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Coucou Lygia Mondrian, ça va ? Lettre de Lyz Parayzo à Lygia Clark.

Coucou Lygia Mondrian, ça va ? Lettre de Lyz Parayzo à Lygia Clark.


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Brève introduction à la lettre

Cette lettre a été écrite dans le cadre de mon master à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris et constitue la dernière lettre de mon mémoire épistolaire Thérapie Narrative : Lettres à Lygia Clark (2022), dirigé par le professeur et commissaire Pascal Rousseau. Pensée comme un manifeste, cette lettre raconte l’idéalisation de ma série Bixinhas, une œuvre qui s’impose comme un impératif. Sous la forme de la sculpture, elle affirme ma réappropriation de ce mot utilisé de manière péjorative (bixa, terme péjoratif en portugais équivalent à « pédé » en français), mon geste de revendication de ma propre identité en tant que travestie et mon droit à la vie au Brésil, pays qui, depuis dix-sept ans, est celui où l’on assassine le plus de personnes transsexuelles et travesties au monde.

[Figure 1]

 

[Figure 2]

 

 

Chez Moi
5 Rue Hérold, 75001 Paris, France
20/07/2021

Coucou Lygia Mondrian, ça va ?

Ton catalogue Lygia Clark, The Abandonment of Art. 1948 – 19881 est enfin arrivé, merci ! En feuilletant le livre, et en voyant certains des moules des Bichos faits de fines plaques de bois et de ruban adhésif, je me suis rappelé le processus de fabrication de mes Bixinhas. Cette lettre en parle. Honnêtement, je n’avais jamais pensé que je vivrais de la sculpture, étant fille d’une mère esthéticienne et d’un père ex-prisonnier, étant née et ayant grandi à Campo Grande, dans la banlieue de Rio de Janeiro, et du néo-concrétisme. Je ne suis arrivée jusqu’ici que parce que j’ai emprunté l’entêtement et les yeux d’une artiste. Je ne sais pas comment te remercier ! J’ai commencé à étudier les arts en 2013, mais je suis vraiment devenue artiste en 2015. Après tout, ce qui nous forme en tant que tel, c’est la vie et les échanges que l’on réalise. En faisant l’expérience des possibilités performatives de mon corps dans le monde, et sans me voir dans une catégorie de genre définie, j’ai commencé à m’intéresser au domaine de l’art, pour ce qui brouille les frontières de l’officiel, un lieu où nous nous trouvons dans la condition d’alchimistes du langage et du corps. Concrètement, j’ai démarré par des actions esthétiques et politiques, des invasions, dans des expositions auxquelles je n’étais pas invitée, afin de planter un drapeau dans un territoire dans lequel je ne trouvais pas de représentation historique. En 2016, j’ai redéfini mon ambition sur la manière avec laquelle je souhaitais contester les espaces institutionnels de l’art. J’ai donc choisi comme nouvelle stratégie d’entamer une recherche d’objets. Comment en fabriquer un qui rendrait compte de l’absence de mon corps ? C’est la question qui m’a poussée dans mes premiers pas de sculptrice. J’étais très angoissée, je voulais que mon passage de la performance/attaque/guérilla à la sculpture soit cohérent et donne une continuité aux problématiques que j’avais étudiées jusqu’alors. Comment créer un débat critique sur les relations de désir et de violence qui imprègnent certains corps dans la société brésilienne sans mettre mon corps en action et sans allusions purement illustratives ? Après tout, à l’époque, je croyais que pour disputer les espaces des musées et des galeries – en tant qu’invitée – je devais synthétiser, ou du moins essayer de synthétiser, cette expérience dans un objet. La construction d’une réponse à cette période de questionnements et de crises s’est faite de manière fragmentée et en plusieurs épisodes. J’avais déjà travaillé avec un type de communication plastique directe et objective ; mais parfois, lorsque l’on est très explicite en touchant à des questions structurelles, à partir de coupures d’identité, les institutions ne le supportent pas et ferment les portes. J’ai donc commencé à élaborer de nouvelles séries fonctionnant comme une sorte de cheval de Troie.

Des armes d’autodéfense à l’état de sculpture – mais avec une esthétique concrète – seraient-elles une mise à jour au XXIe siècle du projet constructif brésilien dans l’art, ou une dénonciation/invitation à un débat public sur les corps comme le mien ? Au Brésil, de tels corps sont assassinés chaque jour. Désolée Lygia, mais j’ai plus de questions à poser que de réponses à donner. L’épisode suivant cette conceptualisation à la grecque de ma tactique de production sculpturale a été de chercher des ressources techniques pour matérialiser l’idée. Mon défunt grand-père était orfèvre et a enseigné ce métier à mes oncles. Je me suis donc tournée vers eux pour qu’ils réalisent mes premières sculptures/bijoux/armes, mes Joias Bélicas2. En tant qu’instruments, ils sont des extensions corporelles, et portent donc en eux une sorte de nostalgie du corps, mais d’un corps spécifique ; après tout, lesquels d’entre eux ont besoin d’accessoires pour survivre ? Mon imaginaire a croisé le gingado3des rasoirs de Madame Satã4et de ceux cachés dans les gencives des travesties poursuivies par l’Operação Tarântula5, en passant par les mouvements de découpe, pliage, de gestalt, soudure. Je me suis aussi mis à flirter avec la poétique de Max Bill6(UnhaNavalha Bipartida), de Waldemar Cordeiro7 (Colar Concertina PopCreto) et, quand je suis arrivé à la tienne, ma perception spatiale a fait un saut qualitatif dû à la complexité du fait de commencer à penser à partir du pliage du papier. Comme je ne sais pas dessiner mais devais le faire pour mes bijoux, afin que mes oncles puissent les fabriquer, j’ai dû apprendre à tri-dimensionnaliser le plan pour créer les moules de mes ornements de combat. Le troisième épisode a été un manège d’émotions, en plus d’une fatalité. En 2018, j’ai déménagé à São Paulo, ayant été acceptée en résidence artistique à la Fondation Armando Álvares Penteado. Cependant, malgré la disponibilité de différents studios techniques, je me sentais perdue quant à la prochaine étape de ma production, puisque je n’avais plus le soutien technique de ma famille. La visite à cette époque des iconiques sœurs Passareli, Gabe et Matheusa, dans mon studio, a marqué un tournant dans ma vie. Je me souviens de la nuit où nous sommes sorties toutes ensemble au bar Belas Artes dans rue da Consolação. Ce jour-là, Theusa8a demandé à porter la bague Bixinha, ma première œuvre faisant directement référence à tes Bichos (après tout, j’étudie ton travail depuis huit ans), la seule pièce de la série que j’ai réellement réalisée pour mon usage personnel. Un type de poing américain à un anneau, en argent, dans lequel la protubérance de l’ajustement de deux cercles coupés et pliés augmente l’impact du coup. Une semaine après notre rencontre, après leur retour à Rio de Janeiro, j’ai appris la disparition de Matheusa, puis sa mort, suite à un acte transphobe. J’étais à terre, en état de choc, j’ai pleuré, je me suis sentie vulnérable et j’ai pris peur. Très peur. J’ai vu la mort passer près de moi, ça aurait pu être moi. En plus d’être amies, nous avions étudié ensemble et participé, il y a quelques années, à un collectif artistique, Seus Putos. Pendant un moment, je me suis interrogée sur l’efficacité de faire de l’art, si les discussions se limitent à un champ poétique. En prenant conscience de ma responsabilité de devoir continuer – non seulement pour moi, mais aussi pour celles qui viendront –, je me suis remise à travailler de toutes mes forces. Je suis revenue avec une seule certitude : je devais créer des armes plus grandes et plus dangereuses. Une chose s’est imposée : et si le « Bicho » était une « bixa9 » ? Pour faire face aux urgences de mon époque, la seule issue était de poursuivre mon projet de mettre à l’envers le langage hégémonique, concret et cis-hétéronormatif. Ainsi, j’ai dû créer, comme l’est mon corps, une métonymie subversive qui s’approprie la force performative de ce même système de domination. Les Bixinhas sont nées avec des griffes acérées et tranchantes, en aluminium et à une échelle qui n’est plus celle des bijoux, mais des prothèses. Elles sont nées du désir de resignifier une insulte naturalisée par un projet de société génocidaire des corps obliques au système binaire sexe/genre et hétérosexuel. C’était mon impératif, sous forme de sculpture, pour me réapproprier la parole, pour clamer ma propre identité et mon droit à vivre. En cette nouvelle saison, je suis désormais sûre que les violences sophistiquées de ce continent m’inciteront à créer des technologies de combat, et à leur hauteur. Ne t’inquiète pas, je me sens prête et je te le dois, Lygia. Merci d’avoir déposé des pierres pour me montrer le chemin, je t’aime ! Je suis face à un océan dans lequel il faut nager, mais pleine d’énergie et avec de nouveaux sorts.

Réponds-moi quand tu peux, prends ton temps.
Je serai là !
xoxo, ta petite fille.

Citer cet article

Lyz Parayzo, « Coucou Lygia Mondrian, ça va ? Lettre de Lyz Parayzo à Lygia Clark. », [Plastik] : Lygia Clark et les pédagogies d’artistes #20 [en ligne], mis en ligne le 6 novembre 2026, consulté le 06 novembre 2026. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2026/11/06/coucou-lygia-mondrian-ca-va-lettre-de-lyz-parayzo-a-lygia-clark/

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