Lygia Clark à l’UER arts plastiques et sciences de l’art. Chronologie 1972-1976
Jean Da Silva
Nr 20 . 6 novembre 2026
À la rentrée universitaire 1972, Lygia Clark est portée – aux côtés des artistes Carlos Cruz-Diez, Michel Journiac, Julio Le Parc, et des théoricien·ne·s Xavière Gauthier, Jean-François Lyotard, Paul Virilio – sur la liste1 des cent cinquante enseignant·e·s de l’UER (unité d’enseignement et de recherche) arts plastiques et sciences de l’art de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
À raison de trois ou six heures par semaine, elle est intervenue, de septembre 1972 à février 1976, à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, avec le statut de vacataire chargée d’enseignements, comme la plupart des autres enseignant·e·s.
Créée au lendemain de Mai 68, l’UER arts plastiques et sciences de l’art occupait alors le site d’une usine désaffectée devenu le centre universitaire Saint-Charles, situé au 142 de la rue du même nom dans le quinzième arrondissement de Paris. Les conditions d’enseignement y étaient plus que précaires ; dans une lettre au recteur, le philosophe et historien de l’art Bernard Teyssèdre, initiateur et directeur de cette UER, dénonçait alors les conditions de rentrée de « deux mille étudiants », « dans des hangars non aménagés […] avec un budget d’équipement et de fonctionnement proche du néant, avec un taux d’encadrement voisin d’un enseignant pour 230 enseignés2 ».
Pourtant, sous son impulsion, et celle d’enseignant·e·s en rupture avec l’académisme des Beaux-Arts, de même que celle d’étudiant·e·s – pour certain·e·s très actif·ve·s pendant les mois de mai-juin 1968 –, l’enseignement des arts plastiques y a été radicalement rénové par la prise en compte des décloisonnements propres aux pratiques artistiques alors émergentes faites d’événements, de gestes, d’attitudes, de concepts, de propositions ouvertes. Délaissant le formalisme de l’œuvre pour l’expérimentation, interrogeant dans le même mouvement les limites de l’art, l’enseignement, dispensé sous forme d’ateliers-séminaires, faisait se rencontrer expérience pratique et réflexion ; une réflexion critique qui s’appuyait sur l’apport des sciences humaines – sociologie, sémiologie, psychanalyse – alors en plein essor.
L’UER arts plastiques et sciences de l’art a ainsi offert à Lygia Clark un lieu propice à ses expérimentations. Elle déclarait y avoir rencontré « pour la première fois […] des conditions propres à communiquer [son] projet [avec] des jeunes gens [qu’elle] prépare une année entière3 ».
Méthode : cette chronologie s’appuie sur des archives. Les intitulés des cours mentionnés sont tirés des programmes d’enseignement de l’UER arts plastiques et sciences de l’art conservés par l’École des arts de la Sorbonne et dans des archives privées.
L’enseignement de Lygia Clark est particulièrement bien documenté ; parce qu’elle a fait appel à des photographes professionnels pour en garder la mémoire et l’a souvent évoqué dans son journal4 et dans sa correspondance avec l’artiste Hélio Oiticica.
La liste des expériences mentionnées n’est pas exhaustive. Leurs titres sont ici donnés en français, la langue en vigueur pour les participant·e·s d’alors.
1968
Arrive à Paris fin 1968 après avoir représenté le Brésil à la 34e Biennale de Venise.
Au Brésil, la dictature a suspendu la constitution de 1946 et la répression se fait particulièrement brutale. De nombreux·ses intellectuel·le·s brésilien·ne·s s’exilent.
Lygia Clark séjourne dans deux appartements qui lui sont prêtés, puis à la Cité internationale des arts le long du quai des Célestin : « J’ai déjà commencé à ramasser des pierres dans la rue, faute d’argent pour acheter du matériel ! J’utilise tout ce qui me tombe sous la main : sacs de pommes de terre vides, sacs d’oignons, emballages plastiques du pressing, et même les gants en plastique que j’utilise pour me teindre les cheveux ! J’ai déjà fabriqué quelque chose d’intéressant, comme un casque fait d’une pochette de disque que j’avais sous la main, avec deux gants qui partent directement de la tête5. »
Hiver 1968-1969
Parution du numéro 4 de la revue Robho, Les carnets de l’Octéor, théâtre guérilla, fondée en 1967 par Julien Blaine et Jean Clay. Un article – « Spécial Lygia Clark, fusion généralisée » – y est développé sur huit pages.
Alécio de Andrade photographie Lygia Clark officiant en extérieur avec de jeunes participant·e·s devant l’hôtel d’Aumont, siège du Tribunal administratif de Paris situé à deux pas de la Cité internationale des arts. Alécio de Andrade, membre associé de l’agence Magnum-Photos, a réalisé plusieurs portraits de Lygia Clark.
1969 – premier semestre 1972
Trois expériences collectives, dites « architectures biologiques », sont conduites en 1969 au troisième étage6 de la Cité internationale des arts ; pour l’une d’entre elles en présence du sociologue Luciano Martins et du sculpteur Sergio Camargo7.
1) Structures biologiques 1 (photographiée). Les avant-bras et les jambes de deux partenaires face à face sont enfilés dans une grande feuille de film plastique.
2) Camisole de force (photographiée).
3) Structures vivantes (photographiée). « Les participants sont liés par des élastiques. Ils composent ensemble des structures souples […]. Chacun conditionne par ses gestes les gestes de tous8. »
Leurs photographies illustrent le texte de Lygia Clark « Le corps est la maison : sexualité : envahissement du “territoire” individuel », écrit en 1969 et publié dans le numéro 5-6 de Robho en décembre 1971.
Printemps 1971, Lygia Clark entre en contact avec le psychanalyste Daniel Lagache9.
Juin 1971, la ville de Paris lui attribue un atelier au 35-37 boulevard Brune10 dans le 14e arrondissement.
1972
Lygia Clark commence une analyse avec le psychanalyste Pierre Fédida, qui dispense un enseignement « Sémiologie du corps et des techniques du corps » au sein d’une UER de sciences humaines cliniques nouvellement créée au lendemain de Mai 1968. Cette composante de Paris 7, installée au centre Censier, introduit l’enseignement de la psychanalyse à l’université.
En juin elle écrit dans son journal : « Je me suis procuré L’Anti-Œdipe de Deleuze. Curieusement, je n’y ai presque rien compris jusqu’à un chapitre où il aborde la schizoanalyse. Je crois que c’est ce que je fais seule depuis des années11. »
Premier semestre 1972
Mai 1972, Lygia Clark écrit dans son journal : « J’ai décidé que si j’obtiens le poste à l’École des beaux-arts, je resterai, et aussi si je peux travailler avec les fous de la Loire12 » [elle prend certainement l’UER arts plastiques et sciences de l’art pour l’École des beaux-arts].
Bernard Teyssèdre, sollicité par Jean Clay, l’avait alors mise en relation avec son directeur adjoint Pierre Baqué. Jean Clay a aussi fait en sorte, mais sans succès, qu’elle intervienne à la clinique de la Borde (à Cour-Cheverny dans le département de Loir-et-Cher) – un lieu alternatif à la psychiatrie officielle dirigé par le psychiatre Jean Oury13, où Félix Guattari attire de nombreux intellectuels et où un atelier de théâtre a ouvert.
Dans un entretien avec Jean-Pierre Criqui, Yve-Alain Bois raconte que, alors âgé d’à peine vingt ans et proche de Jean Clay, il avait aidé Lygia Clark à remplir le dossier administratif exigé pour enseigner à l’université14.
1972-1973
En septembre 1972, Lydgia [sic] Clark figure dans une liste d’enseignant·e·s, avec pour adresse Boulevard Brune, Paris 14e, tel. 532.92.56.
Elle commence son enseignement « Espace du corps » en 1re année au centre Saint-Charles.
Expériences collectives :
1) Structures vivantes (Centre Saint-Charles, photographie Robert Josse).
2) Bave anthropophagique (photographiée).
3) Cannibalisme (photographiée).
4) Voyage. Un étudiant « africain » allongé au sol a été enveloppé dans du papier journal fixé par des liens. Porté ensuite sur les épaules de ses camarades, puis posé debout il a été débarrassé de son enveloppe, renaissant, maintenant intégré au groupe, selon les propos de Lygia Clark15. Le critique d’art Jean Clair, fondateur et rédacteur des Chroniques de l’art vivant, assiste en tant que spectateur à certains cours.
Lygia Clark accueille dans son atelier des étudiants de 3e année (une pratique alors relativement courante pour les enseignants plasticiens, faute de place à l’université).
Expériences collectives :
1) Réseau élastique (atelier de Lygia Clark, photographiée).
2) Bave anthropophagique (atelier de Lygia Clark, photographie A. Hagège).
3) Cannibalisme (atelier de Lygia Clark, photographie Maurice Morère’o).
1er trimestre 1973. Publication de l’article « L’art, c’est le corps » dans la revue Preuves où Lygia Clark voit dans ses expériences collectives un moyen de quitter « le domaine de l’art » : « aussi en suis-je arrivée, il y a trois ans, à des expériences collectives dans lesquelles l’objet s’abolit et où l’homme, cellule d’une architecture biologique constituée de son propre corps, devient l’objet de sa propre sensation16. » Le texte de présentation de cet article fait du travail de Lygia Clark une « expérience gestuelle pure, dégagée de tout support objectif, où l’artiste n’est plus qu’un catalyseur, un peu créateur, un peu animateur de groupe, un peu thérapeute ».
Pendant l’été Lygia Clark, qui séjourne au Brésil, réactive, pour le film O mondo de Lygia Clark réalisé par son fils Eduardo, des expériences inaugurées à Paris : Bave anthropophagique, Réseau élastique, Voyage.
1973-1974
Les bâtiments-usine du Centre Saint-Charles en travaux ne sont plus accessibles et une suite de bureaux attenante accueille les enseignements qui se trouvent à l’étroit.
Lygia Clark se voit attribuer deux cours :
1re année 1er cycle
UV « Initiation pédagogique à la pratique des arts plastiques ».
Intitulé spécifique :
gr. 2 – Lygia Clark : « Atelier d’expériences et d’analyses sur l’espace corporel », mardi de 15h à 17h
UV « Introduction à l’histoire et aux méthodes d’analyse des divers arts autres que les arts plastiques, option théâtre, danse, expression corporelle » :
gr. 4 – Lygia Clark, jeudi de 15h à 16h30
Voyage (Centre Saint-Charles, la seule intervention photographiée cette année-là).
La télévision française filme un des cours17.
1974-1975
Décembre 1974, le centre Saint-Charles, désormais rénové, accueille tous les enseignements sur environ quatre mille mètres carrés.
Lygia Clark y est chargée de deux cours dans la salle réservée à l’expression corporelle et à la danse et dans un grand atelier du cinquième étage. Chacun accueille une trentaine d’étudiants.
1re année 1er cycle
– UV Approches sensorielles du monde environnant, jeudi de 15h à 18h
– UV Stimulation à la créativité, mardi de 15h à 18h
Six expériences documentées :
1) Relaxation (photographiée) : les participant·e·s, les yeux bandés et allongé·e·s, reçoivent des stimuli tactiles directs (mains), ou par le biais d’instruments (souffle dans un tube de carton, sacs de plastique gonflés, fleurs sur les visages).
2) Accouchement (photographiée).
3) Œuf de Linceul (photographiée).
4) Tunnel (photographie Monica Barbosa).
5) Voyage (4e réalisation non photographiée).
6) Corps collectif (photographiée).
7) Tête collective (photographiée). Lygia Clark avait fait part de ce projet à Hélio Oiticica dans une lettre du 6 juillet 197418. Une énorme tête a été assemblée – initialement dans le centre Saint-Charles puis finalisée dans son atelier. Les étudiant·e·s y ont placé des billets d’amour, des petits secrets, des fruits, des gâteaux, rubans, confettis, etc. Jusqu’au jour où la décision fut prise de « vivre la tête » et de la porter hors de l’appartement pour en extraire ce qu’elle contenait et manger tout ce qui était comestible. Cette expérience a été « vécue avec la participation d’enfants et de passants ».
Avant sa destruction, la Tête collective a été présentée aux critiques d’art Mario Pedrosa et Pierre Restany en visite dans l’atelier de Lygia Clark19.
1975-1976
Cours attribués :
1re année 1er cycle
Gr 2 : UV de 3 heures en 1re année, Stimulation à la créativité, mardi de 15h à 18h
Une série de photographies documente des expériences non identifiables.
Janvier 1976 :
Note manuscrite portée sur le programme des enseignements de 1er cycle, matières obligatoires, 1975-1976, par Françoise Pichon, responsable administrative : « Mme Lygia Clark cesse ses cours a/c du 23-02-76 – malade – part se faire soigner au Brésil (étant étrangère ne peut se faire hospitaliser en France), ne reprendra pas ses cours avant trois mois, est remplacée20. »
2e trimestre 1976
Dans le premier numéro de la revue Macula dirigée par Jean Clay, Lygia Clark explique ce qui l’oppose au « body art » promu à l’UER arts plastiques et sciences de l’art par Michel Journiac et représenté par Gina Pane qui, bien qu’elle n’enseigne pas à l’UER arts plastiques, y fait référence [aucun d’eux n’est nommément mentionné dans l’article] : « Que peut signifier […] que l’artiste se mutile en public ? […] Dans cette apparente démystification, le mythe de l’artiste ne croît-il pas, dans la mesure où celui-ci est l’objet du spectacle21. »
Citer cet article
Jean Da Silva, « Lygia Clark à l’UER arts plastiques et sciences de l’art. Chronologie 1972-1976 », [Plastik] : Lygia Clark et les pédagogies d’artistes #20 [en ligne], mis en ligne le 6 novembre 2026, consulté le 06 novembre 2026. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2026/11/06/lygia-clark-a-luer-arts-plastiques-et-sciences-de-lart-chronologie-1972-1976/