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Donner corps au spectre

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Ce témoignage vise à rendre compte de la conception et de la mise en œuvre de ma pièce sonore Sans titre réalisée en 2022 et présentée à l’occasion du colloque transversal : « Et si la consistance du monde ne nous était pas donnée ? » (décembre 2022). Le spectre « est » et « n’est pas », il n’a pas de chair, il est intangible mais : « il prend corps1 ». Cette chose résolument indécise, contredisant les conditions mêmes de l’existence pour se manifester, trouve un écho constitutif dans l’évanescence sonore et l’archivage numérique. Ces dernières années, le traitement du son n’a cessé de repousser les limites des algorithmes génératifs qui s’emploient à recomposer la matière humaine. De nouvelles mélodies, harmonies et textures sonores naissent de l’imitation de la signature stylistique des données soumises à l’algorithme. Le réseau neuronal utilisé pour réaliser ma pièce sonore traite et produit de l’audio brut en procédant à l’intégration d’un ensemble de données dans un espace de compression. Cet espace abstrait donne lieu à des intercompatibilités permettant de générer des suites crédibles à un échantillon sonore choisi. En effet, si l’algorithme est capable de donner à entendre des formes musicales normées, ce n’est pas toujours le cas. J’ai remarqué qu’en l’entrainant à traiter des fragments sonores sans genre ni structure clairement identifiables, les résultats obtenus étaient particulièrement inattendus. Sans rapport audible avec les données d’apprentissage, les spectres surgissent spontanément d’une mer de bruit.

L’algorithme, qui imite seulement l’apparence de la musique et du langage humain, opère des glissements sémantiques particulièrement troublants lorsqu’il peine à identifier des composantes musicales. De plus, le processus de compression et de recomposition des données, à la base de la génération sonore,  produit des artefacts audibles tels que des bourdonnements, des bruits métalliques, du pré- écho…. En réactivant des traces perdues2 par le truchement d’une technique de plus en plus accessible, les algorithmes capables de générer du son pourraient  placer l’hantologie musicale3 au seuil d’une revitalisation créative. Le concept d’hantologie est une réaffirmation de l’affirmation selon laquelle « l’être » n’est pas équivalent à la présence. Puisqu’il n’y a pas de point d’origine pur, mais seulement le temps du « toujours – déjà », la hantise est l’état propre à l’être en tant que tel. Le spectre s’inscrit dans une logique de la trace qui s’interroge sur tout ce qui diffère. L’usage de l’algorithme génératif, qui ne se borne pas à la répétition du même en proposant des variations, engage le spectral dans toute son irréductibilité. Si le spectre est tout de même quelqu’un, c’est un autre.

J’ai moi-même tenté de produire des traces, à la manière des artistes hantologues des premiers temps. Ces derniers s’employaient, avec les moyens techniques dont ils disposaient, à faire : « remonter le support d’inscription de la mémoire à la surface4 » de leurs créations. Cela pouvait se traduire par la collecte et/ou la production de craquements de vinyles, de distorsions de bande puis, plus récemment, par la pratique du sous échantillonnage, la compression de codec… Dans le cas d’une collaboration avec un réseau neuronal génératif, c’est à travers les traces d’une certaine densité technique qu’un processus et une mémoire auxquels nous n’avons pas directement accès nous parviennent. Ces traces sont-elles issues d’un ailleurs mystérieux ? Sont-elles des déchets algorithmiques ? Ou bien sont-elles antérieures à l’objet sonore qui nous est donné à entendre, tapies dans le matériau source traité par l’algorithme ? Les origines inconnues des interprétations musicales générées, leurs incohérences temporelles,  sémantiques et leurs textures accidentées, matérialisent en quelque sorte le paradoxe de leur propre création. Mark Fisher écrit : « Les aspérités du son nous font prendre conscience que nous sommes à l’écoute d’un temps désarticulé ; elles ne nous permettent pas de tomber dans l’illusion de la présence5. ». Si l’hantologie musicale a pu mettre au premier plan des traces identifiables, celles produites par les algorithmes génératifs nous parviennent sans que l’on ne puisse vraiment en connaitre l’origine. Ce sont des chimères sonores qui ont toute la consistance d’un faux souvenir. Que  faire de ces traces indécises ? La pièce sonore est diffusée dans l’obscurité, à travers un  dispositif multicanal au sol. Les traces perdues, qui transitent d’un haut-parleur à l’autre, se déploient selon différentes configurations possibles, en transition perpetuelle.

[Figure 1]

Lorsque les intelligences artificielles génératives échouent à imiter canoniquement la production musicale humaine, elles appellent à la réflexion autour d’une esthétique de la défaillance entendue, selon Eldritch Priest, comme : « […] un engagement avec le potentiel du potentiel plutôt que l’assouvissement d’un idéal6 », capable d’ébrécher la surface lisse du numérique et son rêve démiurgique de résurrection. L’opacité technique de l’intelligence artificielle, qui puise mystérieusement dans les oublis de notre mémoire sonore, est rendue audible à travers les traces de son processus et ce, de manière particulièrement observable dans le domaine encore balbutiant de la génération sonore. Les rugosités du son n’en impliquent plus l’authenticité, elles en révèlent quasi matériellement la dimension spectrale, disjointe et artificielle. Si un usage hantologique des algorithmes génératifs n’ouvre pas à des alternatives radicales quant à la difficulté contemporaine de s’imaginer un futur, il peut donner accès  à une forme momentanée d’altérité chez l’auditeur.

 

 

 

Citer cet article

Clara Joly, « Donner corps au spectre », [Plastik] : Et si la consistance du monde ne nous était pas donnée ? #13 [en ligne], mis en ligne le 21 décembre 2023, consulté le 20 juillet 2024. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2023/12/21/donner-corps-au-spectre-sans-le-chasser-dans-lopacite/

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