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Journal des temps de l’après

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Le 4 aout 2020 survient dans le port de Beyrouth une double explosion qui détruit et dévaste la moitié de la capitale, en particulier les quartiers qui font directement face au port. Le bilan est effroyable : 6500 blessés, 210 tués, plus de 300000 habitations détruites ou gravement endommagées. Le nombre de sans-abris est incalculable. Cette catastrophe survient au moment où le Liban fait face à une situation socio-économique et politique des plus sombres de son histoire. Ruine du système bancaire, faillite de l’État et crise sanitaire sont les nouvelles composantes d’une réalité qui connait, durant ces années, un tournant violent.

Ayant été au cœur des événements du 4 août 2020, il ne m’a pas semblé possible d’avoir le recul attendu d’une publication universitaire. J’avais commencé l’écriture de ce journal un an, jour pour jour, après ce que nous appelons désormais le désastre ou la catastrophe, au moment aussi où la crise politique et économique connait une hallucinante aggravation, mettant littéralement en panne toute l’infrastructure du pays. Ce journal tient lieu, ici, de témoignage.

Comme l’écriture d’un journal est un exercice qui se heurte à des difficultés qui lui sont propres, et que la pratique du diariste est une pratique essentiellement expérimentale, ces extraits, pris d’un ensemble disparate, se donnent également à lire en miroir, comme une réflexion sur la difficulté à construire un récit, les limites d’une écriture fragmentaire et, ce faisant, ses errances dans le recours à d’autres fragments de lettres et de fiction qui, se laissant envisager sous le même régime de la fin, participent à la production du sens tout en donnant à comprendre que ce dernier reste hors d’atteinte. L’écriture labyrinthique qui en résulte est à l’image d’une situation difficile à appréhender, si ce n’est dans son éclatement.

 

Beyrouth, le 4 août 2021

Il y a de la mort en moi.

Depuis le 4 août 2020. Depuis que la mort nous a traversés.

Je la sens, cette chose qui m’empêche de vivre. Aujourd’hui, un an après, je parviens à la nommer. Peut-être parce que je la sens se décomposer.

Une partie de moi a également explosé, ce mardi 4 août 2020, à 18h07. Je sais que je ne la retrouverai plus, partie en mille morceaux, irrémédiablement brisée. Une autre est restée là-bas, dans cet autre ici que cet ici dans lequel je vis et j’écris, retenue dans une dimension parallèle dans laquelle l’explosion s’est figée, prise au piège de cet instant, halluciné, où la ville fut détruite. Les morts cherchent encore leur sépulture. Dans cet ici dans lequel la vie poursuit son cours, le monde s’est reconstitué, comme un décor de théâtre. Dans ce vaste théâtre, je vis, et aussi j’écris.

Je sens cette mort se décomposer en moi, comme on sent quelque chose qui est là, depuis longtemps, déjà. Il est d’ailleurs probable qu’elle ait été là bien avant le 4 août 2020. Youssef me disait que les émotions montaient en moi et puis se figeaient dans mes yeux. Il est donc probable que cette mort, je l’aie toute ma vie côtoyée, et mes tentatives pour être heureuse, comme on dit, n’ont jamais été que des efforts pour la contrer, la neutraliser.

« Tu es morte, m’avait-il dit ce jour-là. Les choses naissent en toi et aussitôt elles meurent. Ou alors tu les tues. Quand elles arrivent dans tes yeux, elles sont déjà mortes ».

Alors oui, ce 4 août 2021, assise à la même place dans laquelle j’étais assise, un an auparavant, lorsque la mort est venue me traverser, quand les murs de ma maison ont tremblé, quand mon monde s’est écroulé et que la ville a explosé, je l’attends. J’ai revêtu les mêmes habits que je portais ce jour-là. A 18h07 les deux mondes pourront peut-être, le temps d’un instant, se rencontrer, et moi, je serai peut-être libérée.

Dans cette ville ouverte aux quatre vents, je suis un bruissement parmi les bruissements, une plainte parmi les plaintes, un débris parmi les débris, une ruine parmi ses ruines.

Je suis morte, parce qu’il y a de la mort en moi.

 

Beyrouth, le 15 août 2021

La chaleur est accablante. L’air est immobile.

Beyrouth sombre dans la nuit.

Les restrictions sur le fuel et l’essence sont de plus en plus sévères. Les générateurs de courant sont épuisés. La décision de suspendre la distribution d’électricité est générale.

La nuit est oppressante. Il faut affronter l’obscurité, la chaleur, et aussi la solitude et le désespoir, car aucune issue ne semble possible. Chacun de nous est enfermé dans son drame, et Beyrouth se dépeuple. Les amis sont partis. Ceux qui sont encore là sont montés dans les montagnes, lorsque c’est possible, pour trouver un peu d’air. La chaleur d’août est accablante. Et elle l’est bien plus cette année que les climatiseurs sont inutiles. Elle l’est bien plus avec le manque d’espoir. J’ai le sentiment de m’éteindre, chaque jour un peu plus.

Ceci est le récit d’une agonie.

Les immeubles d’en face sont aussi dans le noir. Les façades sont aveugles. Personne ne me voit. De même, je ne vois personne. Je suis seule dans l’immeuble devenu désert. Mes voisins sont partis, et moi j’attends. Je ne sais pas ce que j’attends. J’attends en tout cas que Beyrouth sorte des ténèbres, littéralement. Alors quand la nuit tombe, que l’air s’immobilise, que les minuscules gouttes de sueur recouvrent mon corps et mouillent mes cheveux, tout près de la nuque et des tempes, je me mets à écrire.

Au sein du malheur collectif gît aussi un malheur incommensurable, sans fond, lourd de tout le malheur du monde, et de celui de tous les temps.

Écrire permet de survivre. J’ai longtemps cru qu’écrire permettait de vivre. Qu’on écrit pour un supplément de vie. Parce qu’une seule vie ne suffit pas. Aujourd’hui j’écris parce qu’il est trop tard pour vivre, parce que très bientôt nous allons mourir. Nous avons voulu vivre, mais la vie n’a pas voulu de nous.

 

Beyrouth, le 28 août 2021

« Tu es morte, m’avait-il dit ce jour-là. C’est comme si tu n’y croyais pas, ou que tu n’y crois plus. » Il est même probable que je n’y aie jamais cru. C’est comme si j’étais morte avant d’être née. Et c’est bien vrai, je dois bien le reconnaitre, qu’il y a quelque chose de terrible dans le fait qu’on est un mort-né, ou une morte-née, ou d’être née pour aussitôt mourir. De savoir que l’on était destiné à la vie. Mais qu’on a choisi la mort. Ce n’est pas comme si on n’était jamais né. On a vécu, suffisamment, une fraction de seconde suffit, pour éprouver la morsure de l’air, la douleur des poumons, et la violence de la vie qui s’impose en nous. Suffisamment pour n’en faire jamais le deuil. On a quand même voulu la mort. Peut-être parce que dans la mort, les choses deviennent immuables, et elles ne font plus peur.

 

                                Helsinki, le 2 décembre 2015

Nayla

Il fait si froid à Helsinki, et je pense à toi. Le lac est gelé. J’ai voulu partir, loin, mais en réalité j’ai été bien plus loin que je ne le pensais. Quelque part d’où il deviendra difficile de revenir. Là où l’on oublie le soleil, et certainement la chaleur. Et il est probable que j’aie voulu oublier beaucoup d’autres choses encore. Les ai-je vraiment oubliées ? Elles se sont mues en élégie, et elles pleurent dans ma tête, comme des sanglots sans début ni fin, des lamentations d’un autre monde. Aussi, quand je pense à toi, c’est davantage comme on pense à une statue de glace, comme il y en a ici, à Helsinki, immortelle dans mon souvenir, menacée pourtant par la fonte, comme lorsque tout finit.

Je t’écris pour t’oublier. Lorsque j’aurai fini de t’écrire, cela signifiera que tu ne seras plus qu’une idée. Je pourrai vivre sans l’idée de toi, au quotidien. J’aurais fait de toi autre chose qu’une réalité. Tu deviendras une fiction, et je pourrai alors t’oublier pour te retrouver, même et pourtant autre. Je me raconte cette histoire afin qu’elle puisse s’épuiser. Peut-être te donnerai-je ces lettres un jour ? Peut-être que ce jour là où je t’aurai en face de moi, cela n’aura plus aucun sens de te les donner. Je n’aurai plus qu’à rester avec mon délire de toi, que je serai seul à comprendre.

Youssef

 

 Beyrouth, le 3 septembre 2021

Les mots de Youssef, et les lettres qu’il m’envoya un jour pour se libérer d’une histoire qui, depuis, fut davantage la mienne, s’invitent dans les miens, dans ce qui tente de ressembler à un journal, un journal de la fin, et de ce qui peut lui succéder, ce journal des temps d’agonie.

J’attends la nuit pour me poser et me plonger dans ce quelque chose qui ne ressemble pour le moment à rien. J’attends la nuit comme on attend le jour.

Ce journal m’est aujourd’hui nécessaire. Pour que je puisse avoir cet espace où l’on n’attend rien de moi et où je n’attends rien de moi-même, mais qui ouvre à des possibles où respirer, imaginer restent justement possibles. Où les choses ne sont pas encore dites, ni décidées.

J’ignore ce que j’en ferai. Un roman ? Je suis trop épuisée pour en écrire un. Épuisée de vivre, épuisée d’avoir vécu. Et les histoires sont épuisantes. Peut-être des fragments. Des lettres, des tentatives d’écritures faites d’invisibles repentirs. Des morceaux d’histoire, de vie.  Ramasser des bribes de vie et de textes comme on ramasse des morceaux. Comme on tente de faire avec ce qui existe. Ce qui existe après le désastre. Comme on écrit le désastre. Peut-être raconter comment tout cela a commencé, et aussi comment tout cela, peut-être, finira un jour.

Au commencement c’était la guerre. Bien sûr, on pourrait tout aussi bien dire que cela a commencé avec la morsure de la naissance. Je dirai aujourd’hui que cela a donc commencé en 1975. C’est d’un autre temps, et pourtant c’était hier, lorsque la guerre a fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui, des adultes étrangement jeunes, qui n’ont jamais grandi au-delà de ce temps « entre chien et loup », heureux autant que malheureux. Étrangement vieux aussi, parce que trop fatigués d’avoir vécu. Ces vieux enfants que nous sommes sont les adultes brisés d’aujourd’hui. C’était hier parce que la vie, les politiques, les uns et les autres ne nous ont pas rendu justice. C’était hier parce que rien n’est terminé. J’avais écrit quelques pages en 2010, un récit auquel j’avais voulu donner les allures de la fiction.

 

Fragment de fiction, novembre 2010

 Au commencement c’était la guerre. Et puis après aussi. Avant, c’étaient les  limbes.

Il y avait de la poussière. Elle se trainait sur les meubles de bois brun puis s’élevait entre les quatre murs de la pièce réchauffée par le soleil d’hiver, poussière d’astre suspendue dans l’atmosphère. Je tendais la main. Mes doigts traversaient le rayon lumineux, jouaient avec les particules élémentaires, l’œil rivé à leur mystérieuse chorégraphie. Puis je retournais vers la fenêtre, grimpais sur le canapé de velours élimé aux larges accotoirs en bois et levai le voile blanc du rideau. Le front collé à la vitre, à travers l’auréole de plus en plus grande que mon souffle dessine sur les parois, je ne vois plus que le soleil, entre les deux pluies d’automne qui mouillent les façades grises des immeubles d’en face. Mes yeux clignent, et je m’empresse de les fermer pour entrer dans une longue nuit qui me semble aujourd’hui être celle de l’enfance, une enfance entièrement contenue dans ce moment dérobé au temps, celui où quelques particules de poussière effectuent une danse envoutante sur laquelle mes paupières, fatiguées de regarder le soleil, se ferment pour dormir quelques années que j’ai bien du mal, aujourd’hui encore, à mesurer.

J’ai longtemps différé l’écriture de ce moment, fragile comme une poussière d’étoile, où tout commence. La peur, peut-être, de mesurer le nombre d’années qui m’en séparent. Ce moment, pourtant, où on reprend les choses là où elles ont commencé, je l’ai toujours imaginé comme une certitude, celle que l’on a un jour de grandir, de terminer ses études, de travailler, et d’aimer. Et bien sûr de vieillir. Mais que reste-t-il à dire lorsque tout a déjà été dit, tant de fois déjà. Que tout est destiné, un jour ou l’autre, à s’effriter dans la poussière des mots ? Que reste-t-il à faire sinon les réécrire, les réécrire encore, jusqu’à l’oubli, jusqu’à la mort des choses et du monde ?

Et alors que raconter ? Mon enfance, insignifiante et terne au point où je peine à me rappeler où et comment cela commence et finit ? Mon adolescence sans intérêt et dépourvue de rêves ? Ou l’adulte désenchantée que je suis devenue, dans une ville dont on ne sait si elle se construit ou achève de se détruire et dont les ruines à venir s’érigent sur les débris de celles qui restent, sinistres et poussiéreuses comme une vaste nécropole ? Comme ces châteaux de sable perpétuellement construits puis détruits sur la grève du temps, pris dans leur propre dissolution, un moment quelque part entre la fin des temps et leur énième recommencement, dans une histoire destinée à mourir avant même d’avoir commencé ?

Je m’appelle Zeina Harb et je suis née ici, dans cette ville ancienne bâtie sur les flots, sur les sables mouvants du temps et les séismes de l’histoire, que je n’ai pas choisie mais dont je partage le destin sans qu’il m’ait venu un seul instant l’idée qu’il pouvait en être autrement. Mon histoire est celle d’une génération maudite parce que sans histoire. Sans autre histoire que celle qui, sortie un jour des flots, comme les monstres marins des légendes, est venue nous engloutir. Sans autre histoire donc que celle d’une guerre qui fit de nous une génération d’enfants attardés dont on aurait volé les rêves et les désirs. Une génération d’enfants castrés, grandis à l’ombre de leur propre impuissance. Des fantômes, sans épaisseur et sans ombre, dans une fin des temps dont on n’aurait pu croire qu’elle fut si imminente, ni si familière. De cette anomalie qui est notre signe distinctif nous avons tenté de puiser ce qu’il était possible de puiser afin de grandir, et emplir l’espace de notre insignifiance.

Je ne l’ai pas choisi, mais je suis là, pour porter le cours d’une vie et son poids d ‘années auxquelles je m’étonne encore d’avoir survécu. Non, notre génération n’est pas prédestinée pour de grandes choses. Le fait d’avoir survécu ne fait pas de nous des héros. Simplement des vieux avant l’âge, morts avant d’avoir vécu, ou alors des enfants qui n’ont jamais grandi, bloqués dans l’utopie des temps heureux, des temps qui précèdent les leurs, des temps qui n’ont le plus probablement jamais existé. Une génération d’enfants sans passé et sans avenir, pris entre deux âges, ne pouvant ni grandir, ni se résoudre à mourir.

Il ne me reste plus qu’un présent sans présence que je m’empresse de solliciter de peur qu’il ne m’oublie. Un présent hanté par des ombres fugitives, des illusions, des êtres et des choses qui s’invitent par cette brèche aujourd’hui laissée ouverte, cette brèche du temps qui, tôt ou tard, se refermera sur nos histoires, définitivement, et emportera avec elle notre espoir en une humanité meilleure.

Je m’appelle Zeina Harb et je fais partie de ces enfants sans âge, vivant dans les limbes où nagent les souvenirs d’un temps perdu, irrémédiablement perdu, insupportablement perdu, perdu, perdu.

Cette impuissance reste sans doute ce que nous connaissons le mieux. Quand tout fut terminé, c’est encore elle qui nous dit qu’il était trop tard pour vivre, et que nous ne pouvions que raisonnablement réaliser ce qu’il était temps de réaliser avant que, là encore, il ne soit trop tard. Nous nous sommes empressés de vivre de petites vies d’adultes, afin que nous puissions être des adultes avant de vieillir sans l’avoir jamais été. Nous nous sommes coulés dans des choses sérieuses qui firent de nous des personnes sérieuses. Nous avons tenté de trouver des conjoints à nos vies, d’engendrer, de nous créer des familles et ce qu’on appelle des liens, nous avons été utiles. Nous pouvions à présent vieillir. Nous sommes nés sans rêves. Nous allons mourir sans rêves. Car il est trop tard aussi pour rêver.

C’est à cette génération que j’appartiens, et même si l’on ne parle plus guère entre nous de la guerre, puisque tout cela est révolu et appartient à d’autres temps, nous savons que nous pouvons nous comprendre. Nous partageons cette chose dont nous ne parlons pas, dont plus personne ne parle. Nous n’avons pas besoin de la nommer. Il suffit de savoir que nous avons le même âge, cet âge sans âge des enfants qui ne seront jamais grands, d’évoquer telle ou telle autre année de notre hypothétique histoire, les regards se baissent, et chacun tente de regarder en lui-même afin de contempler ce qu’il en reste. Certains noms nous reviennent parfois, des dates, des morts dont on se souvient, ceux dont plus personne ne parle, héros sans visages d’épopées oubliées, dans des cités anciennes couvertes par la lave des temps, enfouies derrière les remparts du passé. Mutilés de la mémoire et du cœur, nous tentons pourtant de vivre dans ce monde sans mémoire, qui ne se souvient plus de ce qu’on a été, nous qui ne nous sommes illustrés dans aucune action particulière, dont le vécu n’aura jamais été épique ni grandiose, simplement ordinaire, si ordinaire, désespérément ordinaire.

Au commencement il y avait de la poussière. Elle virevoltait dans l’atmosphère incertaine des souvenirs. Puis il y eut la guerre.

Beyrouth, le 28 septembre 2021

Hier j’ai vu Christine, on s’est donné rendez-vous dans un bar de Badaro, dans l’un de ceux dans lequel nous allions avant le 17 octobre 2019, le jour où elle inaugurait Home Works, le forum sur les pratiques culturelles qu’elle organise tous les 2 ans à Beyrouth ; le soir même, la Thawra – la révolution -, avait fait son entrée dans nos vies. Le décor était resté le même. Pourtant, deux années étaient passées depuis la Thawra, l’exaltation du changement, et la folie d’y croire. Deux années et puis il y eut la crise, les restrictions sur les capitaux, le manque d’argent, le sentiment d’injustice, la frustration, la révolte, la révolte vaine, la répression, les boules lacrymogènes et les balles en caoutchouc, les coups, les blessures, le pneus que l’on brûle, les routes coupées, la crise sanitaire sur fond de désespoir, le masque qui fait son entrée dans nos vies, le manque de place dans les hôpitaux, les décès des uns et des autres, parents, voisins, amis, amis d’amis, l’incapacité du recul, d’y comprendre quelque chose, quelque chose de plus que ce qu’on comprend déjà, puis la catastrophe du 4 août, le désastre humain, les morts pour rien, les morts que l’on n’a toujours pas retrouvé, la ville détruite, les maisons explosées, les gens dans les rues, les urgences, la nuit passée à sillonner la ville à la recherche de soins, la deuxième phase de la pandémie, des morts, encore des morts, qu’on laisse partir dans le détachement, parce que nous n’avons plus de place en nous pour de la tristesse, l’affreuse solitude des familles, la pauvreté, le manque de médicaments, d’électricité, de fuel, d’essence, d’eau, de pain, de lait, manque de tout, manque d’humanité, manque de soutien, manque d’espoir, épuisement, désir d’en finir, il y avait de tout cela, durant ces deux années où on ne s’était pas vues, et nous étions comme deux bateaux dans la nuit.

La dernière fois que nous étions ensemble, nous marchions côte à côte sur la place des martyrs. Nous appartenions encore à un autre monde que celui dans lequel nous avons été jetées, comme des enfants expulsées du ventre de leur mère. Un monde finissait et nous avions alors la passion de croire que nous étions en train de changer nos destinées. Un monde finissait et un autre émergeait du chaos de la révolution, mais ce fut le chaos lui-même. Un monde est né, qu’on n’appellera pas nouveau, et c’est dans ce monde-là que j’ai rencontré Christine hier. Nous avons vieilli, toutes les deux. Nous n’y croyons plus, nous ne croyons plus, et continuons quand même de faire les gestes d’y croire, parce que nous n’avons pas le choix. Nous nous étions isolées comme tant d’autres dans nos drames respectifs, ce drame collectif qui devint bien vite une multitude de petits drames individuels, les drames que nous avons vécu avec nous-mêmes et puis dans lesquels nous nous sommes enfermées.

 

Beyrouth, le 15 janvier 2022

Quel récit construire ? Quelle histoire raconter ? Entre la fin de ce qui a été, et la fin des possibles, le présent, cet entre-deux, cet interstice qui ressemble à une blessure.

Entre ce qui continue d’exister, pourtant, et ce qui n’est pas encore, la ville est un condensé de gestes, de rituels que nous ne comprenons plus, mais qui permettent de repenser le temps.  Dans cet espace interstitiel dans lequel il faudrait imaginer qu’elle pourrait se réinventer, la ville offre des balbutiements de vie.

Que faire, dans ce monde de l’après ? Que faire, sinon habiter ces interstices.

 

Beyrouth, le 4 août 2022

La vue du port noyé dans le crépuscule est à la fois triste et belle. Comme une élégie. Je le vois de ma fenêtre, de ce lieu précis où je me trouvais lorsque tout a explosé.

Quelque chose en moi s’est cassé ce soir-là. A explosé avec les bris de verres, en silence. Je veux revenir à ce moment-même à partir duquel plus rien n’a été comme avant parce que j’ai peur que, malgré tout, un jour on oublie.

Autour de moi, tout a explosé. A l’extérieur tout semble paisible. Le feuillage frémit dans la brise. Le monde continue d’exister. Mais les oiseaux ne chantent pas. Je suis atteinte.

Plus de portes ni de fenêtres autour de moi. Objets et meubles sont cassés, renversés ou éjectés hors de la maison. Du sang coule sur mon cou et mes bras. Une tâche grossit à vue d’œil sur mon ventre. J’ai besoin de changer de T.Shirt. J’ai aussi besoin de trouver, quelque part, une paire de chaussures, ne pouvant pas marcher sur les éclats de verre. Mais le couloir qui mène à ma chambre s’est littéralement effondré, et je n’ai plus accès à mon placard que je vois en perspective, complètement éventré. J’ai juste besoin qu’on me prenne aux urgences.

Beyrouth, le 4 janvier 2023

 Sous ma fenêtre, le quartier bien silencieux cette nuit, dégringole la colline vers Mar Mikhael qui serpente autour de la rue d’Arménie, sous la lune qui l’éclaire comme un champ de ruines. Plus loin les containers se profilent sur la mer, définissent le secteur du port de Beyrouth. Plus loin encore la mer. Si proche et pourtant si lointaine qu’on en oublie la proximité. Un bruit de gong, comme une rumeur. Un mariage sans doute, quelque part dans la nuit. Partout la ville aux mille détours n’en finit plus de mourir, de se construire et de se détruire.

Je ne sais comment terminer cette histoire qui n’en est pas une et qui s’épuise d’être sa propre matière. Peut-être la laisser ici, là où, peut-être, un jour, il sera possible d’y mettre un terme. Quand les oranges pousseront sur les orangers et que les fleurs des bois couvriront les murs des enceintes.

Le jour se lève. Je vois la cité débouler sur le flanc de la colline. Çà et là quelques lumières brillent encore, persistantes dans cette nuit qui s’épuise. Dans moins d’une demi-heure elles cèderont la place aux premières lueurs de l’aube. Certains bateaux lanceront leurs sirènes qui traverseront, profondes, la brume du matin. Je m’exténue à raconter une histoire qui, je le sais, ne pourra rien contre la force du silence et de l’oubli. Un ciel rose apparaît derrière la mer, là-bas, au loin. Les containers du port se profilent sur ce ciel rose et pourtant sans promesses. La ville se réveille.

Une autre se superpose dans ma mémoire, cité ancienne aux multiples portiques donnant sur la mer et l’écume. Troie à jamais détruite par les flammes de l’oubli, épopée dont on ne se rappelle plus le nom. Et nous, figés dans un âge sans âge, comme des statues de sel qui regardent le rivage, et les bateaux en partance vers des temps à venir.

Les égouts se dispersent au large de Beyrouth et avec eux cette insupportable odeur de décomposition qui flotte sur la ville.

 

Beyrouth 2035

De notre balcon je vois la mer. Elle est là, encore plus bleue en septembre, presque à portée de main, en tout cas à portée des yeux, et cela me donne de l’espoir. Voir ainsi le monde ouvert devant moi, me pousse à la grandeur. J’ai foi en toi, j’ai foi en moi, j’ai foi en l’homme. Derrière ces murs, je ne crains plus le déluge. Je suis le Noé des temps modernes, le néo noé, et je veux sauver le monde. Dans ce monde que je veux sauver il y a toi. Il y a nous. Je prends ma longue vue achetée depuis quelques jours dans la boutique qui vend des couteaux suisses, au coin de la rue Gemmayzé. Je regarde en plongée les voitures rouler sur l’autoroute qui longe la côte. La nuit va bientôt tomber et j’écoute le CD de Keith Jarrett. Je sais, il n’y a plus que moi pour écouter des CD. Les cirrus déchirent le ciel. Ma longue vue va de la Quarantaine à la SNA, puis remonte le Ring et, dans ma tête, je suis allé encore plus loin, vers Hamra, Verdun, la Corniche, de l’autre côté de la mer, vers ces lieux où vivent des hommes et des femmes que je ne connais pas, qui ne me connaissent pas.

La nuit est tombée, je reviens vers ma table et je t’écris. Si tu veux être avec moi, nous serons deux face au monde.

Citer cet article

Nayla Tamraz, « Journal des temps de l’après », [Plastik] : BLAST #14 [en ligne], mis en ligne le 22 mai 2024, consulté le 12 juin 2024. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2024/05/22/journal-des-temps-de-lapres/

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