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Le Pittoresque en submersion

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Il n’est plus nécessaire de revenir en détail sur l’œuvre de Nicolas Floc’h. Depuis ses Performance Painting ou Le Grand Troc, plusieurs fois réitéré au Brésil, au Chili puis en France, et jusqu’à ses plus récentes recherches autour des récifs artificiels, son travail est présent dans de nombreuses collections publiques. En ce qui me concerne cependant, il fut l’un de mes interlocuteurs privilégiés quand j’étais étudiant aux Beaux-Arts de Rennes et, ne serait-ce que pour l’intérêt qu’il porte aux mondes sous-marins. Depuis quelques années, mettant de côté son activité de sculpteur, il s’est lancé dans un grand projet photographique, dans la lignée directe de la mission héliographique française de 1851. Par la nage et par bateau, il longe les côtes afin de saisir l’état des différentes zones sous-marines qui forment le littoral français. Au cours d’un de nos entretiens récents, il me montrait la maquette d’un ouvrage à paraître prochainement, une sélection de clichés noir et blanc offrant le panorama complet de la bande littorale du Parc des Calanques, en Méditerranée.

[Figure 1]

En réaction face à l’une de ces images, je n’ai pas pu m’empêcher de lui dire, sur un ton un peu déçu : « C’est dommage, il n’y a pas de poissons ». J’avais beau avoir travaillé près de six ans sur les mondes subaquatiques, j’étais – et je suis encore – surpris devant ce genre d’image qui ne correspond pas à l’idée que je me fais des fonds marins. Et je ne suis pas le seul à avoir eu ce genre de réaction. Comme me l’a expliqué Nicolas, d’autres personnes, et pour certaines des biologistes et des plongeurs confirmés, ont également été surpris par ses prises de vue. J’en conclus donc qu’il existe une ou plusieurs sortes de modèles, ou sinon des règles, des codes à partir desquels les mondes sous la surface sont appréciés. Comme en effet l’observe l’ethnologue Gérard Lenclud, tout « objet perçu est un objet refiguré, pourvu d’attributs déjà sus. [Autrement dit,] on ne voit tout de suite que ce qu’on reconnaît[1] ».

 

Une découverte relativement récente

 

La première remarque que l’on peut faire à propos du monde subaquatique, c’est qu’il reste longtemps inconnu. Certes, aujourd’hui encore, il demeure en grande partie mystérieux, en particulier en ce qui concerne les profondeurs océaniques[2]. En revanche, l’image subaquatique, qu’elle soit dessinée, photographique ou cinématographique, est une chose répandue, voire banalisée. On ne compte plus les documentaires du genre sur des chaînes comme Arte ou Animal Planet. La plongée en amateur est également devenue une pratique populaire et ce, à un tel point que des organismes de voyage se spécialisent dans ce type de tourisme ; en même temps, cette activité commence à poser problème sur certains sites naturels, des récifs coralliens notamment, désormais trop fréquentés[3].

Mais cette image subaquatique, justement, est quelque chose de relativement nouveau au regard de l’histoire de l’humanité. En fait, jusqu’au milieu du XIXe siècle, ce qui se passe sous les flots ne semble pas intéresser les hommes. Si l’on pense par exemple à l’art de la cartographie, la mer se réduit à une surface monochrome, le plus souvent bleue, d’où émergent les fameuses créatures qui viennent traditionnellement remplir le blanc des cartes. La mer est réduite à un voile opaque, hermétique. Ce qui intéresse les géographes, comme les marins, se situe en effet à la surface, ou en proche surface : ce sont les vents, les courants, les bancs de sables ou les récifs dont la connaissance est nécessaire à la navigation. À quelques exceptions près, tels certains manuscrits des légendes médiévales d’Alexandre le Grand ou plus tard, en 1748, le Telliamed de Benoît de Maillet, il n’existe tout simplement pas de représentation graphique, ou littéraire, de ce qui se trame sous les eaux avant le XIXe siècle. Jusqu’au tournant des années 1850 même, le milieu subaquatique reste pour ainsi dire sans image, sans aucune représentation ou presque.

Cela ne signifie pas que les êtres aquatiques sont inconnus des hommes ou qu’ils ne sont pas étudiés, loin de là. Mais ces êtres, pourtant a priori si importants dans l’image que l’on se fait aujourd’hui des mondes marins, sont alors appréhendés hors de leur milieu. Même au XVIIIe siècle, alors que l’illustration d’histoire naturelle tend à évoluer en incorporant davantage les spécimens dans leur environnement, il est vrai parfois encore seulement ébauché[4], les êtres aquatiques, eux, figurent toujours sur un fond neutre, blanc, hors de l’eau. Les aquarelles de Charles-Alexandre Lesueur, pourtant réalistes, sont à ce titre exemplaires. L’animal aquacole n’est alors jamais représenté vivant dans son milieu. Au mieux, si on le situe dans un contexte naturel, c’est sur le rivage qu’il apparaît, mais échoué, moribond.

[Figure 2]

On sait quels bouleversements marquent le XIXe siècle, notamment en ce qui concerne l’étude du vivant. Ce siècle se caractérise aussi par un nouveau regard porté sur les mondes aquatiques. Les sciences océanographiques se développent, de grandes expéditions sont organisées, la cartographie bathymétrique apparaît à mesure que l’on pose les câbles télégraphiques sous-marins, en même temps qu’une littérature d’inspirations sous-marine se diffuse[5]. Toutefois, en dépit des progrès scientifiques et du travail d’auteurs comme Victor Hugo ou Jules Verne, la découverte du monde subaquatique se fait apparemment au travers d’un dispositif d’exposition aujourd’hui commun : l’aquarium. Selon Stephen Jay Gould, cet appareil est à l’origine d’une véritable révolution du regard.

Dans un article de 1997, « Se voir face à face, clairement, à travers un verre », il relève toute la spécificité de ce réservoir. À la différence du vivier ou du bassin, l’aquarium est selon lui le premier moyen de maintenir « une communauté stable d’organismes aquatiques, que l’on peut regarder non pas du dessus, à travers des eaux agitées en surface par des rides et, de ce fait, opaques, mais nez-à-nez, et de côté, à travers une paroi de verre transparente et de l’eau claire[6] ». Un tel changement dans la manière de voir le monde subaquatique n’est pas sans conséquence sur les représentations qui en sont faites. L’historien prend pour exemples deux illustrations respectivement issues de la première et de la quatrième édition de La Terre avant le Déluge de Louis Figuier. Alors que la première montre les organismes préhistoriques posés sur des roches émergées, comme à marée basse, la seconde dresse un écran invisible vertical pour dévoiler, sous la ligne de flottaison tracée au milieu de l’image, la scène d’un monde sous la surface.

[Figure 3][Figure 4]

 

Linvention de laquarium

 

Ce qui est étrange avec l’aquarium, c’est qu’il n’est pas conçu par un biologiste ou un océanologue, mais par un chimiste. Le 04 juin 1850, Robert Warington présente devant la Société Royale de Chimie de Londres les résultats de ses expériences sur la photosynthèse et l’échange de gaz entre faune et flore aquatiques[7]. Ils aboutissent à l’aquarium tel que nous le connaissons aujourd’hui : un récipient de verre translucide dans lequel peut être maintenue et observée « cette communauté stable d’organismes aquatiques » dont parle Stephen Jay Gould. Une telle stabilité n’est alors obtenue que par une biocénose complète. Seule la présence respective d’animaux et de végétaux aquatiques permet, selon Warington, de maintenir un équilibre à l’intérieur de la cuve.

Son expérience est simple. Le savant utilise un récipient de 54,5 litres au fond duquel il dépose un mélange de boue et de sable avec plusieurs blocs de grès et de tuf calcaire. Deux poissons rouges sont introduits dans la cuve dont l’aménagement offre de nombreuses cachettes. Le savant plante également une pousse de Valisneria spiralis ; ses racines sont plongées profondément dans les sédiments pour l’empêcher de flotter. Cette espèce est connue pour sa croissance rapide mais, très vite, ses feuilles jaunissent et se détériorent. L’eau s’opacifie quand des algues vertes se multiplient à la surface et sur les parois de la cuve. Warington dispose alors cinq ou six limnées, des sortes d’escargots d’eau, qui se nourrissent de ces algues et de la matière végétale en décomposition. L’eau est bientôt nettoyée de ses impuretés et l’équilibre entre les règnes animal et végétal est assuré. Warington en veut pour preuve la propagation de la Valisneria et les belles couleurs de ses poissons rouges qui se régalent des larves de mollusques, limitant ainsi leur surpopulation. Fort de son succès, le savant cherche à appliquer la même méthode dans un aquarium marin, remplaçant seulement les poissons rouges par des gobies, les escargots par des bigorneaux, et les plantes par des algues. En 1853, selon ses déclarations[8], il atteint encore un parfait équilibre entre les animaux et les végétaux. La même année, le premier aquarium public, The Fish House, ouvre ses portes à Regent’s Park, à Londres.

[Figure 5]

L’aquarium de Warington, il faut le souligner, est encore expérimental. Or, ce qui n’est qu’une hypothèse, laquelle doit encore être confirmée en milieu naturel, est immédiatement érigée en fait indéniable, en véritable paradigme scientifique. Ce n’est pas tant que l’exploration de la mer soit encore techniquement difficile, non : les premiers aquariophiles, tout comme la majorité des savants de l’époque, ne la jugent tout simplement pas utile. Face à la plongée de Henri Milne-Edward près des côtes de Sicile en 1844, exception notable au sein de la communauté scientifique de son temps, la réaction de Philip Henry Gosse est éloquente.

Dix ans plus tard, dans l’un des premiers ouvrages consacrés à l’aquarium, il déclare ainsi : « Il y a de cela quelques mois, un entrefilet circulait dans les journaux au sujet d’un éminent zoologiste français qui, afin d’étudier les animaux marins de Méditerranée, se serait muni d’un vêtement imperméable, de lunettes adéquates et d’un tuyau respiratoire. De cette manière, il aurait pu déambuler sur le fond à une profondeur considérable et examiner le comportement de diverses créatures occupées à leurs activités. Qu’un projet si élaboré ait vraiment été tenté, je ne peux le certifier; je n’en prévois de toute façon que des résultats négligeables. L’aquarium marin, par contre, promet assurément […] de nous faire connaître les étranges créatures de la mer, sans plonger pour les regarder[9] ».

De paradigme, l’aquarium prend irrésistiblement le statut de modèle officiel du monde subaquatique. Il est sans précédent ni concurrent pour figurer un univers jusqu’alors inconnu, ignoré et, à quelques exceptions près, inimaginé. Quelques dates suffisent à le démontrer : les premières photographies sous-marines véritablement lisibles, selon le procédé de Louis Boutan et Joseph David, ne datent que de 1893 ; les premières photographies couleur datent, elles, de 1917, et encore elles ne sont publiées que dix ans plus tard ; les premières prises de vues animées en milieu subaquatiques apparaissent enfin en 1912[10]. L’aquarium est donc non seulement le premier et longtemps le seul à dévoiler le monde subaquatique, mais également à le mettre en image. Comment en effet parler autrement des organismes perçus à travers un écran de verre transparent et, qui plus est, le plus souvent quadrangulaire ? La relation présupposée image-modèle entre ce réservoir et le monde sous la surface est nécessairement biaisée. L’aquarium ne copie pas un territoire naturel que son inventeur même méconnaît. Non : il s’agit d’une création artificielle, humaine, déduite d’un processus découvert en laboratoire, et à partir de laquelle est envisagé l’environnement subaquatique effectif. Cherchant à valider une hypothèse, Warington génère littéralement la première image d’un territoire encore largement interdit aux hommes.

Car ce chimiste ne se contente pas d’une démonstration scientifique. Dès 1852, il fait état d’un nouveau design de cuve : « J’ai […] adopté une forme de réservoir […] présentant des surfaces de verre planes à l’avant et à l’arrière, le socle et les côtés latéraux en ardoise, le tout surmonté d’une plaque de verre mobile pour éviter la poussière et la suie. Afin de rendre plus ornemental ce dispositif destiné au séjour, plusieurs blocs de tuf ou de grès sont fixés aux extrémités à l’aide de ciment romain. Émergeant de l’eau, des corniches et des escarpements apparaissent ainsi pour accueillir mousses et fougères, bientôt luxuriantes dans cette atmosphère chargée d’humidité[11] ».

 

[Figure 6]

 

Au vu de certaines réalisations contemporaines, force est d’abord de constater l’influence persistante de ce modèle initial, lui-même façonné sur l’exemple du jardin paysager anglais et imprégné de cette esthétique apparue à la fin du XVIIIe siècle : le pittoresque. À l’instar de leurs prédécesseurs, et quoique d’autres références les marquent par ailleurs[12], les aquariophiles actuels recherchent encore cette forme de beauté opposée au lisse et qui, pour reprendre les mots de Joël Cornuault, « introduit dans le regard un tas d’irrégularités plaisantes[13] ». Or, au-delà de l’invention de Warington, et ce qui est plus surprenant, on ne peut que noter les grandes correspondances entre les mises en scène de l’aquarium et le goût des plongeurs-amateurs de nos jours.

[Figure 7]

 

Pittoresque sous-marin

 

Afin de réfléchir à la notion de « paysage sous-marin », une étude d’experts de Créocéan, en 2016, tentait d’établir les caractéristiques des sites subaquatiques en vue de valoriser les aires maritimes. L’analyse précise de plusieurs zones du littoral méditerranéen démontre clairement l’engouement pour les sites subaquatiques au relief accidenté. « Les grandes cavités visitables (grottes, arches, tunnels, très grands surplombs, cheminées), les canyons, les cirques, les tombants et les pitons côtiers aux rochers pointus » sont les plus appréciés des plongeurs, lorsqu’ils y trouvent des « poissons de pleine eau », observés avec plus de facilité que les animaux de fond, ou de « grandes espèces dressées », types algues ou madrépores[14].

Si on se reporte au premier théoricien du genre, William Gilpin, pour qui l’objet pittoresque se distingue avant tout par sa rudesse et sa rugosité, le bel objet se définissant à l’inverse par l’uni et la netteté[15], la dimension pittoresque est ici évidente. L’un de ses successeurs, Uverdale Price, met quant à lui en avant l’idée de complexité, qui, dans le paysage, se comprend comme « cette disposition d’objets qui, par une dissimulation partielle et incertaine, excite et nourrit la curiosité[16] ». Mais la similitude avec les conseils que donne en son temps Philip Henry Gosse est encore plus frappante.

Dans un manuel de 1855, il écrit : « Des masses de roches, de dimensions adaptées à l’aquarium, doivent être installées de manière à fournir des abris et une protection aux animaux de même que de l’obscurité. Pour ce faire, à l’image d’une table ou d’un cromlech, une pierre peut être posée à plat sur deux ou trois blocs verticaux ; deux grands rocs peuvent également être penchés l’un contre l’autre pour former une arche grossière ; — quelque soit l’arrangement choisi, une attention doit être portée à la stabilité de l’assemblage. Le type de roche importe peu, — calcaire, grès, granit ou conglomérat — mais plus les blocs seront rugueux, plus ils présenteront d’aspérités et de cavités et plus beau sera l’effet produit[17] ».

La grotte et la montagne qu’évoquent les assemblages de Gosse, empruntées à la peinture et à l’art des jardins, sont devenus des éléments fondamentaux du décor de l’aquarium autant que des objets recherchés aujourd’hui par les plongeurs. Bien qu’à une toute autre échelle, les mêmes gouffres sont simultanément convoqués dans les aquariums publics. Dès 1867, l’aquarium d’eau douce de Paris, construit à l’occasion de l’Exposition Universelle, prend des allures de caverne sous-marine, de même que l’Aquarium Unter den Linden, ouvert deux ans plus tard à Berlin, quand celui du Havre, en 1868, a la forme de la grotte écossaise de Fingal.

[Figure 8]

De nos jours, ce type de décor se perpétue largement, ne serait-ce que dans certains espaces du Zoo de Vincennes à Paris, au Mořský svět, l’aquarium de Prague, ou encore à l’Aquarium marin de Trégastel, littéralement creusé dans des blocs de granit rose .

[Figure 9]

 

Un océan peuplé

 

Pour finir, et pour revenir à ma réaction face aux clichés de Nicolas Floc’h, l’appréciation du monde subaquatique reste indissociable de la présence de poissons. L’étude de Créocéan citée plus haut s’appuie sur trois paramètres fondamentaux : la nature du relief et du substrat, les traces ou perturbations du milieu liées aux activités humaines et, surtout, la présence d’animaux et de végétaux. C’est ce qui est si perturbant face aux photographies de Nicolas Floc’h : elles ne mettent pas l’accent sur l’animal, mais bien sur le paysage, sur la topographie particulière du relief. Habituellement, le plongeur, comme le visiteur d’un aquarium public, veut d’abord voir des poissons, et en quantité.

Depuis l’Antiquité, on considère la mer comme un lieu d’abondance, peuplé de nombreuses bêtes plus étranges les unes que les autres. Pline l’Ancien déjà, la décrit comme offrant « une nourriture aussi tendre que généreuse […], sans cesse, elle procrée […] tous les êtres naissant dans une partie quelconque de la nature se trouvent aussi dans la mer, sans compter beaucoup d’autres qui n’existent nulle part ailleurs[18] ». Une fois dépassée la peur qu’inspire longtemps la mer et ses rivages, comme en parle si bien Alain Corbin[19], le XIXe siècle renoue avec cette tradition antique. Jules Michelet, notamment, parle de la « fécondité de la mer[20] ». Elle est pour lui « la grande femelle du globe, dont l’infatigable désir, la conception permanente, l’enfantement, ne finit jamais[21] ».

[Figure 10]

Les premiers aquariophiles s’inspirent vraisemblablement de ces conceptions, rassemblant dans des récipients parfois très restreints des quantités prodigieuses de spécimens, promis forcément à une fin rapide. Henry Noel Humphreys, dans Ocean Gardens, décrit ainsi l’empirisme de Philip Henry Gosse à propos de l’aquarium marin. L’une de ses premières tentatives consista à introduire 58 espèces différentes dans un réservoir de 60 cm de long par 30 cm de large qui abritait déjà plusieurs roches pour former des sortes de niches. Au total, Gosse disposa en même temps 15 plantes pour plus d’une centaine d’animaux (28 poissons, 22 mollusques, 20 crustacés, 21 anémones, 8 étoiles de mer et quelques madrépores). Les animaux s’entre-dévorant et l’oxygène ne suffisant pas à cette surpopulation, l’aquarium devint un véritable charnier où la quasi-totalité des individus disparut[22].

[Figure 11]

Et les illustrations, scientifiques ou non, perpétuent ce modèle. En témoigne parfaitement l’une des premières représentations du genre : une aquarelle de Christian Schussele et James M. Sommerville de 1859. Une telle concentration d’animaux est pour le moins surprenante. De leur côté, les planches de Riou et de Neuville pour le célèbre roman de Jules Verne, de même que les longues énumérations d’animaux de l’auteur, tiennent plus de l’illustration naturelle classique, où les êtres apparaissent selon leurs ordres ou leurs genres, que d’une vision réaliste de monde sous-marin. Rien d’étonnant cependant lorsque l’on apprend l’impact qu’a sur Jules Verne la visite de l’aquarium marin de Paris de l’Exposition Universelle de 1867[23].

[Figure 12][Figure 13]

Comme le visiteur d’un aquarium public à visée scientifique, les personnages de Vingt mille lieues sous les mers découvrent à travers les vitres du Nautilus des tableaux d’animaux à la fois classés et nombreux. Les aquariums contemporains, étonnamment, persistent à déployer cette vision véritablement paradisiaque du monde de la mer, une vision paradoxale et problématique, au regard de la réalité de ces territoires autant marqués par les effets de la pollution que par la surexploitation de l’homme[24].

[Figure 14]

 

 

 

Bibliographie

 

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[1] Gérard Lenclud, « L’Ethnologie et le paysage. Questions sans réponses », dans Claudie Voisenat (dir.), Paysage au pluriel. Pour une approche ethnologique des paysages, Paris, Maison des sciences de l’homme, 1995, p.8.

[2] Voir par exemple l’entretien d’Anne-Gaëlle Rico avec Gabriel Gorsky, directeur de recherche au laboratoire d’océanographie de Villefranche-sur-Mer, « Fonds marins : “ 75 % des zones très profondes restent inexplorées ” » [En ligne], mis en ligne le 26 mars 2012, consulté le 14 octobre 2017. URL : https://www.lemonde.fr/sciences/article/2012/03/26/fonds-marins-75-des-zones-tres-profondes-restent-inexplorees_1676015_1650684.html&gt

[3] Voir par exemple le site du WWF, « Coraux. Joyaux des océans » [En ligne], mis en ligne le 23 octobre 2017, consulté le 09 février 2019. URL : https://www.wwf.fr/especes-prioritaires/coraux

[4] Voir Valérie Chansigaud, Histoire de lillustration naturaliste, Paris, Delachaux et Niestlé, 2009.

[5] À propos de l’exploration sous-marine, voir notamment Jean-René Vanney, Le Mystère des abysses. Histoires et découvertes des profondeurs océaniques, Paris, Fayard, 1993.

[6] Stephen Jay Gould, « Se voir face à face, clairement, à travers un verre », dans Les Coquillages de Léonard, Paris, Seuil, 2001, p.68.

[7] Robert Warington, « Notice of Observations on the Adjustment of the Relationship between the Animal and Vegetable Kingdoms, by which the Vital Functions of Both are Permanently Maintained », Quaterly Journal of the Chemical Society of London, troisième série, volume 1, 1851, pp.52-54.

[8] Robert Warington, « On Preserving the Balance between the Animal and Vegetable Organisms in Sea Water », The Annals and Magazine of Natural History, seconde série, volume 12, 1853, pp.319-324.

[9] Philip Henry Gosse, The Aquarium : an Unveiling of the Wonders of the Deep Sea, Londres, Van Voorst, 1854, pp.5-6.

[10] À propos de l’évolution de la photographie sous-marine, voir Steven Weinberg Philippe L. J. Dogué et John Neuschwander, 100 ans de photographie sous-marine, Paris, A. Schrotter, 1993.

[11] Robert Warington, « The Aquatic Plant Case, or Parlour Aquarium », dans Arthur Henfrey (dir.), The Garden Companion and Florists Guide, Londres, William S. Orr and Co., 1852, pp.5-7.

[12] Une part importante de l’aquariophilie contemporaine, l’aquascaping, témoigne en effet de l’influence directe d’une vision orientale de la nature, ce qui inclut autant la tradition du paysage en Chine, la culture des arbres nains ou la conception japonaise du jardin.

[13] Propos de Joël Cornuault, enregistré dans l’émission LSD, La série documentaire, « Quatre expériences de retour à la nature. Épisode 1 : Sur les sentiers de la liberté. Henry David Thoreau et Elisée Reclus » (réal. François Teste ; prod. Perrine Kervran), diffusée le 1er janvier 2018 sur France Culture. Site internet de France Culture, consulté le 15 mai 2020. URL : https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/4-experiences-de-retour-a-la-nature-14-sur-les-sentiers-de-la-liberte-henry-david-thoreau-et-elisee

[14] Sébastien Thorin, Thibault Schvartz et Éric Dutrieux, « Élaboration et mise en place d’un indice des paysages sous-marins en méditerranée », Créocéan / Ecolotech, 2016, [En ligne], consulté le 10 janvier 2017. URL : https://www.salon-ecologie.com/ wp-content/uploads/2016/09/Sebastien-Thorin_CREOCEAN_Elaboration-de-la-mise-en-place-dun-indice-des-paysages-sous-marins-en-m%C3%A9diterrann%C3%A9e-copie-min.pdf

[15] Voir William Gilpin, Trois Essais sur le beau pittoresque : sur les voyages pittoresques et sur lart desquisser les paysages, Paris, Moniteur, 1982, pp.15-16.

[16] Uverdale Price, Essays on the Picturesque as Compared with the Sublime and the Beautiful and, on the Use of Studying Pictures for the Purpose of Improving Real Landscape, Londres, J. Robson, 1796, p.26.

[17] Philip Henry Gosse, A Handbook to the Marine Aquarium, Londres,Van Voorst, 1855, pp.12-13.

[18] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, Livre IX, trad. E. de Saint-Denis, Paris, Les Belles Lettres, 1955, p.37.

[19] Alain Corbin, Le Territoire du vide : lOccident et le désir du rivage (1750-1840), Paris, Aubier, 1988.

[20] Jules Michelet, La Mer, Paris, Gallimard, 2005, p.111.

[21] Ibid., p.113.

[22] Henry Noel Humphreys, Ocean Gardens, Londres, Sampson Low, 1857, pp.28-33.

[23] Voir Natascha Adamowsky, The Mysterious Science of the Sea, Londres, Routledge, 2015, p.79.

[24] Parmi les nombreux ouvrages et articles sur le sujet, voir par exemple Callum Roberts, Océans. La Grande Alarme, Paris, Flammarion, 2013.

Citer cet article

Quentin Montagne, « Le Pittoresque en submersion », [Plastik] : Art et écologie : des croisements fertiles ? #09 [en ligne], mis en ligne le 14 septembre 2020, consulté le 02 décembre 2020. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/le-pittoresque-en-submersion/

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