« Preuve du réel » : situations relationnelles entre l’art et la clinique
Marlon Miguel
Nr 20 . 6 novembre 2026
Table des matières
Résumé :
En 1976, Lygia Clark développe la « Structuration du Self », pratique thérapeutique située entre art et clinique où elle reçoit des client·e·s dans son appartement de Rio pour des séances corporelles utilisant des « objets relationnels ». Cette approche, souvent mal comprise et controversée, s’inscrit dans la continuité de son œuvre artistique qui questionne les formes traditionnelles de l’art pour privilégier des situations relationnelles. Influencée par son analyse parisienne avec Pierre Fédida puis Madame Karlicow (méthode Sapir), ainsi que par les théories de Winnicott sur l’objet transitionnel, Clark crée un dispositif thérapeutique basé sur l’ancrage corporel et le « préverbal ». Les séances, documentées dans ses notes cliniques, visent à permettre au client ou à la cliente de régresser vers des états archaïques pour restructurer son « moi » à travers une « fantasmatique du corps ». La méthode articule matérialité des objets (notamment la prova do real, galet dans un filet) et processus fantasmatiques, créant un « environment-individual set-up » qui permet la reconstruction progressive de la psyché individuelle par le jeu et la sensorialité.
Mots-clés : Lygia Clark, Structuration du Self, objets relationnels, fantasmatique du corps, psychanalyse, Winnicott, objet transitionnel, préverbal, géographie du corps, art et clinique, micropolitique, corps collectif
En 1976, lors de son retour à Rio de Janeiro, Lygia Clark s’est investie dans ce qu’elle a nommé tantôt « Estruturação do Self » [Structuration du Self], tantôt « Memória do corpo » [Mémoire du corps]. À la frontière entre l’art et la clinique, Clark recevait dans son appartement une personne (éventuellement des couples) pour des séances thérapeutiques qui mêlaient manipulation corporelle, massage, usage d’objets, relaxation psychanalytique et induction verbale.
Ce dernier moment de la trajectoire de Clark a souvent été l’objet de controverses et de nombreux malentendus. La grande exposition monographique du MoMA en 2014 dédiée à son œuvre a été placée sous le signe de « l’abandon de l’art1 » ; d’autres critiques ont repris sa conceptualisation de « suppression de l’objet2 » pour rapprocher sa démarche de celle de l’art conceptuel et de la « dématérialisation de l’objet3 » ; Yve-Alain Bois, sans parvenir à articuler cette nouvelle phase d’expérimentation selon les conceptualisations traditionnelles de l’histoire de l’art, a choisi l’expression, faute de mieux et en négligeant l’aspect artistique, d’« expériences [experiments] psychothérapeutiques4».
Il me semble que ces difficultés de formulation sont dues au fait qu’elles négligent deux éléments-clés. D’abord, sans vouloir rétablir une continuité absolue dans sa trajectoire, il faudrait, pour mieux comprendre le moment de la « Structuration du Self », examiner le mouvement interne de son œuvre. Clark a, de manière cohérente au fil de ses différentes phases, suivi un mouvement de remise en question permanente des formes traditionnelles de l’art et s’est acheminée vers des formes, voire des situations, de plus en plus relationnelles. Deuxièmement, il faudrait également prendre en compte le rapport entre art et soin ou clinique, voire entre art et folie, qui a marqué profondément l’art moderne brésilien5.
On pourrait certes reprendre l’idée d’une dématérialisation pour parler de la manière dont l’objet artistique traditionnel est mis en question par Clark, mais cela me semble insuffisant. La matérialité reste pour elle essentielle, jusqu’à la fin, même si progressivement elle fera davantage usage de matériaux banals et quotidiens comme des sacs plastiques, du sable, des pierres. L’apparente banalité, pauvreté, précarité de ces matériaux n’enlève en rien leur importance, même s’ils intensifient le déplacement depuis longtemps en cours de l’objet artistique en tant qu’objet à contempler, en tant qu’objet muséifié et surtout « muséifiable », vers des objets qui ne prennent sens que dans leur activation lors de situations relationnelles.
En effet, en choisissant comme titre pour ce bref texte la notion de prova do real [preuve de réel], je souhaitais précisément revenir à l’importance de cette matérialité, voire de la matérialité du réel lui-même. Cet objet relationnel, sur lequel je reviendrai, consiste en un galet enroulé dans un sac en filet (comme ceux utilisés pour les fruits). Il s’agit d’un objet d’ancrage essentiel que le ou la « client·e » porte dans sa main pendant les séances de « Structuration du Self ».
Un bref parcours : vers le relationnel
Avant d’en venir au cœur de mon propos, j’aimerais rappeler quelques moments-clés de la trajectoire de Clark. Dès 1958, le poète Ferreira Gullar annonçait que la fin du cadre dans les tableaux de Clark ouvrait vers l’espace. Il était question selon lui de rompre avec l’espace métaphorique du champ pictural pour arriver « à l’espace ‘réel’ même comme un événement6», . C’était le but chez Clark avec sa « ligne organique » – voir, par exemple, son tableau Descoberta da linha orgânica [Découverte de la ligne organique], 1954. Un an plus tard, Gullar écrit la Théorie du non-objet pour parler de l’expérience du néo-concrétisme et co-signe avec Clark et d’autres artistes, en particulier, Lygia Pape et Amílcar de Castro, le Manifeste néo-concret dans lequel ils reviennent sur la problématique de l’espace. Contre le rationalisme, le positivisme et la primauté aussi bien de l’optique que de la géométrie objective, en proposant le dépassement de l’art concret de leurs contemporains de São Paulo et en prenant en compte le structuralisme naissant, ainsi que les problèmes posés par la psychologie de la Gestalt, le Manifeste se penche sur la possibilité de penser l’art comme créateur d’un espace vital et vivant, organique, expressif, affectif et capable de libérer le pouvoir de l’imagination.
[Figure 2]Nous observons comment commence déjà un déplacement de l’optique vers le tactile, et de l’intellectuel vers l’affectif, dans une démarche que Hubert Godard, avec Suely Rolnik, ont appelée « désobjectivisation » de l’objet et qui aurait entamé, encore selon eux, la critique du « regard névrotique7 ». Il n’est donc pas étonnant que, en 1960, un an après l’exposition néo-concrète, Clark abandonne la peinture pour se mettre à créer ses Bichos [Bestioles], des sculptures modulables qui ne font sens que dans le moment où le spectateur ou la spectatrice se met en relation avec elles.
[Figure 3]En effet, les Bichos marquent un point de rupture important et après 1968 Clark cesse de participer à des expositions. Quelques autres repères me paraissent importants, ne serait-ce que pour situer sa trajectoire : la proposition du Caminhando [En marchant], 1964, puis le développement de ses « objets sensoriels » (1966-1968) et les propositions A casa é o corpo [La maison est le corps], 1969, et Nostalgia do corpo [Nostalgie du corps], 1970, qui mettent déjà en avant le problème d’une mémoire du corps.
[Figure 4]Avec le durcissement de la dictature militaire au Brésil, Clark s’exile en 1970 à Paris. Elle entame une analyse avec Pierre Fédida et commence à enseigner à la Sorbonne où elle expérimente davantage ses propositions collectives à partir de ses objets sensoriels. Clark s’intéresse aux problèmes cliniques, lit librement des textes de Donald Winnicott, Wilhelm Reich et l’Anti-Œdipe de Gilles Deleuze et Félix Guattari – il était même question qu’elle se rende à la clinique de La Borde.
L’analyse avec Fédida est conflictuelle et après une rupture, Clark débute un nouveau processus avec une certaine Madame Karlicow, qui utilise des techniques de relaxation thérapeutique et d’induction verbale, telles que développées par Michel Sapir. Ce processus est révélateur et elle va incorporer plusieurs principes de cette méthode dans la « Structuration du Self ». Dans une lettre envoyée à Karlicow peu de temps après son retour à Rio, elle dit reprendre les inductions verbales de Sapir, mais utilise son propre « matériel-à-corps » ou ses « objets-à-corps », selon ses mots8. L’induction verbale fonctionne par suggestion – par exemple, « mon corps est une masse chaude et lourde » – avec des indications précises et des positionnements du corps au sol. Son but est de rendre le corps disponible pour que le sujet puisse accéder à des événements traumatiques dont le corps garde trace, les travailler et les élaborer. Avec la « Structuration du Self », Clark introduira toutefois ses objets. Elle s’intéresse au somatique, au non-verbal et semble trouver une efficacité surtout avec des « client·e·s » – mot qu’elle préfère à celui de « patient·e » – psychotiques et « borderline ».
[Figure 5]Parallèlement à son analyse avec Fédida, Clark avait déjà commencé à élaborer une espèce de thérapeutique collective et corporelle avec ses étudiant·e·s de la Sorbonne. Intuitivement, elle avait développé à sa manière des relaxations qu’elle guidait avec parfois jusqu’à quatre-vingts étudiant·e·s. Elle y développe également quelques situations performatives telles que Baba Antropofágica [Bave anthropophagique], 1973, et Canibalismo [Cannibalisme], 1973, toutes deux des relectures du motif moderniste brésilien de l’anthropophagie, qui avait été repris par le mouvement de la Tropicália.
[Figure 6]Nous pouvons identifier deux préoccupations guidant ces expérimentations. D’une part, les processus d’échange psychique et les déplacements des catégories de sujet et objet, ainsi que de spectateur·ice et participant·e. D’autre part, une attention à la constitution d’un corps collectif. Ce corps collectif est envisagé aussi comme la réactualisation d’une puissance archaïque où l’individu retrouve aussi bien le pré-individuel que le supra-individuel. Il constitue déjà la quête d’une puissance de guérison des corps individuels traumatisés, isolés.
La « Structuration du Self »
Si avec la « Structuration du Self », Clark se déplace de la constitution du corps collectif vers l’attention au psychique au niveau du corps individuel, sa proposition reste néanmoins sous le prisme de la micropolitique. Le projet d’une réparation du corps marqué par le trauma va de pair avec le pari d’une réouverture existentielle permettant au sujet de libérer une perception figée dans les structures sociales. Une telle réparation se fait selon des modalités différentes pour le psychotique ou pour le névrotique. Clark affirme que le psychotique serait un « artiste sans bagages9 », c’est-à-dire une personne sans les moyens, pourrait-on dire avec François Tosquelles, de « réussir sa folie10 », de profiter de sa capacité inventive, car trop prise dans les difficultés imposées par son état de détresse. La névrose, à son tour, est identifiée par elle comme la « véritable maladie » : « le neurotique assimilé au système11 », dit-elle, qu’il faut donc guérir en réouvrant son corps.
Mais en quoi consiste exactement la méthode de la « Structuration du Self » ? Clark reçoit dans son appartement à Copacabana ses client·e·s pour des séances d’environ 50 minutes. Le plus souvent, elle leur demande d’enlever leurs vêtements et de s’allonger soit par terre, soit sur un lit, soit encore sur « Le Grand matelas », un très grand coussin en plastique transparent, rempli de billes de polystyrène. Le coussin à la fois prend la forme du corps de la personne et lui procure une contention. Il se peut aussi que la personne soit assise ou même reste debout. Elle peut ensuite travailler avec des inductions verbales et des massages, mais surtout elle fait intervenir les « objets relationnels », comme elle nomme maintenant ses objets sensoriels. Elle va donc tantôt toucher la personne avec ces objets, tantôt lui demander de les manipuler, de se toucher avec eux, ou encore simplement de les poser sur des parties de leur corps.
[Figure 7]Clark a systématiquement noté ses cas cliniques entre 1976 et 1978 dans le but de faire un livre, projet interrompu par sa mort. Ces cas et la méthode de la « Structuration du Self » ont été transmis à la psychologue Gina Ferreira dès 1980 ainsi qu’à Lula Wanderley. Ferreira, après plusieurs années de travail, les a anonymisés, classés et organisés en deux longs volumes en 1996 sous le titre Mémoire du corps. Glossaire des Cas Cliniques, qui ne fut jamais publié en tant que tel.
Dans le texte d’introduction, Clark affirme : « Lorsque je rencontre un client pour la première fois, il souhaite me parler de ses problèmes, et je l’interromps pour lui dire : “Si vous connaissiez votre véritable histoire, vous ne seriez pas ici. Vous commencerez à la découvrir dans le ‘ici et maintenant’, dans le ‘préverbal12 ’”. »
Clark souligne combien le contact avec les objets ancre l’expérience subjective dans l’ici et maintenant. Le ou la client·e est donc au départ confronté·e au silence et doit se concentrer, dans un premier temps, sur ce que les objets produisent très concrètement sur son corps : des pesanteurs ou des soulagements, des sensations de chaud ou de froid. Pour atteindre un état de disponibilité et d’écoute de soi, Clark peut introduire aussi des inductions ou pratiquer des massages. Dans un deuxième temps, la personne se met à associer les sensations à ses fantasmes. En effet, c’est autour de cette fantasmatique du corps, comme Clark le nomme, que le processus thérapeutique va s’amorcer. « L’objet relationnel n’a pas de spécificité en soi. Il se définit par la relation qu’il entretient avec le fantasme du sujet. Il établit des liens avec [le corps] à travers la texture, le poids, la taille, la température, le son et le mouvement. […] Dès que le sujet le manipule, créant des relations de plein et de vide, à travers des masses qui s’écoulent dans un processus incessant, l’identité avec son noyau psychotique se libère dans l’identité procédurale du moulage de lui-même. […] L’objet se défait (décompense) et se refait (compense). C’est à travers l’objet que le sujet prend la mesure du réel, forçant la destruction dans le monde de son fantasme13. »
La méthode vise à ce que le ou la client·e puisse régresser à des états « archaïques » et préverbaux, là où le moi avait commencé à se structurer et a laissé des fêlures. L’hypothèse sous-jacente est celle d’une élaboration du trouble psychique par le corps, dans le corps, à travers le corps, dans un « corps à corps », selon l’expression de Clark elle-même. Car le corps garde trace de sa propre histoire, surtout de tout ce qui n’a pas été symboliquement articulé et a coulé dans l’inconscient. À partir des sensations corporelles déclenchées par les objets, il serait possible de retrouver ces traces. Clark définit la « Structuration du Self » à partir d’une « maternalisation massive », c’est-à-dire l’établissement entre le client et le médiateur, « selon un mode réel et symbolique », dit-elle, de la relation qui pourrait exister entre la « bonne mère » (ou la « mère suffisamment bonne ») et l’enfant. « L’action est réparatrice – elle procure au sujet des satisfactions réelles dont il a été privé par la mère. Il s’agit de comprendre les besoins fondamentaux du sujet et d’y répondre par le contact avec le corps, plutôt que par l’interprétation analytique classique14. »
[Figure 8]Nous voyons ici, par le vocabulaire mobilisé par Clark, l’importance pour son élaboration de la réflexion de Winnicott. Le psychiatre et psychanalyste anglais avance que la constitution d’un milieu qui serait « suffisamment bon », adéquat, serait nécessaire pour le développement émotionnel de l’infans et sa constitution en tant qu’unité subjective à part entière. Le premier milieu par excellence pour l’enfant serait selon lui le corps de la mère – on parlerait aujourd’hui plutôt des corps des « personnes de référence ». En l’absence de ce milieu adéquat, l’enfant serait plus enclin à développer des troubles psychiques. En outre, les objets relationnels semblent jouer un rôle similaire à ce que Winnicott a appelé les « objets transitionnels », les premiers objets permettant à l’enfant de se détacher progressivement de ce premier milieu. Winnicott définit l’objet transitionnel et le phénomène transitionnel comme des « zones intermédiaires d’expérience15 », là où l’enfant commence à effectivement expérimenter le monde comme un dehors au-delà de son propre corps. Enfin, la dimension du jeu ou du playfulness aussi souvent souligné par lui, c’est-à-dire, du jeu avec des objets et avec son propre corps, constitue l’autre élément fondamental de ce processus du devenir-sujet.
Dans les séances avec Clark, les client·e·s investissent les objets avec leurs fantasmes et associations, révélant ainsi leur fantasmatique du corps. Elle souligne que la personne doit progressivement se permettre d’entrer dans un état de jeu, de playfulness, sans jugement et en étant suffisamment relaxée pour qu’elle puisse laisser son imagination agir et investir les objets. Elle insiste sur le non-verbal et souvent voit l’irruption du verbal dans les séances comme des résistances, ou tout au moins comme quelque chose qui bloquerait le processus thérapeutique. Les notes d’un cas soulignent comment un client intellectualise et rationalise trop l’expérience : « Je lui ai recouvert la poitrine avec des feuilles sèches et, avec les graines de ces feuilles, son cou. Il a identifié le matériau : “Ce sont des feuilles”, a-t-il dit (ce qui m’a désespérée, car je voulais sa fantaisie et non la réalité). Ensuite, j’ai discuté avec lui de la manière dont il avait réagi au travail (il ouvre toujours les yeux quand il le peut, ne se détend pas, aime les textes, mais soit il intellectualise, soit il ne ressent rien). Il m’a avoué qu’il avait ressenti une “bêtise” et que, pour cette raison, il n’en avait pas parlé16. »
Au cours des séances, les objets se métamorphosent dans les choses et entités les plus variées. Une feuille devient pour ce même client une « petite fourmi ». Souvent les notes parlent du surgissement de plusieurs bichos dans les récits des clients. Pour un autre client, un coussin devient tantôt le sein de la mère, tantôt le caca qui était resté dans ses pantalons lorsqu’il avait sept ans et que sa mère avait ensuite nettoyé. Clark peut commenter ces images afin de stimuler le flux fantasmatique. Souvent elle rappelle au client de porter encore une fois son attention sur les sensations causées par l’objet et les associations subséquentes afin de ne pas rompre le fil du récit. Parfois, elle interprète ces sensations par rapport à l’histoire reconstruite progressivement au fil des séances du patient : le froid soudain et angoissant causé par le coussin posé sur la jambe d’une cliente lui semble être vécu « comme un élément masculin, le pénis 17». D’autres fois, elle se met à interpréter, mais remarque qu’elle n’aurait pas dû le faire.
Le Glossaire est un document précieux en ce qu’il montre bien ces hésitations et la dimension absolument expérimentale de la démarche de Clark, ainsi que la nécessité de la réinventer à chaque fois avec chaque client·e. Ses réflexions viennent souvent aussi essayer de rendre compte du contre-transfert. Clark décrit comment elle se sent, ce qu’elle a fait, etc. Étant donné ce corps-à-corps, son engagement est très important : sa présence dans l’espace (parfois aussi comment elle va s’en absenter), ainsi que ses affects. Les notes laissent voir une permanente négociation des espaces, des manières d’intervenir, comment trouver ce qui fait place ou ce qui prend trop de place ; mais négociation également avec certain·e·s client·e·s concernant le rapport de forces qui s’établit entre eux. Il s’agit encore, très souvent, à travers l’expérimentation avec les objets, d’arriver à produire chez le ou la client·e une prise de conscience, ne serait-ce que minimale, de choses fondamentales : ce qui est plaisir et ce qui est douleur ; ce qui fait du bien et ce qui fait du mal ; d’arriver enfin à produire une situation où le ou la client·e peut prendre possession de son propre corps, de sa sensibilité, de son désir afin de l’assumer et de l’affirmer. C’est ce que Clark identifie comme un travail de repérage du somatique ou, selon ses mots, d’une « géographie du corps18 » : comment son corps s’est structuré à partir de son devenir-sujet singulier, où sont les points hauts et points bas de son corps, où se trouvent « les reliefs du corps, ses creux et ses spécificités19 », en quelles parties et organes se sont installés et cristallisés les traumas, où sont ses trous et ses trop-pleins.
En effet, Clark semble produire ce qu’on pourrait appeler avec Winnicott un environment-individual set-up20, c’est-à-dire un milieu-arrangement permettant à la fois au sujet de régresser à des états très archaïques et puis de reconstituer progressivement sa psyché individuelle, de réinventer son propre « milieu personnel ». Il semble qu’effectivement, il faut que le ou la client·e traverse des états liminaux, arrive à atteindre ce « corps-vibratile21 » comme dirait Suely Rolnik ou à « créer un différentiel22 » comme dirait Hubert Godard, qui rend possible une sensibilité multisensorielle et la transformation du corps en d’autres formes de vie, pour que le sujet puisse se débarrasser de son faux « self » (moi), celui qui s’était formé à la fois à partir de ces traumas et en fonction de la normativité sociale environnante. Selon les notes, plusieurs client·e·s semblent effectivement être arrivé·e·s à activer leur « noyau psychotique » et à entrer dans des états de régression profonde ou de transformation radicale de l’unité corporelle. C’est la pierre tenue dans la main qui aide particulièrement à ne pas les laisser se dissoudre complètement dans cette expérience. C’est la « preuve du réel », qui réancre l’individu dans le set-up fabriqué. Clark s’efforce donc de maintenir une dialectique entre le processus fantasmatique et l’ancrage de la matérialité du corps, là, présent. Ce serait à travers cette dialectique que la « Structuration du Self » pourrait progressivement se réaliser.
Citer cet article
Marlon Miguel, « « Preuve du réel » : situations relationnelles entre l’art et la clinique », [Plastik] : Lygia Clark et les pédagogies d’artistes #20 [en ligne], mis en ligne le 6 novembre 2026, consulté le 06 novembre 2026. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2026/11/06/preuve-du-reel-situations-relationnelles-entre-lart-et-la-clinique/