmentée mais débordée de tous les oxymores.

Voyage dans un territoire artistique Arctique, reflet de notre avenir… « gros bout de la lorgnette qui fait clairement voir que l’époque se modifie de la manière la plus violente… ».

Mots-clés

Ours, Oxymore, Art contemporain, Métaphore, Empreinte, Allégorie, Écologie, Cynisme, Sculpture, Disparition, Réchauffement climatique, Urgence, performance, Avenir, Alerte, Spectateur.

Art Orienté Objet : Pourquoi l’Arctique !

Pourquoi l’Arctique ? Lieu hostile, terre d’aventure, presque extraterrestre (hors terre) : ce territoire virtuel est l’enjeu de toutes les convoitises et autres fantasmes. Pourquoi l’Arctique ? La question est d’autant plus prégnante lorsque, pauvre spectateur de l’œuvre « la peau de chagrin », construite par le duo de plasticiens Art Orienté Objet, nous en sommes réduits à vivre, le temps de notre face-à-face avec un grand ours tricoté, le rayonnement implacable de la chaleur (sans parler des autres émissions néfastes) de plus de 1 000 ampoules électriques. À travers cette expérience à vivre l’allégorie du réchauffement catastrophique des pôles, Marion Laval-Jeantet et Benoit Mangin nous proposent un esthétisme propre à mettre en danger notre intégrité physique si d’avenir nous restions comme cet ours dans cette salle d’un microcosme arctique reconstitué. Mais pourquoi l’Arctique ? « Arctique », signifie « ours » en Grec ancien, Grande et Petite Ourse du pôle Nord céleste et terre des ours blancs. Or cette terre glacée, comme la population des ours polaires, se réduit comme Peau de Chagrin.

« L’Arctique est le gros bout de la lorgnette qui (nous) fait clairement voir que l’époque se modifie de la manière la plus violente et devant nos yeux, de façon macroscopique » revendique AoO. Ce duo de plasticiens d’Art Orienté Objet a réellement découvert l’Arctique en 2009, à l’occasion d’une folle action nommée L’empreinte écologique. Cette pièce/performance s’était esquissée de façon la plus cynique dès 2004-2005 pour la Biennale du Québec (Manif d’art 3 – 2005) sur « le Cynisme ». Biennale qui, en fin de compte, poussa le cynisme jusqu’à refuser cette pièce décidément trop cynique pour elle. L’empreinte écologique ne put être réalisée que cinq ans plus tard grâce au Centre d’Art du Magasin de Grenoble. Son pitch : trouver, ramener et exposer une empreinte d’ours blanc dans sa neige d’origine. Et offrir ainsi au public le vestige, la trace d’un animal qui dans quelques années, ira rejoindre la cohorte des disparus de l’humanité avec le Dodo et les 50 000 espèces qui le rejoignent chaque année. Peut-on encore parler de lanceur d’alerte lorsque « la maison brûle 2 » ?

La banquise comme Peau de Chagrin

Entre-temps, Marion Laval-Jeantet et Benoit Mangin, qui collectionnent les images de tous les animaux totems qui habitent la presse… constatent que l’ours blanc, systématiquement utilisé pour son effet nounours est l’alibi d’un greenwashing outrancier. Agacés par cet outrage à l’animal, AOO entreprend : La peau de chagrin.

« Depuis un certain temps, on s’était dit que l’on ferait un ours blanc qui témoignerait de la question ironique qu’il y a à utiliser des animaux pour promouvoir un système de consommation qui va à l’encontre de la survie de leur écosystème. » Lorsque Marion et Benoit remarquent que la photo de presse la plus vendue en 2010 est l’image de deux ours dérivant sur un glaçon – leur banquise réduite à peau de chagrin – leur installation/sculpture « La peau de chagrin » est clairement dessinée.

Cette œuvre représente un ours polaire (tricoté avec leur conviction de concepteurs de slow art) qui regarde un ciel d’ampoules avec désespoir en levant les bras (pattes) au ciel. « On a repris ce geste éthologique qui pour une fois recoupait aussi notre compréhension primatologique des choses. C’est l’exacte attitude qu’ont les ours quand effectivement ils sont désespérés. Une maman ours qui vient de perdre son ourson se dresse et hurle les bras en l’air. Donc nous avons imaginé une espèce de continuité entre sa peau (de l’ours, N.D.L.R.) et une banquise (comme s’il n’y avait pas de séparation possible entre l’ours et son écosystème) qui est une masse blanche se poursuivant sur une courte surface, rayonnant entre des écheveaux de laine. On comprend vite que cet ours dérive sur un fragment de banquise. »

[Figure 1]

Partant de cette vision où l’ours est pris dans un cauchemar, le totem est posé sur un sol en vinyle noir qui évoque la mer d’huile (issue de la pollution de l’exploitation outrancière des hydrocarbures dans le Grand Nord). Mais le plus oppressant de cette installation reste son ciel d’ampoules à économie d’énergie qui éclairent la scène comme les milliers d’étoiles d’une nuit polaire. Reconnues pour être très chargées en mercure (tubes néon microscopiques) ce type d’ampoules à économie d’énergie est cher à fabriquer, polluant et émet un électromagnétisme ionisant toxique. Cependant tout le monde sait qu’elles servent à une relance commerciale de nouvelles fabrications industrielles, ce que les Américains qualifient de greenwashing. Et c’est certainement là que nos deux plasticiens mettent le doigt sur leur ambiguïté face à la présence de l’ours qui est aussi un élément de com du greenwashing on se met en danger physique. On est à la fois placé devant une espèce de constatation d’un moment « d’une époque déraisonnable et stupéfiante », et à une posture limitée… La fascination pour cette apparition devrait-elle se payer en réduisant notre espérance de vie ? À Art Orienté Objet de faire directement écho aux questions que pose au même moment le sociologue Bertrand Méheust sur les incohérences de notre époque dans La politique de l’oxymore 4.

L’œuvre et l’oxymore

« Ce que souligne Méheust est ce que l’on observe tous aujourd’hui : l’époque produit une chose et son contraire, donne conjointement des informations contradictoires, si bien qu’on peut la résumer à la représentation de deux éléments a priori opposés et pourtant qui participent du même discours (comme les ampoules et l’ours). Le sens de l’époque est devenu globalement incohérent, et le monde oxymorique. Avec « La peau de chagrin » le spectateur se retrouve hébété devant l’oxymore, hébété par la lumière (la chaleur) d’une installation qui se veut toxique, puisqu’avec ses 15 000 watts produits par les 1 000 ampoules qui rayonnent, le spectateur prend, en millisieverts, l’équivalent de trois radios pulmonaires s’il reste dessous plus de 5 minutes. C’est une installation ultra-irradiante qui, pour nous, témoigne de cet aspect fascinateur d’une époque. Une situation d’hébétude devant un système qu’on ne peut plus arrêter, malgré le danger absurde qu’il produit, où le spectre terrifiant de la fonte de l’Arctique est agité chaque jour devant nos yeux.

Lorsqu’effectivement AOO partira concrètement en Arctique dans le Spitzberg, ils appréhenderont un territoire proche de l’oxymore, « où règnent à la fois une vision apocalyptique et le calme absolu, un endroit ultra-paisible où restent encore des ours… et des rennes qui n’ont pas peur des hommes. » Ils vivront là l’observation et le témoignage de la fonte de la banquise, avec son côté épique et son côté suicidaire, comme tous ces fous qui filment les spectaculaires trous de la banquise au risque de leur propre vie pour en ramener le témoignage incontournable de « la folie la plus dingue, la plus massive de l’homme. » Alors, pour répondre à cette vision de masse rendue par ces films, AOO imaginera le ciel d’ampoules de La peau de chagrin, car « nous voulions avoir ce même effet d’impression massive, de choc physique (thermique et visuel) et que l’on éprouve de façon frontale et brutale dans les paysages arctiques ! On est tous clairvoyants… mais on va tous dans le mur. »

L’Empreinte Ecologique

Face à cette folie, la question est de savoir s’il était vraiment raisonnable de mener l’action de L’empreinte écologique au détriment même de la survie des ours arctiques. AOO ne se la pose que 5 minutes. « Même si l’action est dérisoire, l’action symbolique de son icône est indéniable. » Et donc les voici partis 15 jours dans une des deux seules îles habitées les plus au nord de la planète (plus au nord que le Groenland), l’île norvégienne du Spitzberg sur le cercle polaire. Ils y découvrent un lieu surréaliste où se concentrent une université, deux bases militaires : une Russe, une Américaine, un télescope, des stations d’écoute et le fameux Swalbard Global Seed Vault.

[Figure 2]

 

Enfin l’empreinte

Marion Laval-Jeantet et Benoit Mangin partent donc enfin pour ramener leur empreinte d’ours polaire. Mais l’aventure se révèle particulièrement complexe. Marion relève d’un accident vertébral grave. Alitée pendant 4 mois, elle voyage à ses risques et périls… Sur place, les ours sont de plus en plus agressifs avec le changement climatique, et il est interdit de s’approcher de leur territoire (chaque année il y a un ou deux morts), et puis, il n’y a pas de guides. Alors Art Orienté Objet part seul avec des chiens et un traîneau. AOO finit par trouver l’empreinte d’ours qui convient…

[Figure 3]

AOO l’expose tout l’été 2010 dans un congélateur au Centre d’Art du Magasin de Grenoble. Mais un problème technique à la fin de l’expo fait fondre la neige, l’empreinte est perdue, la pièce est détruite.

Lorsque Marion et Benoit demandent aux assurances de prendre en charge la chasse d’une nouvelle empreinte, ces dernières refusent prétextant que ce n’est pas une pièce possiblement pérenne ! « Forcément, ça nous a énervés ! dit Marion Laval-Jeantet, et j’ai monté un dossier sur la présence des œuvres glacées, y compris les œuvres congelées de Steve Marc, Quinn et d’autres… mais ça n’a rien fait ! Et aujourd’hui nous n’avons plus que le film de ce travail. »

[Figure 4]

 

Polar trash

Ce film avait été réalisé et calculé pour accompagner la pièce l’Empreinte Ecologique. Il s’appelle Polar Trash. « Parce que c’est trash d’aller polluer les espaces arctiques pour ramener une empreinte d’ours ! Le sous-titre est CO2 Time code, parce que le Time Code du film ne représente pas le temps mais la production CO2. » Il faut préciser qu’à la fin de ce projet Art Orienté Objet laisse un autre type d’empreinte. Une empreinte carbone qui s’approche de 8 Tonnes. Ce qui, en compensation carbone, (si tant est que ça soit valide, dit Marion LJ) correspond à la plantation de près de 300 arbres. Alors, comme une suite logique à l’action de L’Empreinte Ecologique, AOO impose au Centre d’art du Magasin qui l’expose, à la ville de Grenoble et au Conseil Général, de planter ces 300 arbres. « Ce qui est pour la ville et le centre d’art la chose la plus lourde. En fin de compte, présenter un congélateur n’est pas un problème, mais obliger un centre d’art à faire planter 290 arbres pour une œuvre d’art, n’est pas un truc banal. »

[Figure 5]

De l’Arctique à Grenoble, de la neige aux 300 arbres, de la performance artistique à la procédure juridique, Art Orienté Objet place son spectateur devant une action/réaction sociétale qui prend ses racines dans l’éphémère d’une empreinte perdue dans le désert blanc pour dessiner une perspective végétale à vivre au quotidien par les habitants de la préfecture de l’Isère.

 

Le Global Seed Vault

L’histoire d’Art Orienté Objet avec le Grand Nord aurait pu s’arrêter à Grenoble, mais ce ne fut pas le cas. Non pas que AOO ait ressenti l’appel de la forêt, mais parce que Marion et Benoit y ont découvert un terrain d’expérimentation unique. Peut-être ont-ils cru retrouver l’esprit de Framingham, cette ville américaine habitée de cobayes humains dans laquelle ils s’étaient immergés en 1996. « C’était comme si ce lieu au fin fond de l’Arctique concentrait toutes les paniques du monde ! » se rappelle Marion Laval Jeantet. « Quand tu vas sur cette île du bout du monde où il y a la ville la plus haute en latitude de la planète, il y a des choses qui sont symptomatiques de toutes les angoisses de l’humanité. » AOO découvre ainsi une ville incroyable de 2000 habitants avec une université, un restaurant gastronomique, un cinéma, un hôpital, des bases militaires, des télescopes qui enregistrent tout ce qui vient de l’espace et le fameux Global Seed Vault.

 

[Figure 6]

Là-bas, d’un côté, on s’interroge sur tout ce qui peut arriver avec le réchauffement climatique, les émissions solaires et les modifications électromagnétiques planétaires et, de l’autre, sur ce qui peut se passer si une catastrophe planétaire détruisait tout et qu’il faille replanter la terre entière. Art Orienté Objet va alors s’appliquer à disséquer le panorama cataclysmique du Spitzberg. Ils entreprennent des recherches sur les champs d’antennes électromagnétiques qui enregistrent les aurores boréales. Puis, encore plus fantastique, sur le Svalbard Global Seed Vault qui est à Longyearbyen.

Le Global Seed Vault est un réservoir de graines empilées par un certain nombre d’organismes avec de l’argent institutionnel et bien sûr l’aide de Microsoft. « Histoire de refaire pousser quelque chose en repartant de rien, si une catastrophe mondiale arrivait. » Évidemment derrière ce projet de conservation d’un patrimoine grainetier planétaire, Monsanto est en embuscade. Ce qui pose beaucoup de questions ! Encore ! Mais aussi beaucoup de problèmes éthiques et juridiques (entre autres) « si bien que les grainetiers traditionnels et associatifs ont refusé de participer à ce fond de conservation… » AOO, depuis longtemps membre de Kokopelli 6, association qui refuse de rentrer dans ce projet de conservation, voient le Global Seed Vault comme la porte ouverte aux supporters des OGM. Un regard militant qui n’a jamais quitté ces artistes du vivant.

Le dernier des hommes

AOO a donc voulu visiter ce Bunker, en vain. Cet endroit ultra-sécurisé doit rester confiné hors de toute contamination extérieure et à la température du pergélisol (permafrost). Benoit et Marion sont donc restés à l’extérieur de ce conservatoire coffre-fort que personne ne peut approcher… en théorie. « A 3 heures du matin, dans la nuit arctique inexistante en avril, on a pu s’approcher jusqu’à toucher la porte du Global Seed Vault. À ce moment, on s’est cru dans une ambiance de fin du monde. » C’est là que Marion fait cette photo de Benoit… « Comme si c’était le dernier homme ! » prêt à mourir de faim devant un silo de graines dont il n’a pas le code.

À partir de là, AOO émet un doute sur le Global Seed Vault et pose la question « de savoir ce que l’on décide pour son futur », une interrogation qui se poursuit aujourd’hui avec leurs recherches plus récentes sur l’immunité, la conservation génétique et l’éthique du vivant.

C’est fort de toutes ces observations de phénomènes catastrophiques en devenir, qui nécessitent des prises de conscience urgentes et radicales, que AOO travaille à amplifier notre regard citoyen avec des œuvres aussi allégoriques que dérangeantes utilisant l’Arctique comme un prisme amplificateur et prémonitoire.

Pas à pas, leur œuvre fait sens, chaque pièce et action revendicatrice les entraînant vers de nouvelles recherches… Si, après l’Arctique, leurs chantiers suivants ont été des recherches génétiques et immunologiques, c’est aussi parce qu’ils posaient la question de la réelle raison d’être du Global Seed Vault. « Est-ce que ça a un sens de conserver des choses anciennes ? De là on est parti sur l’immunologie… ce qui a donné la possibilité de réaliser Que le cheval vive en moi 7 précise Marion Laval-Jeantet.

Immunité/humanité

Si ces voyages en Arctique ont amené AOO à travailler sur l’immunologie de façon plus intense, ils les ont surtout confortés sur l’urgence du fait que, dans la plus grande inconscience, l’humain est en train de s’autodétruire du fait même de transformations génétiques… qui ne sont pas toutes si récentes. « Les aliments ont commencé à être génétiquement modifiés massivement dès le milieu du XIXe siècle. »

« Quand on fait ces études, on s’aperçoit que tous les aliments auxquels on est les plus réactifs sont ceux qui ont été le plus génétiquement modifiés (par exemple la nectarine, le blé, les haricots…) » À partir de là, de l’Arctique, de la biodiversité et du vivant, Art Orienté Objet n’en finit pas de constater l’état du monde, de se lamenter comme leur ours en levant les bras au ciel pour nous éclairer demain avec des images qui nécessairement travaillent sur un double jeu. À la fois l’idée que les spectateurs puissent les prendre au premier degré, « ce qui serait déjà merveilleux », en considérant qu’il y a un aspect salvateur à regarder la réalité en face. Et, avec un second degré qui serait une prise de conscience de son spectateur, homme débordé face au lavage de cerveau oxymorique généralisé qu’impose la société à sa population, l’empêchant ainsi de considérer sa prise de conscience avec le réalisme nécessaire pour trouver une solution. C’est sans nul doute sur ce spectateur, cet homme débordé, que AOO travaille, l’entraînant dans des cérémonies shamaniques où la nature et l’art, la tradition et la science, l’éthologie et l’éthologie dessinent une iconologie chère à Aby Warburg. Un art où le magique et l’insondable font face aux cultures oubliées et une vision du futur qui n’oblitère jamais la science.

Décompensation réactive

Toutes les pièces/actions d’Art Orienté Objet ont une dimension « Alerte et Solution ». « À partir du moment où tu as une prise de conscience, tu as un début de solution », disent-ils. Mais Marion, Benoit et leurs œuvres se confrontent à un manque de prise de conscience. « Face à une prise de conscience globale on doit faire face à un phénomène complexe qu’on appelle en psychologie : la décompensation. Quand la conscience est trop inquiète, on observe un effet de décompensation, c’est-à-dire de déprime. Déprime qui suit toute prise de conscience et qui empêche d’agir. C’est un effet naturel qui précède une réaction, et dont il faut cesser d’avoir peur. » Seulement la réaction se fait attendre. Mais peut-être ne dépend-elle pas des spectateurs des œuvres d’Art Orienté Objet.

Chez Marion et Benoit, cette décompensation est violente, et entraîne tout de suite la réaction suivante. « Notre pièce suivante est toujours en réaction à la précédente. » De ce fait, il y a une continuité formelle et mentale narrative absolue entre toutes les pièces d’Art Orienté Objet. Elles sont toutes les étapes successives d’une même voix, pierres d’une même construction, cheminement logique à travers une œuvre cohérente et sincère qui ne laisse jamais insensible.

« Les œuvres que l’on propose posent toujours problème, car on appuie là où ça fait mal ! Nous faisons cela à une époque où l’on pourrait considérer qu’il s’agit d’un art moraliste. Mais c’est au-delà de ça ! C’est un art qui regarde le contexte, exactement comme Montesquieu ou Saint Simon ont pu regarder le leur à leur époque ! » AOO nous propose un art qui développe peut-être une continuité de code ou bien une notion de message. Car Marion Laval Jeantet et Benoit Mangin n’ont jamais supprimé la notion de message de leurs œuvres, ils iraient même jusqu’à considérer cette notion comme salvatrice.

Art/Science

Quand on leur parle de cette collaboration insidieuse et récurrente avec le monde scientifique, ils regrettent que « par leur ultraspécialisation, les scientifiques perdent parfois cette capacité de vision transversale que les artistes assument encore. Aussi ce projet d’empreinte d’ours a beaucoup amusé les scientifiques et du reste ce sont eux qui nous ont le plus aidés. » Car, pour conserver la neige gelée avec une empreinte, il faut quelque chose de plus froid que la neige congelée et les glaciologues du Spitzberg et de Grenoble leur ont produit une boîte contenant une neige carbonique à -20 °C en dessous de la température de la neige glacée qui portait l’empreinte. « Ils nous ont aidés, et ils étaient très intéressés de garder ce viatique entre eux et le monde artistique. Ce qui est tout nouveau. » Et si Marion continue ses recherches avec quelques scientifiques, si on observe aujourd’hui une demande du monde scientifique à l’égard de l’art pour créer des symptômes à partir de découvertes scientifiques qui permettent d’avoir une compréhension sensible de la situation, le temps manque.

Un Monde Perdu

Aujourd’hui Art Orienté Objet a perdu l’empreinte (et l’adn) de l’ours, « car tout ça a fondu, ce n’était plus que de l’eau et le centre d’art a tout jeté. » Et ce que Marion et Benoit peuvent juste faire serait de retourner au Spitzberg en chercher une nouvelle. Ils sont conscients que ce problématique oursin ne va pas durer des siècles. « Ceci est le propre d’un certain nombre de nos pièces : elles ne seront pas valides dans 20 ans et n’étaient pas valides il y a 20 ans. »

Car, Arctique ou pas, Art Orienté Objet propose des pièces véritablement contextualisées et logiques, allégories d’une époque de solution pérenne dans 30 ans. Ce jeu avec le temps, cette ultravision instinctive et animale, Marion Laval-Jeantet puis Benoit Mangin les ont expérimentés dans leur chair chez les Pygmées, à la recherche de leur animal totémique, une aventure qui n’aurait pu se faire 10 ans plus tôt et ne pourra plus se faire dans 10 ans vu la vitesse à laquelle leur forêt est réduite à peau de chagrin. Il n’y aura presque plus d’ours non plus dans 20 ans et l’empreinte écologique ne pourra plus se REfaire… elle ne sera plus qu’une légende. Comme bientôt l’ours, puis l’Arctique et un jour l’homme ! Et nous restons les spectateurs congelés d’un monde qui se dérobe sous nos pieds et dont l’art nous montre l’ultime point de vue.

Jean Jacques Gay 2015

Citer cet article

Jean Jacques Gay, « Art Orienté Objet : Pourquoi l’Arctique ! », [Plastik] : Arctique #05 [en ligne], mis en ligne le 19 juin 2017, consulté le 16 décembre 2018. URL : http://plastik.univ-paris1.fr/art-oriente-objet-pourquoi-larctique/

Copier la citation