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« Multiples » : Entretien avec Florence Loewy

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Table des matières

7 avril 2022

Florence Loewy, en activité depuis 1989, a créé en 2001 au 9, rue de Thorigny, dans le Marais, à Paris, un espace librairie et un programme d’expositions d’art contemporain. Aujourd’hui sa galerie et sa librairie coexistent avec une reconnaissance internationale.

Qu’est-ce qu’un multiple ?

H : Merci, chère Florence, d’accepter de répondre à mes questions sur la notion de multiple. Qu’est-ce qui a motivé tes choix d’artistes avec lesquels tu as créé des multiples ? Peut-être voudrais-tu parler de certains en particulier…

F : Oui, mais je préfère d’abord rappeler que le mot « multiple » est un terme qui apparaît dans les années 1970, sauf erreur. Dans les questions que tu m’as envoyées, à un moment donné, tu parles d’estampe. En réalité, le multiple existe depuis l’invention de l’imprimerie. Pour moi, « multiple » dans l’acception contemporaine, c’est sûrement quelque chose qui va jusqu’à l’objet, ce qui n’existait pas dans la tradition de l’estampe ou de la gravure, donc ce peut être un élargissement du champ. Qu’est-ce qu’un multiple ? Une chose produite en plusieurs exemplaires.

Je viens du livre, qui est déjà en quelque sorte un multiple. De là, j’ai eu envie de créer soit des estampes ou des prints, des impressions, soit des objets, avec des artistes. C’est né d’un positionnement. C’était pour moi comme une brèche dans laquelle je pouvais m’engouffrer, puisque tu sais que le modèle un peu stéréotypé des galeries fait qu’on ne peut pas prendre un artiste qui serait représenté ailleurs. En revanche, on peut lui proposer de faire une édition. Donc – et c’est drôle parce que tu m’avais déjà interrogée sur ces sujets il y a plus de vingt ans – j’ai fait ma première édition avec Robert Barry. Elle découlait de mon projet de demander à des artistes de concevoir les couvertures de mes catalogues de libraire. Alors, en voyant l’image de mes yeux couverts de mots par Barry, nous avons poussé un peu plus loin et produit en 1991 une phototypie. Ensuite, j’ai réalisé un objet avec Barbara Bloom qui venait de me faire une très belle couverture avec écriture en braille. Enfin, quand je me suis installée rue de Thorigny dans le Marais, j’ai tenu à ouvrir mon espace avec une exposition de General Idea, un groupe d’artistes canadiens qui avait déjà produit énormément de multiples. Dans l’installation que j’ai financée et produite, figurait un objet en verre, un « butt plug ».  Je l’ai remontré très récemment, pendant une foire d’art contemporain qui s’est tenue dans une chambre de l’hôtel La Louisiane, à Paris. On avait joué sur tout ce qui pouvait se trouver autour d’un lit et évidemment j’avais posé un de ces plugs sur la table de nuit !

Quand je t’ai dit « m’engouffrer dans la brèche », au fond je pose vraiment la question du commerce, c’est-à-dire la question des règles du commerce de l’art, ce qu’on a le droit de faire ou pas. Par exemple, en 2015 – je saute déjà 15 ans – j’ai fait une très belle exposition de Claude Closky qui s’appelait « Multiplication par trois » et qui ne proposait que des multiples, répétés trois fois sur les trois murs de l’espace-galerie de l’époque. Et nous avons à nouveau produit un multiple, deux même. J’avais connu Claude par ses livres dans les années 1990. Le livre s’expose très difficilement, même si je continue à lui dédier un espace (books) dans lequel je parle précisément aujourd’hui d’exposition, et non de librairie. On sait très bien que le livre crée un rapport très intime, que ce n’est pas ostentatoire. Un livre, ça ne s’affiche pas. Or, en 1995, j’avais fait aussi une série d’affiches pour l’exposition « Fiction ? Non Fiction ? » dont j’assurais le commissariat à la librairie Printed Matter à New York. Donc tout cela, c’est du multiple pour moi.

H : Dans ta définition du multiple aujourd’hui, comment prends-tu en compte le numérique ?

F : Je pense que tout a toujours été une affaire de technique, et d’avancées technologiques, d’inventions. Depuis les gravures de Dürer on a développé plein de possibilités, jusqu’à des gravures en 3D, des matériaux extrêmement variés. Oui, les matériaux, la technique sont importants. Si la vogue de la sérigraphie a existé dans les années 1970, ce n’est que parce qu’on a découvert la sérigraphie. Un marché se développe, pas très bien regardé à l’époque, parce que les œuvres ne sont plus de la main de l’artiste, etc…, avec de gros tirages. Même le Jazz de Matisse pose problème avec ses pochoirs auprès des bibliophiles habitués à la lithographie.

Il ne faut jamais perdre de vue les possibilités techniques et l’offre et la demande. C’est vraiment une histoire de marché. Si Dalí ou Warhol abusent du nombre de tirages de leurs sérigraphies, il est vrai aujourd’hui que la plupart des éditions sont plus frileuses. Parfois, on privilégie même de très petits nombres, une douzaine d’exemplaires peuvent être déjà un multiple.

Après, d’un point de vue strictement commercial, quand tu touches aux pièces uniques, comme c’est le cas pour moi maintenant, qui représente des artistes et suis devenue « galeriste », on pourrait dire bêtement que le multiple est la gamme intermédiaire, comme une industrie de la mode en prêt à porter le serait par rapport à la haute couture. Sans dire que cette pratique est dépréciée, j’ai pu cependant constater que les gens s’offrent des multiples quand ils n’ont évidemment pas les moyens de s’offrir une pièce unique. Parfois, ils font même l’achat un peu « gadget » de la « petite chose ».

Produire des multiples avec les artistes

H : Comment travailles-tu avec les artistes, avec le numérique ?

F : Avec les artistes, je choisis les images, le papier, le format. Et il faut toujours tenir compte de la rentabilité ! Veiller à l’investissement de départ et à sa rentabilité potentielle. Nous discutons du projet, mais je t’avouerai que j’ai aussi des artistes à l’étranger qui réalisent à l’étranger. Et là, je ne suis qu’une commanditaire qui paie.

Après c’est de la cuisine comptable. Il y a des règles, celui qui produit, qui se rembourse le premier, les épreuves d’artistes, etc…

H : Les artistes aiment-ils faire des multiples ? Cela les fait-il réfléchir autrement à la pièce unique ? Qu’est-ce que leur apporte un multiple ? Mis à part l’aspect commercial, bien sûr. 

F : Je ne sais pas, je crois que cela doit aller dans le sens de leur idée de toucher un plus grand nombre de gens, d’être dans un marché plus « démocratique » ou accessible. Les artistes sont toujours contents de produire, et toujours contents d’avoir un coup de pouce aussi.

H : Peux-tu m’en dire plus sur la prise en charge de ces multiples ?

F : C’est une bonne question. En ce qui me concerne, ce qui me motive, c’est souvent la technique, encore une fois. C’est la faisabilité, le défi créatif, et aussi le fait d’aller voir un artisan, par exemple, un verrier. J’adore les ateliers en général, sentir l’encre… Ainsi, j’ai fait une estampe avec Anne-Valérie Gasc, un travail particulier, qui partait d’une performance où elle avait brûlé des livres. Pour la sérigraphie, elle voulait absolument que la cendre récoltée de ces livres brûlés soit incluse dans l’encre sérigraphique. Eh bien, c’est cela qui a retenu mon attention. Elle m’a présenté l’atelier de sérigraphie Tchikebe à Marseille, des essais techniques ont été réalisés : voilà, on est dans la fabrication. J’adore ça, beaucoup plus que la vente ! On fabrique quelque chose avec des partenaires et on ne connaît pas encore le résultat, la surprise fait partie du travail.

H : Suis-tu toutes les étapes de la fabrication ?

F : Oui, j’essaie. Mais c’est l’artiste qui a quand même le dernier mot. Je dialogue beaucoup, je fais en sorte que tout le monde s’accorde. Évidemment, le fameux bon à tirer, c’est l’artiste qui le signe ! Par exemple, j’ai fait un pochoir avec Lawrence Wiener, peu de temps avant sa mort. C’est de la gravure laser sur de l’aluminium, en édition de 100 exemplaires. Lawrence Wiener, grand artiste, n’avait plus rien à prouver, donc le prix n’était pas exorbitant, mais quand même assez élevé. Il aurait souhaité qu’on fasse une autre version tirée à 1000 exemplaires, sur simple carton. Mais ce sont des problèmes techniques qui m’ont empêchée de sortir la version « démocratique ». Parce qu’avec le laser on avait une trace brûlée autour des lettres qui ne me convenait pas du tout. Il aurait fallu trouver une autre technique de découpe et je n’ai pas mené à terme cette édition.

H : Tu en avais parlé avec lui ?

F : Oui. On a laissé planer le projet…

H : Mais, lui, il y tenait quand même ?

F : Oui, très certainement.

H : Peux-tu revenir sur l’expérience avec Closky ? Raconter comment cela s’est passé, comment l’idée est venue, multiplier par trois…

F : L’idée, c’est vraiment la sienne. D’abord, Claude possède un sens des mathématiques qu’on retrouve tout le temps dans son travail. Ensuite, il a énormément d’humour, et, encore une fois, c’était la brèche pour l’exposer. Il est représenté par la galerie Laurent Godin à qui j’ai dû demander l’autorisation. Il y avait déjà une histoire entre Closky et moi bien avant qu’il ne rentre dans cette galerie mais c’est la déontologie. Voilà, je savais que c’était un artiste pour qui le multiple constitue une part entière de son œuvre, puisqu’il a même travaillé avec le magasin Colette ; il a créé des briquets, des cartes postales, des autocollants, des t-shirts, du papier peint.

Pour revenir à l’objet dans le multiple, je pense à une jeune maison d’édition, We Do Not Work Alone, qui s’est positionnée en élaborant des objets utilitaires avec des artistes. Je trouve cela assez malin et assez beau. Ce sont au final des objets du quotidien. Alors, est-ce qu’on est dans le design ? Non, je ne pense pas.

H : Pourquoi ?

F : Je ne trouve pas que ces objets ressemblent à des objets de design. Ils gardent un côté artisanal.

Un de mes artistes, Florian Bézu, a créé un porte-savon et c’est une véritable sculpture. Pour le coup, c’est fonctionnel sans l’être, c’est une de ces grottes en céramique qui va accueillir un savon. On est proche des céramiques de Picasso : plats ou œuvres d’art ?

En fait, on introduit l’art dans la maison, sous la forme d’un objet. Ce n’est pas non plus une œuvre murale. Ce peut être un porte-manteau, une serviette de plage, un beurrier, et on s’en sert.

Je connais aussi des collectionneurs qui préfèreront garder le multiple dans sa boîte ou en acheter deux, un qui sert, l’autre pas.

H : Peux-tu me parler de la pièce récente de Dominique Blais, qui joue avec la forme d’un objet fonctionnel produit en série ?

F : Elle s’appelle Kobalt Ampulle. Quand on parle d’ampoule, les gens pensent qu’il s’agit d’une ampoule électrique. Or, il s’agit d’une ampoule de médicament. L’objet prend la forme d’une ampoule ; la technique consiste à étirer une tige de verre plein, légèrement effilée pour les deux bouts sécables, et la magie de ce bleu, c’est qu’on a l’impression de voir un liquide à l’intérieur, alors qu’en fait la transparence du verre travaillé crée tout simplement cette illusion. Il t’en parlera beaucoup mieux que moi. C’est un multiple tiré à 12 exemplaires dans le commerce. Et on l’a bien vendu à la FIAC au mois d’octobre dernier. Dominique et moi sommes des amis fidèles. C’est mon deuxième multiple avec lui. Le précédent s’appelle Rhizome : une sorte de rallonge électrique en fil noir torsadé, entremêlée de dominos. C’est un objet poétique, inutilement compliqué. Il se répand au sol en rhizome mais reste fonctionnel pour une petite lampe. La matière est belle, il a choisi des dominos en porcelaine.

H : La beauté n’a pas disparu…

F : On revient vers quelque chose de plus classique aujourd’hui : c’est le cas du jeune artiste qui fait ses plats de céramique à la Picasso. J’ai toujours pensé au retour du décoratif et on y est. Après les purs et durs de l’art conceptuel, on redécouvre Raoul Dufy …

Valeurs et usages du multiple

H : Tu as évoqué le collectionneur qui conserve son multiple dans sa boîte. Je connais des collectionneurs qui savent que l’objet est là, mais qui n’ouvrent jamais la boîte…

F : C’est bien le problème du livre. Tout ce qui ne s’affiche pas au mur a tendance à rester sur l’étagère. Au début du XXe siècle, les vrais bibliophiles s’enfermaient des heures dans leur pièce bibliothèque en ouvrant leurs beaux livres. Aujourd’hui, on expose dans son salon, on regarde des vidéos dans sa baignoire, on mange dans des assiettes Sol LeWitt. Bien sûr que certains mélangent multiple et œuvre unique, au mur, ce n’est pas un problème. Il reste de vrais collectionneurs de livres, mais je ne sais pas s’il y a de vrais collectionneurs de multiples. Le multiple, je le vois comme une étape intermédiaire, avant la pièce unique. Il existe probablement des collections en Allemagne autour du multiple, sans doute démarrées dans les années 1970, avec les objets de Beuys ou de Fluxus. Donc, oui, certains ont dû se consacrer à ce type de collection, maintenant te dire qu’ils n’avaient pas de pièces uniques, cela m’étonnerait, surtout s’ils avaient les moyens d’en acquérir.

H : Il y a un rapport très intime avec la pièce unique, très désirée. Peut-on avoir ce désir pour le multiple comme pour la pièce unique ?

F : Ce désir ? Bien sûr ! Samedi dernier, une importante collectionneuse est venue à la galerie. Elle est repartie avec un petit magnet ! Voilà un achat-plaisir, le pain au chocolat de l’après-midi !

Alors Lawrence Wiener, quand même, mettait une sorte de hiérarchie dans les objets. Mon collaborateur de l’époque a voulu lui faire faire un sous-bock pour les verres de bière. Cela aurait été probablement sérigraphié sur carton. Il aurait voulu lui faire faire un tote bag, objet utile pour la librairie, pour nos ventes. Wiener a refusé. Il a dit qu’il ne faisait pas ce genre d’objets, trop produits dérivés. Dans les musées, la frontière est ténue entre le magnet, le mug, l’objet artistique… Il existe des artistes, comme Closky, qui jouent beaucoup avec ça. Pourquoi le mug serait-il moins bien, etc… ?

H : Il ne va pas jusqu’au parapluie ?

F : Justement, si, comme le briquet, la chose touristique, Closky joue avec tous ces codes. Pour l’exposition « Multiplication par trois », nous avions produit une édition très belle, avec une guirlande lumineuse, qui formait un mot, un palindrome. Et la guirlande, c’était de la guirlande led chinoise, un objet de bazar. Cela ressemblait à un néon, mais de bazar.

H : La guirlande peut faire penser à des sculptures contemporaines… Pour en revenir au numérique, tu penses que cela a changé quelque chose dans la production des multiples ?

F : Prenons encore le cas de Claude Closky, qui joue aussi avec internet. Ma deuxième édition avec lui était un calendrier, un pdf. Je me souviens très bien de notre conversation. Il m’a dit : « Je ne mets pas le pdf sur mon site en libre accès, parce que l’œuvre est le pdf ». On le vend assez cher, 3500 euros, je crois. Là, pas de gratuité, mais sur son site, il y a du libre accès.

H : Et les droits d’auteur ?

F : Les droits d’auteur, c’est un sacré problème. Il y a un débat actuel virulent sur le droit d’exposition, mais cela ne concerne heureusement pas les galeries commerciales. Enfin, j’espère, aux dernières nouvelles. Alors, à propos du numérique, en parlant avec Dominique Blais de notre entretien, nous avons évoqué les NFT… Je suis absolument incompétente, trop âgée ou trop cartésienne ! Quand tu me dis « numérique », encore une fois je pense simplement à des moyens de reproduction.

H : Les artistes accordent-ils aux multiples une valeur d’œuvre d’art à part entière ?

F : Je pense qu’en effet ce sont des œuvres à part entière, tout comme le livre d’artiste, parce que les artistes que je connais ne font rien sans réfléchir ! Mais cela ne veut pas dire que cela a autant d’importance qu’une pièce unique. Car la pièce unique les fait vivre et peut aller au musée, rejoindre une grande collection, c’est une histoire d’échelle par rapport au multiple.

H : Et la signature…

F : Alors, oui, cela reste toujours important. Une chose non signée n’est pas vraiment considérée comme une œuvre d’art. Moins dans le livre, naturellement, où là certains critiquent énormément le fétichisme de la signature. Parce que la signature ne change rien au contenu, le multiple non plus, tu me diras. Mais la signature permet de demander un prix.

H : Et la numérotation aussi…

F : La numérotation, non, si tu veux dire qu’il y aurait une différence entre le n°1 et le n°12.

Bien sûr, il y a toujours des fétichistes du n°1, ce que je n’ai jamais expérimenté, à part dans le marché de la photographie qui est aussi du multiple dans la mesure où cela va de 3, 5 à 25 exemplaires, je crois, pour Nan Goldin, par exemple. Là existe une tradition qui est d’augmenter le prix au fur et à mesure que le numéro augmente, ce qui veut dire que la photo en elle-même se raréfie. Mais dans les multiples, on ne voit pas cela ; ou alors, et c’est toujours pareil, comme pour un livre ou une photo, si tu fais un multiple à 100 exemplaires et que tout d’un coup tu vois qu’il n’y en a plus que 10, tu te permets aussi de modifier le prix. Mais cela ne veut pas dire que dans les 100, j’ai des demandes pour le n°89, sauf de manière anecdotique. Pour un anniversaire, la personne va avoir 65 ans, alors donnez-moi le n°65 ! Mais il n’y a aucune différence de valeur.

H : Toutes les générations achètent-elles des multiples ? Ou existe-t-il une population particulière ?

F : C’est peut-être une contradiction avec ce que je disais, le multiple comme entrée en matière avant l’achat de la pièce unique, donc plutôt des jeunes qui n’ont pas encore les moyens, mais j’ai une cliente senior qui achète des multiples. Autrefois, il y avait une certaine fidélité chez les collectionneurs. On accompagnait, on conseillait, mais aujourd’hui c’est rare, avec internet et les foires – les gens achètent beaucoup plus en foire qu’en galerie – on n’arrive plus vraiment à orienter quelqu’un pour construire une collection. Cependant, on a, par affinités, des gens qui nous suivent et vont acheter ou pas, selon ce qu’on leur montre. Ils reviennent régulièrement voir ce que l’on fait. J’ai un programme plutôt éclectique, donc une personne qui n’aimerait que l’art conceptuel n’achètera pas une céramique exubérante.

H : As-tu l’impression qu’il y a un retour vers le métier, la céramique par exemple, un attachement au métier ?

F : Je crois que oui. Cela se voit dans tous les domaines, du design, où l’on met en avant les matières nobles, et chez les artistes contemporains aussi. La céramique, le verre, le textile beaucoup aussi. Je pense à cette chambre de l’hôtel La Louisiane où j’ai montré des pièces au crochet, très complexes, d’une très jeune artiste de 25 ans, Silvana Mc Nulty. J’ai eu quelques doutes, car posées sur le lit, cela faisait un peu couvre-lit, mais c’était si beau. Les créations sont spectaculaires parce que les matières sont hybrides, laine, fils de pêche, pâtes alimentaires, végétaux, objets accrochés, coquillages… En ce moment, une énorme tendance matiériste se développe, une de mes amies appelle cela le « blob ».

H : Aujourd’hui, on parle beaucoup de l’art des femmes…

F : Bien sûr, parce que sur le crochet, oui, il y a quelque temps, on aurait dit de manière totalement péjorative, « tu vas faire ton macramé » ! Il est certain que ces travaux d’aiguille ou de couture, textiles, et matières et poteries sont très prisés actuellement.

Les lieux du multiple, marché de l’art et format des espaces d’exposition

H : Dans la programmation de ta galerie, il y a cette proximité entre l’espace librairie et l’espace exposition.

F : Je suis beaucoup plus connue comme libraire depuis 30 ans. Aujourd’hui, mon espace s’appelle « gallery/books », il s’agit vraiment d’une double programmation, expositions d’artistes émergents, expositions de livres du fonds, lancements.

Une galerie, c’est de nombreuses contraintes, et je ne fais pas de miracles.  Je veux rester un espace de découverte.

Nous avons deux pièces séparées, c’est l’architecture du lieu. Les visiteurs regardent l’exposition et vont flâner dans l’espace des livres. Parfois il y  a un lien direct, parfois aucun.

H : La dernière exposition Tim Maul, c’était comme un voyage, et puis le voyage continue dans la librairie, avec des ouvrages rangés d’une certaine manière, il y a une stratégie… Quelqu’un est là qui peut répondre aux questions…

F : Tout à fait, c’est moins anonyme que l’espace galerie, où quand même une personne vient très naturellement accueillir les visiteurs et médiatiser, mais on n’a pas voulu de comptoir. Quand je vais dans un magasin, j’ai horreur qu’on se jette sur moi, donc j’ai voulu cette liberté de déambulation dans la galerie. Et il y a une pièce plus intimiste, la librairie, avec en effet une personne qui travaille derrière un bureau. Dans cet espace, on a remis un rayonnage, pour que les gens puissent aussi fouiller, explorer.

H : On est invité à toucher…

F : Oui, mais récemment un livre a été détruit. C’est un vrai problème. Normalement, un livre doit être feuilleté. À partir du moment où il est rare, c’est un problème. On a pu constater que les gens manipulaient assez mal les ouvrages, ils les cassent, les ouvrent trop, les feuillettent à grande vitesse. Du coup, connaissant la valeur de ma collection, je préfère les vitrines, paradoxe total d’enfermer un livre. Personne n’a trouvé de solution, à part évidemment la vidéo. Dans certaines expositions de livres, tu vois maintenant le livre défiler sur un écran, page par page, ce n’est pas mal. Mais ici nous n’avons même pas cette technologie !

H : Et en ce qui concerne les multiples…

F : Oui, comme je te disais, nos multiples sont des objets, des pièces fixées au mur. Nos multiples ne sont pas toujours visibles. Et lors d’une exposition d’un artiste, les contraintes de la galerie font que tu ne peux rien introduire d’étranger. Pendant deux mois, l’espace appartient au projet d’un seul artiste.

H : Combien proposes-tu d’expositions par an ?

F : Il me semble que c’est six, mais j’aurais bien aimé n’en faire que quatre.

H : Quand elles durent plus longtemps, les gens achètent-ils mieux ?

F : C’est très variable. Déjà là, on sort de deux ans où il n’y avait quasiment pas d’étrangers. Avant, on savait que les Américains arrivaient, en juin ils allaient tous à Bâle, mais tout cela a explosé. Les calendriers ont été revus. J’ai un peu de mal à reprendre le cours de l’histoire.

H : On a lu dans la presse que pendant le confinement certains ont gagné beaucoup d’argent, mais ce n’est pas le cas de tout le monde… Le marché de l’art se porterait bien…

F : Ah bon, ce n’est pas du tout mon cas. J’ai bénéficié de certaines aides, le CNAP avait fait une commission exceptionnelle, j’ai eu la chance de placer une œuvre à ce moment-là, et puis il y a eu, comme n’importe quelle entreprise à l’arrêt, les aides gouvernementales.

Le paysage des galeries est à deux, trois vitesses. Certains gagnent beaucoup d’argent et d’autres sont totalement exsangues. J’ai été surprise qu’il n’y en ait pas davantage qui ferment, beaucoup sont en grande difficulté.

H : Dans ce contexte, comment vois-tu l’avenir du multiple ?

F : On a beaucoup parlé de la mort du livre. Je crois que Tim Maul l’a évoqué lors de son dernier passage à Paris. Il est convaincu que le livre va disparaître au profit de la liseuse, de la tablette. Et pourtant, je n’ai jamais vu un tel regain d’intérêt pour le livre aujourd’hui, chez les jeunes, s’agissant du livre en général et aussi du livre d’artiste. Peut-être y a-t-il un rapport à la matière et au métier d’art, et même un regain d’intérêt pour le livre qui se passerait du numérique, qui peut-être retournerait à la typographie. Je suis sûre qu’il existe un mouvement un peu nostalgique, et aussi par rapport à la beauté perdue, car un appauvrissement est notable. Certains pensent que le beau papier, la belle typographie, c’est « chichiteux », mais pour moi tout coexiste et c’est cela qui est formidable, vivant, avec plein de choix possibles.

H : En quoi cette variété dépend-elle de l’existence de lieux comme le tien, à côté des grandes galeries et des foires ? Tout se passerait dans les foires, comme on l’entend souvent…

F : Pas seulement. Selon une galeriste de ma génération, notre métier est moribond. Elle ne voit de survie que dans la mutualisation des espaces, pense carrément à des partages d’espaces de manière intelligente, ce qui pose des problèmes. Elle estime que le « chacun chez soi » ne va pas durer longtemps.

J’ai eu un client qui m’achetait des petites choses. Il m’a dit un jour : « Chez vous on fait de vraies découvertes ». C’était des pièces en dessous de 1000 euros, mais avec ça je ne paie pas ma Foire ! Et quand les prix de mes artistes ont augmenté, ce client ne pouvait/voulait plus rien m’acheter. C’est une histoire de pouvoir, il y a les grandes galeries et les petites, qui peuvent être des découvreuses. Autrefois, je me sentais libre avec un « Project Space ». Alors, faut-il y revenir?

H : Peux-tu préciser ce que tu entends par Project Space ?

F : C’est un lieu qui organise des expositions, sans représenter d’artistes, sans concurrence avec d’autres galeries. L’artiste vient exposer librement parce qu’il en a l’envie, on ne doit rendre de comptes à personne.

Comme, finalement, j’aurais aimé créer plus que vendre, les multiples, je suis prête à en refaire !

 

[Figure 1][Figure 2]

 

Citer cet article

Hélène Sirven, « « Multiples » : Entretien avec Florence Loewy », [Plastik] : De multiples à multiple #12 [en ligne], mis en ligne le 26 juin 2023, consulté le 12 juin 2024. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2023/06/26/multiples-entretien-avec-florence-loewy/

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