Chère Lygia (2024-2025)
Anne-Lou Vicente
Nr 20 . 6 novembre 2026
Paris, le 3 septembre 2024
Chère Lygia Clark
Je prends enfin le temps de t’écrire, toi qui as initié ou suscité tant de correspondances, réelles comme fictives. La forme épistolaire incarne ce mode d’adresse si particulier, aujourd’hui teinté d’une charmante désuétude. En faisant ce geste, j’ai le sentiment, l’illusion sans doute, de formaliser un lien que je me suis, comme d’autres, inventé avec toi. D’ailleurs je me permets de te tutoyer…
J’ai lu à ton sujet – il y a beaucoup, beaucoup à lire, de et sur toi. J’ai aussi écrit à ton sujet – un peu – dans le catalogue de l’exposition « L’art d’apprendre. Une école des créateurs1 », au Centre Pompidou-Metz en 2022. Ce n’était pas la première fois que j’avais affaire à toi mais c’est ce qui a fait lentement germer ce qui s’apprête à éclore.
La galerie Michel Journiac, du nom de celui qui était alors ton « collègue », n’existait pas lorsque tu as enseigné au Centre Saint-Charles de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne entre 1972 et 1976. Ton « cours », baptisé « Le geste et la communication », consistait à proposer une série d’expériences à un groupe d’étudiant·e·s en arts plastiques, ou plutôt à leur soumettre une série de « propositions », tels des rituels réunis sous le terme de « corps collectif », repris aujourd’hui en écho.
Car, tu l’auras compris j’en suis sûre, il s’agit là moins de réitération, de re-présentation, encore moins de reenactment, que de résonance, de remote touching, de vagues caresses et de mots doux jusqu’à toi, par d’autres, conviés autour, à partir de toi, de près ou de loin. Certes, tu n’es pas là mais tu es partout. Tu flottes dans l’air comme un parfum qui entre à l’intérieur de nous et ne nous lâche pas. Cette notion d’incorporation, plus que de corps, est d’ailleurs essentielle ici comme dans toute ton œuvre. L’in(di)gestion jusqu’à la régurgitation, sur un mode anthropophage, comme l’entendait déjà en 1928 Oswald de Andrade dans son Manifeste anthropophage. Mais je pense surtout à l’anthropologue brésilien Eduardo Viveiros de Castro qui, dans ses Métaphysiques cannibales, écrit en 2009 : « Une perspective n’est pas une représentation, car les représentations sont des propriétés de l’esprit, alors que le point de vue est dans le corps2».
Je pense que ça te parle, non ? Toi qui t’es montrée si ouverte à la transformation, à la métamorphose comme mode d’être (en devenir perpétuel) et de pensée, à soi et aux autres. À la croisée de la psychanalyse et de la cosmologie, de la phénoménologie et des mathématiques, tu envisageais une approche relationnelle d’un autre ordre, une puissance d’affectation et d’individuation collec-tives, sensibles et foncièrement politiques.
L’actualisation toute subjective que propose aujourd’hui « Le corps collectif » tâche de réinsuffler un peu de cet incroyable souffle que tu as apporté, au sein de l’université comme du champ de l’art, dans lequel tu t’es déplacée jusqu’à la lisière. Une capacité à pousser l’expérimentation et repousser les limites et les catégories, les codes et les usages – de l’institution, du marché, des formes, jusqu’à s’en détacher progressivement.
Nous sommes là aujourd’hui pour respirer et pænser avec toi en te laissant entrer en dedans et en dehors, à travers tout ce qui est poreux, pour puiser un peu de ta force et de ta liberté, décoloniser notre pensée, nos savoirs et nos sens.
Merci chère Lygia.
Anne-Lou Vicente
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[Figure 1]
Paris, le 1er octobre 2025
Chère Lygia
Je pense à nouveau beaucoup à toi ces derniers temps, alors que l’exposition « Le corps collectif » qui s’est tenue à la galerie Michel Journiac s’est achevée il y a maintenant plus de six mois3. Et pour cause, je reviens de Berlin où je suis allée visiter la rétrospective qui t’est consacrée à la Neue Nationalgalerie4, ce magnifique musée édifié par Mies van der Rohe dans les années 1960. Un ensemble considérable de tes œuvres réalisées depuis les années 1950 y est présenté dans des conditions exceptionnelles. Je crains de manquer d’objectivité ici tant j’étais émue de voir tout ça et de réaliser à quel point la matérialité et la présence de ton œuvre venaient incarner ce que j’avais pu constater au cours de mes recherches, en consultant notamment différents ouvrages mo-nographiques parus à l’occasion des nombreuses expositions personnelles dont tu as fait l’objet. D’ailleurs, je suis repartie avec le catalogue de l’exposition, laquelle voyagera à Zurich d’ici peu5, pour compléter ma collection. Ce qui m’a semblé particulièrement bien pensé c’est le fait que les « salles » – en fait un ensemble de cimaises articulées au sein de ce gigantesque espace ouvert et vitré au rez-de-chaussée du mu-sée – dans lesquelles un parcours chronologique retraçait le glissement d’une pratique picturale vers une pratique sculpturale et pointait ton intérêt à penser l’espace et sortir du cadre, ces salles donc, offraient toutes un point de mire partiel sur ce qui se tramait de l’autre côté, à savoir tout ce qui, des « bichos » à la « Structuration du Self », constituait l’incroyable et organique évolution de ton œuvre, et le reste du parcours de l’exposition, gorgé de lumière.
[Figure 2]Et la lumière était belle le 12 septembre dernier, faisant étinceler les nombreux « bichos » rassemblés pour l’occasion. Aux côtés des originaux, des répliques avaient été conçues, autorisant ainsi les visiteur·euse·s à les manipuler et à tenter en vain d’en apprivoiser les circonvolutions. Également à disposition, de nombreuses répliques de tes « objets sensoriels » et « relationnels » et, moi qui suis peu encline aux dispositifs participatifs (en tout cas dans des contextes d’exposition), je dois dire que c’était assez jouissif de pouvoir enfiler un masque aux yeux réfléchissants et aux senteurs épicées, un gant en caoutchouc servant à attraper une balle de ping-pong ou encore de me déchausser pour pénétrer dans l’installation que tu avais réalisée pour la biennale de Venise en 1968, A casa é o Corpo (Penetração, Ovulação, Expulsão) [La maison est le corps (pénétration, ovulation, expulsion)]. C’était comme rentrer dans l’histoire – enfin, façon de parler.
Je me demande toutefois ce que tu penserais de tout ça, toi qui œuvrais contre la sacralisation de l’artiste/auteur et la fétichisation de l’objet d’art pour en faire le medium d’une mise en relation et d’une expérience engageant le public à la fois physiquement (et surtout) psychiquement.
[Figure 3]
À la librairie de la Neue Nationalgalerie, en plus du catalogue de cette rétrospective, j’ai fait l’acquisition du recueil de la correspondance que tu as entretenue entre 1964 et 1974 avec ton cher ami, confrère et compatriote Hélio Oiticica, paru (en anglais) aux éditions madrilènes Ivorypress en 20246. Sur toute cette période, tes lettres sont écrites et envoyées depuis Paris, et plus précisé-ment depuis le 14 rue Cassini dans le 14e arrondissement (un quartier que je connais très bien), et de la Cité internationale des arts dans le marais (un endroit où il m’arrive de me rendre pour rencontrer des artistes). Dans une lettre datant du 6 juillet 1974, tu évoques les cours que tu avais commencé à donner au Centre Saint-Charles de La Sorbonne (où j’enseigne) : « J’ai compris que c’est la manière dont mon travail doit être accompli, et je ne peux plus m’exprimer comme dans une performance où les gens n’expérimentent rien », écris-tu. Tu y évoques les propositions Baba Antropofágica [Bave anthropophagique, 1973], au cours de laquelle plusieurs individus déroulent depuis leur bouche des bobines de fil humectées de salive sur le corps allongé d’un·e camarade, et Canibalismo [Cannibalisme, 1973], où cette fois, l’individu au sol, muni d’une combinaison à poches garnies de victuailles, se fait symboliquement dévorer par des camarades aux yeux bandés. Tu évoques aussi ton projet de Ca-beça coletiva [Tête collective, 1975], une structure portable comme un immense chapeau-tête bourré de petits objets, mots, fruits et autres choses à partager, qui déambulerait bientôt dans l’espace public, telle une apparition carnavalesque.
[Figure 4]Avec ces lettres, dont j’avais une connaissance lacunaire au travers de certains de tes catalogues monographiques, j’ai l’impression de rentrer plus que jamais dans ta tête, tes pensées, tes états d’âme, dans ton quotidien, tes projets artistiques à travers l’Europe, ta vision de l’art et des artistes, et aussi bien sûr, dans la relation si puissante que tu partageais avec Hélio.
J’ai comme l’impression d’entamer un nouveau chapitre de l’histoire de l’art et de ma relation avec toi.
Alors, je te dis à bientôt, chère Lygia, car à force de lectures, je t’écrirai sans doute à nouveau…
Anne-Lou
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[Figure 5]Ces deux lettres ont été respectivement écrites plusieurs mois avant et après l’exposition « Le corps collectif », une proposition d’Anne-Lou Vicente à la galerie Michel Journiac du 5 février au 8 mars 2025, avec les artistes Sophie Blet, Bruno Botella, Melissa Boucher, Myriam Lefkowitz et Julie Laporte, Camille Le Meur, Jonathan Martin, Jean-Luc Moulène, Lyz Parayzo, Ana Vaz.
Événements en marge de l’exposition :
- « Entre shiatsu et structuration du self » et « An Imaginary Cabinet » : sessions de workshop col-lectives et individuelles avec Myriam Lefkowitz et Julie Laporte
- « Border » : soirée de projection de films et clips expérimentaux de Bruno Botella, Jonathan Martin et Ana Vaz, suivi d’un set musical d’Élodie Lecat aka Valentine Branca.
[Figure 6]
Citer cet article
Anne-Lou Vicente, « Chère Lygia (2024-2025) », [Plastik] : Lygia Clark et les pédagogies d’artistes #20 [en ligne], mis en ligne le 6 novembre 2026, consulté le 06 novembre 2026. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2026/11/06/chere-lygia-2024-2025/