Lygia Clark et les pédagogies d’artistes
Déborah Laks et Elitza Dulguerova
Nr 20 . 6 novembre 2026
Table des matières
Introduction
Ce volume réunit des textes issus d’une journée d’étude sur Lygia Clark et les pédagogies d’artistes qui s’est tenue le 21 février 2025 au Centre Saint-Charles de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il fait aussi écho à l’exposition « Le corps collectif », conçue par la commissaire Anne-Lou Vicente pour la galerie Michel Journiac)1. Concomitants, les deux événements partageaient le même désir : remonter l’histoire pour mieux en saisir le sens dans le présent. L’exposition rassemblait des artistes d’aujourd’hui dialoguant avec le travail de l’artiste brésilienne Lygia Clark (1920-1988), transposant ses formes et ses préoccupations dans notre monde contemporain. La journée d’étude s’inscrivait dans un projet plus vaste d’archéologie des enseignements artistiques à l’université Paris 1, depuis la fondation de l’UER d’arts plastiques jusqu’à l’École des arts de la Sorbonne (EAS) d’aujourd’hui2.
Les enjeux d’un retour historique et analytique sur la pratique spécifiquement pédagogique de Lygia Clark sont pluriels. L’artiste a fait partie de 1972 à 1976 du corps enseignant de l’UER d’arts plastiques de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, alors dirigée par le philosophe Bernard Teyssèdre. Elle est une figure importante de l’histoire de l’enseignement des arts plastiques en France et de son développement progressif à l’université à partir du début des années 1970. Dans un contexte historiographique particulièrement dynamique, marqué par un intérêt pour les pédagogies d’artistes et les approches alternatives, ainsi que pour l’histoire de l’enseignement de l’art en général, Lygia Clark constitue un cas d’étude d’une grande richesse. Ses cours sont conçus en lien avec sa propre création et reflètent ses intérêts théoriques. D’un point de vue institutionnel, son recrutement illustre la volonté d’ouverture internationale et d’inclusion de différentes tendances esthétiques à l’offre de cours qui caractérise le positionnement des arts plastiques à l’université dans les années 1970.
« J’ai commencé par la géométrie, mais je cherchais un espace organique qui permettrait de pénétrer dans le tableau3. » Cette brève phrase de Lygia Clark saisit dans une formulation claire et concise les préoccupations de toute une vie, depuis ses débuts dans les années 1950 au sein du néo-concrétisme brésilien jusqu’aux activités thérapeutiques qui l’occupent à partir de 1976 : la conception de l’œuvre comme organisme, l’importance du contact physique sensible, parfois même intrusif, le souhait d’atteindre ou de créer un espace partagé. Lygia Clark scrute d’abord le tableau comme espace relationnel, dans une filiation avec des artistes abstraits, tel le néo-plasticien Piet Mondrian auquel elle adresse plusieurs lettres posthumes. Au tournant des années 1960, elle réalise ses premières pièces tridimensionnelles, des Bichos [Bestioles], sculptures pliantes et pliables qui appellent à être saisies, manipulées par le public. La relation duelle entre un sujet activant un objet s’estompe dès lors que, à partir de Caminhando [En marchant], 1963, l’œuvre devient processus : « L’œuvre consiste dans l’acte de faire l’œuvre même ; vous et elle, vous devenez totalement indissociables4. » De diverses manières, Lygia Clark explore par la suite à travers cette notion de processus la création d’un corps-à-corps, d’un « corps collectif », par le truchement de l’architecture, du vêtement ou d’accessoires qui permettent de nouer des relations.
Dans son œuvre, la transmission, le partage et l’échange sont à la fois des outils et l’objet même du travail. Ce numéro de Plastik propose de considérer la relation entre sa création et sa pratique de l’enseignement, tout en replaçant cette dernière dans le contexte spécifique de la scène universitaire française des années 1970.
Depuis quelques années, l’œuvre de Lygia Clark fait l’objet d’un regain de l’attention critique et muséale à l’échelle internationale. En témoignent les expositions « Lygia Clark : Project for a planet » à la Pinacoteca de São Paulo5, « Lygia Clark : The I and the You » à la Whitechapel Gallery de Londres6, le colloque « Bichos. Animal Fantasies between Art and Madness » à Berlin7 et, tout récemment, l’exposition « Lygia Clark : Retrospective » à la Neue Nationalgalerie de Berlin puis à la Kunsthaus de Zurich8 et le colloque organisé en lien, « Lygia Clark : Artistic Practice in Transcultural Contexts9».
L’histoire de l’enseignement artistique fait elle aussi l’objet de nombreuses recherches depuis quelques années, notamment autour des pédagogies alternatives et du lien entre création et transmission10. Cependant, contrairement à la plupart des cas traités dans la littérature, c’est à l’université et non dans une école des beaux-arts ou dans une structure alternative que Lygia Clark enseigne. L’ouverture des premiers départements universitaires consacrés aux arts plastiques a lieu au tout début des années 1970, au Centre Saint-Charles de la Sorbonne, à l’université de Vincennes puis à Rennes. Jean Da Silva a retracé une histoire de ces structures nouvelles dans son ouvrage Une part de risque11, mais l’historiographie demeure ténue sur le sujet. À l’université, les contours d’une nouvelle discipline, les arts plastiques, se dessinent12. Le changement par rapport aux méthodes et contenus enseignés dans les écoles des beaux-arts est profond13. Ces structures marquent leurs différences par la place qu’elles accordent à la théorie, aux sciences humaines, aux sciences de l’art, ainsi qu’aux différents courants contemporains portés par les professeur·e·s, ce qui démultiplie de fait les orientations esthétiques présentées aux étudiantes et étudiants. La présence d’enseignantes femmes, ainsi que d’étrangères et étrangers, répond aussi à une volonté d’ouverture des UER d’arts plastiques aux tendances les plus récentes de la création et de la pensée, même si cette ouverture recouvre en réalité une inégalité de statut où la précarité, notamment en tant que vacataire, leur échoit le plus souvent14.
Le type d’enseignement dispensé à Saint-Charles comme dans d’autres départements pionniers, à Vincennes par exemple, suggère l’implantation de ce que l’on pourrait presque appeler des contre-universités, au sein même de l’université15. En inventant leur objet et leurs méthodes, ces départements expérimentaux créent en effet les conditions d’émergence de pensées nouvelles. Ces structures marquent leurs différences par la place qu’elles accordent à la théorie, aux sciences humaines, aux sciences de l’art, ainsi qu’aux différents courants contemporains portés par les professeur·e·s, ce qui démultiplie de fait les orientations esthétiques présentées aux étudiantes et étudiants. En cela Lygia Clark est exemplaire : elle enseigne ce qu’elle est en train de co-créer. Au-delà de toute méthode pédagogique, c’est cette prise directe avec la création, sa pensée et sa formulation, qui fait toute l’originalité de son enseignement et son caractère alternatif.
Ce numéro de Plastik s’inscrit dans cette perspective en rassemblant des analyses approfondies de la pratique pédagogique de Lygia Clark sous différents angles et via des mises en perspective contextuelles. La plupart des autrices et auteurs réunis ici ont travaillé à la fois à partir de sources primaires – œuvres, archives, témoignages – et secondaires. Cette caractéristique répond autant à l’état de l’art sur l’artiste qu’à l’inscription très particulière qui était celle de notre journée d’étude, organisée au sein même du département où Lygia Clark enseignait, accueillant dans le public certain·e·s de ses ancienn·e·s élèves et collègues. Les articles que vous allez lire sont le fruit de cet ancrage spécifique, qui s’est avéré particulièrement enrichissant pour les discussions qui ont animé la journée. La présence de modératrices et modérateurs dont l’expertise venait compléter et décentrer les présentations a aussi eu un rôle important dans la nature des échanges : Clélia Barbut, spécialiste de la performance et de sa transmission mémorielle via l’archive, le récit, la conservation patrimoniale, et Jean Da Silva, ancien élève et professeur d’arts plastiques et d’histoire de l’art à Saint-Charles, ont ainsi animé des discussions très riches à partir des présentations.
Trois sections structurent ce numéro. La première réunit des textes qui s’attachent à des aspects particuliers de l’enseignement de Lygia Clark, et mettent ainsi en lumière des angles peu étudiés, parfois impensés dans des contextes de recherche souvent pris en charge par des musées. La seconde partie établit des comparaisons et interroge la pratique de Lygia Clark dans le contexte international de l’enseignement supérieur de l’art de la deuxième moitié du XXe siècle. Enfin, un troisième ensemble de contributions entre en résonnance avec l’exposition « Le corps collectif » et donne à voir les dialogues féconds que de jeunes artistes et commissaires entretiennent aujourd’hui encore avec l’œuvre de Lygia Clark.
Le volume s’ouvre sur la chronologie très précieuse du passage de Lygia Clark à Saint-Charles que Jean Da Silva signe pour ce numéro, en sa double qualité d’acteur et de témoin, et qui permet de voir la manière dont la pratique de l’artiste se confronte aux réalités de l’université. En observant de près le déroulement des cours de l’artiste et les différentes modalités de ses relations aux étudiant·e·s, Romane Lamisse s’attache à dénouer les défis éthiques et les paradoxes de l’enseignement de Lygia Clark. Killian Rauline, de son côté, analyse la présence et le statut du ou des corps noirs dans le champ expérimental de l’artiste-pédagogue et en décortique attentivement les contradictions. Marlon Miguel examine le va-et-vient constant entre pratique artistique et approche clinique au travers des situations relationnelles qu’élabore Clark dans ses séances thérapeutiques de « Structuration du Self », en s’intéressant particulièrement à l’articulation entre le matériel et le phantasmatique. Chiara Palermo réfléchit à la question du soin et du dépassement du corps propre, à la quête du corps collectif et d’une intersubjectivité radicale dans le travail de Lygia Clark, en proposant la notion de « portance » nourrie par la pensée de Maurice Merleau-Ponty. Ces cinq textes constituent des études originales qui pointent des aspects peu étudiés de la pratique de Lygia Clark en lien avec son enseignement. Ils donnent ainsi à le penser à la fois comme le lieu d’un travail intellectuellement et historiquement situé et comme un vecteur productif d’effets, artistiques, historiques et intimes.
Une seconde partie réunit des textes qui mettent en perspective le travail pédagogique et artistique de Lygia Clark dans une série d’études de cas comparatives. Associant l’éducation sensorielle élaborée par László Moholy-Nagy aux expériences tactiles de Lygia Clark, Lydie Delahaye décrit des modèles de pédagogie alternative, fondés sur les sens et sur la perception collective Hélène Gheysens se penche sur l’intérêt partagé pour la psychanalyse qui lie Lea Lublin et Lygia Clark, toutes les deux enseignantes à l’UER d’arts plastiques de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et étudie les réseaux intellectuels par lesquels se diffusent en France l’antipsychiatrie et les pédagogies alternatives. Delphine Paul trace les contours de ce qui serait une « école du corps » en France, chez Gina Pane, Orlan ou encore Michel Journiac, dans le contexte de l’enseignement des arts plastiques après la réforme des écoles des beaux-arts de 1972. Au travers de ces trois articles, la démarche de Lygia Clark apparaît nourrie à la fois par un héritage et par un contexte intellectuel qui permettent de la sortir du régime d’exception dans lequel elle a longtemps été tenue. Enfin, Maíra Gerstner interroge le processus de désapprentissage qui anime le travail de Lygia Clark et nombre de pédagogies alternatives de la période, et le met à l’épreuve de sa propre pratique de pédagogue et psychothérapeute corporelle qui active, concrètement, les « propositions » de Clark aujourd’hui. Cette seconde partie a donc pour objectif d’ouvrir la réflexion vers d’autres expériences d’enseignement, en France ou ailleurs, dans lesquelles le corps et la perception se trouvent au cœur de la pédagogie et en bouleversent les certitudes.
Dans la dernière section de ce numéro de Plastik, la commissaire Anne-Lou Vicente entame un dialogue imaginaire avec Lygia Clark et lui fait part de l’importance que son travail d’expérimentation et de métamorphose revêt chez les artistes actuel·le·s qui participent à l’exposition « Le corps collectif ». Parmi les textes d’artistes réunis dans cette partie, celui de Lyz Parayzo prend la forme d’une lettre qui révèle la relation intime que la jeune artiste entretient avec Lygia Clark : les premiers mots, « Coucou Lygia Mondrian, ça va ? », nous font entrer de plain-pied dans un espace de partage et d’intimité. Myriam Lefkowitz témoigne elle aussi de l’existence de cette étrange zone d’échanges entre plusieurs créatrices et l’artiste disparue. L’entretien qu’elle reproduit avec Anne Juren, chorégraphe et poète pratiquant l’écriture somatique, permet de ressentir les résonnances continues de la pratique de Lygia Clark.
Les voix que nous avons rassemblées ici font entendre le caractère toujours actuel des idées de Lygia Clark, proposent des cheminements inédits à travers sa pensée, ses écrits, sa pratique conjointement artistique et thérapeutique, tout en la situant dans l’histoire d’une époque vive et pleine de contradictions. De ce fait, les articles que vous allez lire donnent aussi corps aux relations complexes, réelles et imaginaires, libératrices ou contraignantes, qu’engage son enseignement. Au croisement de l’histoire de l’art et des arts plastiques, les autrices et auteurs appellent à penser sa pédagogie comme un véritable lieu de création, où travaillent les corps et les inconscients. Le collectif prend dans ces travaux un sens spécifique, éclairé par les expérimentations artistiques et pédagogiques des années 1970.
Nous tenons à remercier : les autrices et auteurs de leur engagement et contribution à ce numéro ; le laboratoire ACTE pour son soutien constant, en particulier Christophe Viart ; le CRAL ; les équipes administratives de l’EAS, et notamment Belkis Smirnoff, Maëlle Imbert et Naïla Fakhfakh ; le correcteur Guillaume Mélère.
Sommaire
Déborah Laks et Elitza Dulguerova
Introduction
Section 1 : Pensée et pratique de l’enseignement chez Lygia Clark
Jean Da Silva
« Lygia Clark à l’UER arts plastiques et sciences de l’art. Chronologie 1972-1976 »
Romane Lamisse
« Lygia Clark, professeure à Paris 1 (1972–1976) : une pédagogie paradoxale entre émancipation, appropriation et fascination »
Killian Rauline
« Le corps noir dans le champ expérimental de Lygia Clark »
Marlon Miguel
« “Preuve du réel” : situations relationnelles entre l’art et la clinique »
Chiara Palermo
« L’étoffe du monde. Pratiquer la métamorphose parmi les fils d’un corps collectif »
Section 2 : Perspectives comparatives
Lydie Delahaye
« Savoirs situés, pédagogies sensibles. Lygia Clark et l’expérimentation tactile »
Hélène Gheysens
« Lygia Clark et Lea Lublin. Enseignement et révolution psychanalytique rue Saint-Charles, 1968-1988 »
Delphine Paul
« Une “École du Corps” dans les années 70 en France : quelques exemples d’ateliers de performances en contexte de transmission »
Maíra Gerstner
« Apprendre à désapprendre : pourquoi faire les propositions de Lygia Clark aujourd’hui ? »
Section 3 : Résonnances artistiques actuelles de Lygia Clark
Anne-Lou Vicente
« Chère Lygia (2024-2025) »
Lyz Parayzo
« Coucou Lygia Mondiran, ça va ? Lettre de Lyz Parayzo à Lygia Clark »
Myriam Lefkowitz
« Dialogues avec Lygia »
Citer cet article
Déborah Laks et Elitza Dulguerova, « Lygia Clark et les pédagogies d’artistes », [Plastik] : Lygia Clark et les pédagogies d’artistes #20 [en ligne], mis en ligne le 6 novembre 2026, consulté le 06 novembre 2026. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2026/11/06/lygia-clark-et-les-pedagogies-dartistes/