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Des poétiques aux politiques de l’eau : liquéfaction, solidification, fusion, évaporation, sublimation, dissolution, interaction…

Des poétiques aux politiques de l’eau : liquéfaction, solidification, fusion, évaporation, sublimation, dissolution, interaction…


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Table des matières

Résumé 

Dans cet article, nous explorons la manière dont les œuvres sont des dispositifs permettant de sensibiliser aux enjeux écologiques et climatiques, voire socio-écosystémiques, en touchant aux rapports humain-environnement. Nous montrons l’importance d’étudier l’eau au cœur des relations entre géosphère (lithosphère, hydrosphère, cryosphère et atmosphère), biosphère et noosphère. Liquéfaction, solidification, fusion, évaporation, sublimation, dissolution, activation, interaction, diffusion, réflexion, réfraction… ces mots ne réfèrent pas seulement à des réactions physiques ou chimiques, mais ont une portée symbolique. À travers l’analyse d’un corpus d’œuvres mettant notamment en scène les changements d’état de l’eau, que nous présentons sous la forme d’un catalogue raisonné, nous explorons un large spectre des représentations des fluides dans l’art, révélant ainsi des enjeux poétiques et politiques.

Cette étude dénote en effet le passage de la représentation à la présentation, de l’observation à l’action, du concernement à la « sensibilisation participative », impliquant une redéfinition du rôle de l’art dans la société dans un contexte de transition socio-écosystémique. Nous montrerons, à travers un répertoire de pratiques artistiques « engagées », que les représentations de l’eau entrelacent les imaginaires traditionnels à des controverses environnementales.

Mots-clés 

Fluides, eau, changements d’état, dispositif, représentation, action, « arts & sciences », poétique, politique, sensibilisation, géosphère, biosphère, socio-écosystème, environnement

Introduction 

Historiquement et de manière intensifiée depuis les années 1960, les liquides occupent dans l’art un rôle à la fois subversif et émancipateur. Des poches de peintures criblées de balles par Niki de Saint Phalle au sang dans les rituels de Gina Pane, des actions des actionnistes viennois et du Théâtre des orgies et des mystères d’Hermann Nitsch à la Messe pour un corps de Michel Journiac (1975), les liquides deviennent vecteurs de provocation, de dénonciation ou de perturbation. Ils s’incarnent aussi dans les actions irrévérencieuses de Pierre Pinoncelli, qui mobilise encre rouge et urine, ou encore dans les explorations d’Anaïs Tondeur avec plusieurs fluides corporels (larmes, lait et autres matières organiques). Au-delà de ces gestes, les liquides déploient un puissant imaginaire métaphorique1 : « Ça coule de source », « Ne pas se mouiller », « Ne pas faire de vagues », « Nager entre deux eaux », « Se jeter à l’eau », « Être à contre-courant », etc.  À la lecture de Réjane Sénac, ces métaphores font également sens dans un contexte où les mobilisations contre les injustices se radicalisent et se fluidifient : fluides par rapport à l’opposition, mais aussi par rapport aux catégories2.

Alors que le Prix COAL 2025, dédié à l’eau douce, appelle à la défense des droits de la nature et à une sensibilité renouvelée aux éléments, il apparaît nécessaire d’examiner la place, les rôles et les représentations de l’eau dans les pratiques artistiques contemporaines. Des études des turbulences menées avec le dessin par Léonard DeVinci jusqu’à la simulation et maîtrise de celles-ci dans les dispositifs contemporains tels Descension (2015) d’Annish Kapoor et Kyklos (2015) de Charlotte Charbonnel, nous percevons chez les artistes une fascination pour les mouvements de l’eau (écoulements, tourbillons, vortex, maelstroms, etc.) et pour ses changements d’état. L’histoire des arts se tisse ainsi avec celle des études et expérimentations mobilisant système hydraulique, connaissance scientifique et savoir-faire technique. Dans un contexte de crises environnementales, nous interrogeons le rôle de l’art face aux enjeux socio-écosystémiques. Plusieurs ouvrages font un état des lieux des liens entre art et écologie3. Dans une perspective socio-sémiotique et à partir d’un corpus de plus de 600 œuvres, nos recherches portent sur les fluides en tant que matières, ressources et énergies (air, eau, électricité, pétrole, gaz de schiste, etc.), et explorent les relations entre art, science et politique dès lors qu’il s’agit d’aborder les crises et les enjeux socio-écosystémiques4.

Dans cet article, nous nous focaliserons sur l’eau et analyserons un échantillon du corpus à travers le prisme de deux questions : que symbolisent les changements d’état de l’eau dans les œuvres ? Que révèle la diversité des représentations quant aux relations humain-environnement ? La taille et la diversité du corpus constituent un défi méthodologique, mais aussi un levier de réflexion : comment construire un récit cohérent à partir d’un ensemble hétérogène ? Une classification ne risque-t-elle pas de contredire la nature même de notre objet, les fluides, par essence instables et mouvants ? Adoptant la forme d’un catalogue raisonné, nous interrogerons dans un premier temps la manière dont les dispositifs mettent en scène les transformations de l’eau à travers un répertoire de gestes et d’intentions, et dans un deuxième temps les enjeux matériels, symboliques et politiques soulevés par l’analyse des dispositifs et des représentations.

I. Stratégies et états de l’eau : prélever, observer, surveiller, contrôler, révéler, modifier, détruire, protéger…

La richesse du corpus, révélée par l’analyse du répertoire des pratiques artistiques mettant en scène des liquides, impose d’aborder chaque dispositif dans sa singularité : intention, geste, mode d’expression, modalités de relation au public, etc. Pour rendre compte de cette diversité, nous proposons une esquisse de typologie – non exhaustive – des dispositifs (observationnels, 1.immersifs, submersifs, interactifs, performatifs) à travers le prisme des changements d’état de l’eau – de gazeux à liquide, de liquide à solide, de solide à liquide, de liquide à gazeux, et de solide à gazeux – et ouvrons à d’autres pistes de recherche sur certains phénomènes.

1. Liquéfaction, condensation, précipitation : récolter l’eau dans l’air, provoquer la pluie…

L’eau atmosphérique existe sous forme solide, liquide et gazeuse – elle est alors invisible. Le passage de l’état gazeux à l’état liquide par refroidissement (liquéfaction ou condensation) est au cœur du cycle hydrologique : un processus facile à observer (buée sur un miroir, nuage) qui, transposé dans un dispositif artistique, devient un seuil entre l’invisible et le visible. Hans Haacke l’avait théâtralisé in vitro avec Condensation Cube (1963–1965). Aujourd’hui, ce phénomène réapparaît dans des dispositifs muséographiques comme des installations ou des performances dans l’espace public.

[Figure 1]

Ana Rewakowicz par exemple, avec Le collecteur de brouillard (2015-2020) et The Journey (2015), expérimente les stratégies de récupération de l’humidité atmosphérique pour sensibiliser à la raréfaction de l’eau douce : transformant ainsi l’air invisible en ressource d’eau observable et exploitable. Sensibilisant à la pollution atmosphérique, Tondeur fait également appel à aux principes de prélèvement et de liquéfaction pour faire-image avec la matière même du ciel, transformée en encre dans Noir de carbone (2017-2018).

Entre rituel, geste spectaculaire, provocation et expérimentation technique, plusieurs artistes renouvellent le regard sur le cycle de vie des nuages : ils naissent par condensation et solidification, et lorsque les cristaux de glace ou les gouttes grossissent, il pleut ou neige. Paparuda (2011) de Maxime Berthou et Faire pleurer les nuages (2017) de Marie-Luce Nadal relèvent de performances d’ensemencement cherchant à détruire un nuage pour provoquer la pluie (l’un avec des ballons à iodure d’argent, l’autre avec des munitions de soufre et d’explosifs, lancées grâce à une arbalète). Random International, avec Rain Room (2015), transpose par ailleurs l’idée d’une pluie contrôlée dans l’espace d’exposition, détournant l’événement météorologique en expérience sensorielle et politisée dans un contexte de lutte contre le climato-scepticisme aux États-Unis.

2. Solidification, congélation : contrôler la glace in vitro, fabriquer des « nuages solides » ou des atmosphères liquides…

La solidification est souvent mise en scène avec un certain contrôle (chambres froides, cloches, aquariums). Plusieurs dispositifs cherchent à rendre visible cette transition du liquide au solide et troublent les frontières entre phénomènes naturels et expériences de laboratoire. En écho à Ascension (2003) d’Annish Kapoor, Exploration I (2009) de Charlotte Charbonnel, Delphine Chevrot et David Burrows met en scène une colonne de brume descendante sur un bloc de glace. Le brouillard, composé de gouttes liquides, est refroidi. La stratégie de Barthélémy Antoine-Loeff est proche dans Tipping Point (2020) et sa version itinérante et participative, Éleveur d’Iceberg (2021-), deux installations présentant, sous une cloche en verre, la lente formation d’un glacier artificiel in vitro grâce à un système de refroidissement et de goutte à goutte.

[Figure 2]

Dans Présage (2007-), Hicham Berrada met en scène la création de paysages liquides en mutation où sont en jeu des phénomènes de solidification impliquant plusieurs substances (telles des poudres de minéraux), variables (comme le pH, la concentration, la viscosité des fluides, la température, la pression), voire des courants électriques dans l’eau dont les effets sont particulièrement visibles sur ses sculptures de bronze dans Masse et Martyr (2017). Ces usages rapprochent l’œuvre d’une pratique expérimentale, où l’art devient laboratoire de phénomènes physico-chimiques.

 

[Figure 3]

 

D’autres dispositifs jouent également sur nos repères d’échelle et notre perception des états de la matière en fabriquant des nuages à l’intérieur d’aquariums : Nadal par exemple – Extraits de nuages du monde (2015), Eororium I (2015) et Open Window (2019) – fait apparaître des précipités solides dans des atmosphères liquides, animés et contrôlés par des machines modulant la température.

3. Fusion, sublimation : faire fondre la glace…

La fonte, soit la transition du solide au liquide sous l’effet de la chaleur, est souvent mobilisée comme geste performatif ou dispositif d’alerte face aux enjeux climatiques. De Fluids (1967) d’Allan Kaprow à Ice Watch (2014, 2015, 2019) d’Olafur Eliason, en passant par Paradox of praxis (Sometimes Making Something Leads to Nothing) (1997) de Francis Alÿs, Washing River de Yin Xiuzhen (1995), Naufrage (2008) de Cathy Weyders et Maxime Berthou, Kryophone (2019) de Scenocosme, la fonte devient événement, geste symbolique et expérimentation physique. Elle peut être brutale et violente face à la vulnérabilité de la glace, comme dans The Blue Fossil Entropic Stories (2013) où Julian Charrière brûle au chalumeau un iceberg, ou Ce qui disparaît se transforme immédiatement en éternité (2021) où un jet de vapeur sculpte des blocs de glace artificielle pour expérimenter des algorithmes et simuler l’effet des forces physiques et thermiques sur les icebergs afin d’analyser la fonte.

 

[Figure 4]

La sublimation – passage direct du solide au gazeux – est donc quant à elle générée lorsque les artistes utilisent des contrastes thermiques pour produire brumes visibles et volutes invisibles, par exemple lorsqu’ils immergent de la neige carbonique dans l’eau. Nadal l’explore dans Fiat Nebula Est (2014) et Les substances climatériques (2014). Si le terme « sublimation » n’a pas de lien direct avec les théories sur le sublime, il suggère néanmoins un effet singulier qui, en science physique, caractérise ce brusque changement d’état, un spectacle physique et visuel pouvant susciter fascination et effroi.

Par ailleurs, dans les œuvres d’Antoine-Lœff et de Scenocosme, la fonte est visible mais aussi audible. Elle est également l’objet d’explorations purement sonores : par exemple enregistrées avec des hydrophones par Pali Meursault et Thomas Tilly, ou enregistrée puis pressée par Katie Paterson sur des disques coulés puis congelés avec de l’eau fondue provenant de trois glaciers d’Islande, et diffusée simultanément dans l’installation Langjökull, Snæfellsjökull, Solheimajökull (2007), jusqu’à disparition totale de la glace, synonyme de silence.

4. Vaporisation, évaporation : respirer, souffler, parler avec de l’eau…

Le passage de l’état liquide à l’état gazeux occupe également une place privilégiée dans les installations visuelles, sonores et parfois olfactives. La vapeur, transportant matières et odeurs, est propice à l’éveil des sens. Songeons à Il Vapore (1975) de Bill Viola mettant en scène l’infusion de feuilles d’eucalyptus, à Ceci est son souffle (2023) de Tondeur qui recrée l’haleine d’un Plateosaure (dinosaure herbivore) par macération végétale et invite le public, dans la pénombre, à voir et sentir une respiration reconstituée, et également à des dispositifs simulant la respiration et la formation de nuages par l’expiration, comme Néphélographe (2016-2018), s’apparentant à une machine-respirante, traçant dans l’air des formations nuageuses produites par des brumisateurs à ultrasons immergés dans de l’eau.

[Figure 5]

Alors que les fluides sont au cœur de la vie, certains dispositifs rapprochent fluides biologiques et systèmes artificiels : comme dans Pareidolium (2018) de Rafael Lozano-Hemmer, qui génère des portraits de brume, ou dans les installations de Guillaume Cousin impliquant la chauffe d’un mélange d’eau et de propylène-glycol pour simuler des vivants, « respirants » et « parlants ».

Ces quelques exemples donnent un aperçu de comment l’eau devient matière expressive du « faire corps », entre physiologie et dispositif technique. La bouche, comme orifice respiratoire et vocal, apparaît en symbole du corps comme machine vivante où circulent les fluides et où se jouent des changements d’état (liquéfaction et vaporisation de l’air respiré).

5. Dissolution, pollution, désintégration : mélanger, révéler, activer grâce à l’eau…

Qu’advient-il lorsque des liquides sont mélangés ? En fonction de leurs propriétés chimiques, ils sont miscibles ou non, et peuvent générer des réactions singulières. Certaines opérations sont subtiles, d’autres spectaculaires : Francis Alÿs, dans Watercolor (2010), mélange de manière imperceptible la Mer Rouge et la Mer Noire ; Nicolas Garcia Uriburu, depuis sa première performance en marge de la Biennale de Venise (1968), colore à la fluorescéine des canaux et fleuves afin d’attirer l’attention pour dénoncer la pollution, et ce parfois en collaboration avec des activistes de Greenpeace, comme en 2010 à Buenos Aires. D’autres colorations de cours d’eau ont été pratiquées entre 1998 et 2001 par Olafur Eliasson (Stockholm, Los Angeles Tokyo…), puis par des militants d’Extinction Rebellion entre 2019 et 20255.

[Figure 6]

Les mélanges liquides révèlent que la chimie des matériaux (miscibilité, réactions, précipitations et teintes) est au cœur de stratégies esthétiques et politiques. Ces performances dans l’espace public mettent en lumière le rôle de la couleur et des mélanges pour alerter sur la pollution, des éléments que l’on retrouve dans Is there a horizon in the deep water ? (2011) de HeHe, qui reconstruit une maquette miniature de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon dans une piscine. L’un des artistes déclenche l’incendie pour simuler la catastrophe et la marée noire. L’explosion est filmée et les images sont projetées en direct sur un grand écran, interrogeant la médiatisation de l’événement.

[Figure 7]

Par ailleurs, des dispositifs permettent de reproduire in vitro des phénomènes complexes afin de rendre sensibles des processus lents et imperceptibles : comme les turbulences atmosphériques dans Fleur de Lys (2008-2014) et Catastrophe domestique n°3 : Planète Laboratoire Sick Planet (2012) de HeHe et Jean-Marc Chomaz, ou la morphogénèse des dunes sous-marines dans Infragilis (2017), ou encore l’évolution d’un milieu aquatique contenant des molécules prébiotiques et des éléments plastiques dans Natural Process Activation #1 Arche (2013) de Berrada.

[Figure 8]

En mettant en scène eau, liquides et éléments solides, les artistes jouent avec des phénomènes divers (mélange, dissolution, désintégration, érosion, etc.) et révèlent que la transformation de la matière est aussi celle, à une autre échelle spatiotemporelle, des vivants et de notre environnement, impactés par les pollutions.

6. Diffusion, réflexion, réfraction, diffraction, ombroscopie : optique et eau

La relation lumière-eau est souvent exploitée par les artistes pour révéler l’invisible : gouttes-lentilles, interféromètres liquides, projections mouvantes, etc. Ann Veronica Janssens explore ainsi des flux lumineux traversant des aquariums contenant divers liquides. Et si l’in/visible (2024) de Diane Morin et Ana Rewakowicz met en scène des gouttes d’eau6 qui, traversées par un laser vert, fonctionnent comme des lentilles optiques et dévoilent ce que contiennent ces gouttes.

Le procédé d’ombroscopie est quant à lui mobilisé dans Rêve quantique – le jour où j’ai imaginé l’océan (2019–2024) de Virgile Novarina, Walid Breidi et Labofactory (Jean-Marc Chomaz, Laurent Karst) : l’eau, dans un aquarium contenant deux eaux de densité différente, est traversée par la lumière, projetant au sol des turbulences océaniques. Celles-ci sont la traduction de l’activité cérébrale d’un dormeur-performeur via une interface cerveau-ordinateur, captée par électroencéphalographie (EEG). La lumière devient ainsi médiatrice entre corps, machine et milieu aqueux, et ouvre une piste de réflexion sur la nature des ondes (mécaniques ou électromagnétiques) et les analogies qu’établissent les artistes, troublant la frontière entre non-vivant et vivant.

7. Morphogenèse et plasticité des images numériques : donner forme et sculpter l’eau

Les dispositifs évoqués précédemment mobilisaient des liquides. Certaines images numériques peuvent également être considérées comme « liquides » lorsque les référents, les flux d’images ou leur plasticité suggèrent que les pixels sont tels des molécules se comportant comme des fluides. Portant sur des motifs de vagues et de phénomènes atmosphériques, les simulations et films génératifs de Miguel Chevalier, Antoine Schmitt, Refik Anadol, Adrien M & Claire B, Maotik, Gaetan Robillard et de Jacques Perconte par exemple, reproduisent la dynamique des fluides et établissent un lien entre matière liquide et matière numérique, en expérimentant le pouvoir hypnotique de la morphogénèse de l’eau.

[Figure 9]

Dans certaines œuvres, comme Constellations (2018) de Joanie Lemercier, il se produit parfois une confusion entre micro et macrocosme, et une forme de consubstantialité entre la plasticité de l’image numérique – grâce aux algorithmes – et celle de l’eau dont les gouttes font office de support de projection.

II. Percevoir, ressentir, imaginer, penser et sensibiliser à l’eau

Les problématiques climatiques et écologiques témoignent de la centralité des fluides dans une vaste constellation de phénomènes, tant ordinaires qu’extrêmes, que la littérature et les arts traduisent de diverses manières7. L’eau, dans le corpus étudié, est à la fois matière, ressource et énergie, vecteur de phénomènes sensoriels : sonore, lumineux, tactile, thermique, olfactif. Les artistes s’approprient ses états et interactions. Leurs dispositifs peuvent être intimes ou monumentaux, immersifs ou contemplatifs, mais tous cherchent, à leur manière, à réactiver notre sensibilité aux milieux aqueux dont dépend la vie. À travers les grands ensembles de la Terre que sont la géosphère (lithosphère, hydrosphère, cryosphère et atmosphère) et la biosphère, nous pouvons porter un autre regard sur ce corpus afin d’articuler les représentations de l’eau aux relations humain-environnement. À travers leurs œuvres, les artistes représentent les phénomènes physiques pour eux-mêmes – où l’eau apparaît comme un liant entre géosphère et biosphère – mais aussi pour interroger une nébuleuse d’enjeux : somatiques, existentiels, environnementaux, géographiques, géopolitiques. Si les changements d’état et les interactions sont matériels, ils sont aussi symboliques, métaphoriques et politiques. Des passages du solide au liquide puis au gazeux, et inversement, il en découle toute une poétique et politique de la liquéfaction, sublimation, évaporation, etc. Faire appel à l’expérience sensible devient alors une stratégie pour rendre perceptibles des phénomènes invisibles ou lointains, mais également pour susciter émotions, attentions, pensées, prises de conscience et actions : une façon de réinscrire le corps dans son environnement aqueux et de renouveler notre rapport à l’eau.

1. Géosphère en devenir : entre l’immuable et l’impermanence, les transformations du monde

Les œuvres du corpus étudié représentent les transformations de la matière en jouant sur des conditions spatiotemporelles et des paramètres physique et chimique. Que cela soit au travers des motifs du cycle de l’eau (entre hydrosphère, cryosphère et atmosphère par exemple) ou de l’ensemble des phénomènes représentés par les changements d’état de l’eau et ses interactions, elles font de l’eau un symbole et une preuve sensible de l’énoncé de Lavoisier : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

L’eau révèle une histoire de dualités, de couples : matière-énergie, onde-corpuscule, forme-force. Elle incarne un paradoxe, entre fragilité et puissance, et une forme d’ambivalence : l’eau revêt un caractère immuable tout en symbolisant l’impermanence8, le changement à l’état pur et une pensée du devenir, des processus de construction/destruction des formes qui parfois suggèrent une vision mathématique du monde lorsque les fluides sont représentés avec les célèbres équations de Navier-Stokes.

En ayant recours à l’eau, les artistes invitent le public à observer voire à interagir et expérimenter des phénomènes complexes qui induisent de nouveaux rapports à l’espace et au temps, et qui ravivent notre émerveillement face aux mystères de la matière et à son devenir. Ils illustrent une volonté de transformer, in vitro ou in situ, maîtriser ses états, et parfois dominer ce qui est instable et incontrôlable. Car l’eau, si présente dans notre environnement quotidien, représente la force de la « nature » sculptant les paysages, celle qui dessine les reliefs sous nos pieds et les nuages dans le ciel, celle qui secoue les vagues, anime les courants dans lesquels les enfants construisent des barrages et la matière au cœur même de la morphogénèse du vivant.

2. Biosphère : milieux et vivants, interdépendances, « zone critique » et récits écologiques

Omniprésente et circulant entre la géosphère et la biosphère, l’eau révèle la porosité, la perméabilité et le devenir de tout ce qui existe : elle donne vie à la matière et aux cellules. Si l’eau symbolise la vie, elle est au cœur des explorations artistiques portant sur les relations entre fluides et biosphère, qu’il s’agisse des micro-organismes ou des écosystèmes.

Certains dispositifs artistiques intègrent des êtres vivants et mettent en scène des interactions spécifiques. Nous observons qu’ils rendent souvent visibles les instruments et outils scientifiques nécessaires à l’observation, l’étude et la mesure, invitant le public à devenir témoin-observateur d’une expérimentation en cours. Aquariums et installations créent donc des situations d’expérimentation, d’observation et d’attention, touchant parfois à l’origine de la vie sur Terre : comme dans The Crystal & the Blind (2018) d’Hugo Deverchère, un laboratoire artistique simulant dans une écosphère l’interactivité des écosystèmes, ou dans Natural Process Activation #1 Arche (2013) où Berrada représente la vie comme une hypothèse, une probabilité. Certaines œuvres montrent que l’imaginaire de la goutte fait aussi songer à celui de la cellule : par exemple Et si l’in/visible (2024) qui permet de révéler phytoplanctons, zooplanctons et micro-organismes, soit les vivants pouvant habiter une goutte d’eau ; ou le projet Suspended moment (2020) de Dominique Peysson qui met en scène deux gouttes en lévitation qui s’approchent puis fusionnent, donnant métaphoriquement la vie.

Dans le corpus étudié, l’eau est au cœur de notre perception de l’environnement en tant que milieu et espace d’habitation. Elle invite à considérer des états et relations complexes, et à repenser notre rapport au vivant à travers le prisme des interdépendances et des rapports d’échelle. Ainsi, les artistes sensibilisent au devenir du couple géosphère-biosphère et aux conditions d’habitabilité de la « zone critique », ainsi nommée par Bruno Latour9.

Au-delà de représenter l’eau comme ressource vitale, les œuvres mettent en lumière les vivants qui habitent l’eau, qui contiennent de l’eau et sont de l’eau10. En écho aux œuvres mobilisant des fluides corporels de manière subversive (sang, sueur, urine, sperme, cyprine, etc.), notre corpus révèle également une forme d’impudeur propre à la circulation des fluides, l’eau et l’air voyageant d’un corps à un autre – dans les processus respirer-souffler-parler mais aussi boire ou aimer. Cette impudeur s’exprime à travers la porosité des vivants et leur perméabilité aux fluides. Dans certaines œuvres, les analogies entre les phénomènes fluidiques et la plasticité de ces derniers peuvent exprimer la puissance d’un désir ou un rapport charnel au monde matériel. Monique Wittig le fait à travers un entrelac textuel dans cette citation : « LE CORPS LESBIEN LA CYPRINE LA BAVE LA SALIVE LA MORVE LA SUEUR LES LARMES LE CÉRUMEN L’URINE LES FÈCES LES EXCRÉMENTS LE SANG LA LYMPHE LA GÉLATINE L’EAU »11. Des cinéastes le font en entrelaçant visuellement la chair des corps à celle du monde, comme Stan Brakhage avec la surimpression dans Dog Star Man (1961-1964), ou Ange Leccia avec le multi-écrans dans La mer allée avec le Soleil (2016) et Poussière d’étoiles (2017).

En circulant entre le ciel, l’océan et le sol, et entre les corps, tel un liant impudique entre les éléments, et en troublant par le mouvement qui les anime, les fluides apparaissent comme un vecteur pour repenser les relations humain-environnement, au-delà des classifications taxonomiques qui hiérarchisent les espèces vivantes, animales, végétales, unicellulaires et virus, et au-delà des catégories qui distinguent vivants et non-vivants.

3. De la vie sensible à la noosphère : émotions, mouvements intérieurs et psyché

Les représentations de l’eau touchent à la noosphère, à des dimensions symboliques, culturelles et philosophiques. Elles sont parfois associées aux représentations de la maternité et de la féminité12, à l’imaginaire de la source, de la fécondité et de la fertilité, oscillant ainsi entre pureté, vertus purificatrices et puissance érotique13. La poétique de l’eau est aussi nourrie par l’imaginaire de la matière. Gaston Bachelard met en exergue trois types de représentation de l’eau douce : les eaux claires et douces, les eaux violentes qui submergent et les eaux profondes. Il voit dans les eaux bruissantes « une continuité entre la parole de l’eau et la parole humaine (…)»14. Pour Bachelard et dans certaines cultures chamaniques ou animistes, il ne s’agit pas d’une métaphore : l’eau est vivante, dotée d’un corps, d’une âme et d’une voix. L’intention de traduire l’invisible et l’inaudible, chez les artistes étudiés, touche parfois à cette expérience mystique ou métaphysique d’une voix de l’eau.

L’étymologie du terme « émotion » (du latin motio et movere) suggère un lien avec la mise en mouvement, l’agitation et le trouble. Passer d’un état matériel à un autre, quand il est question de l’eau, c’est aussi traduire un changement d’état de la psyché, d’émotion, d’humeur, d’atmosphère. Les fluides ne représentent pas/plus seulement eux-mêmes, mais sont investis comme vecteurs de médiation ou de résonance entre corps et monde, matière et psyché. Leur fonction dans certaines œuvres peut être d’assurer ces liens en établissant des correspondances : par exemple, dans les installations de Bill Viola telles Ascension (2000) et The Dreamers (2013), celles d’Adrien M & Claire B, Acqua Alta (2019), Dernière minute (2023), En amour (2024), ou dans Rêve quantique – le jour où j’ai imaginé l’océan (2019-2024), les turbulences de l’eau incarnant les mouvements intérieurs, la psyché.

L’imaginaire des fluides en général et celui de l’eau en particulier renvoie au trouble, à l’agitation, à la perturbation, qu’il s’agisse du trouble catégoriel chez Donna Haraway15, du trouble dans le genre chez Judith Butler16, ou du trouble dans la sexualité chez Mathilde Ramadier17 qui interroge les étiquettes, les codes et les sexualités au prisme des possibilités de changement et de transition. Les métaphores fluidiques expriment ainsi les tensions entre ordre et désordre, stabilité et bouleversement.

4. Impacts des activités humaines sur la géosphère et la biosphère : rapports de pouvoir et vulnérabilités

Dans le corpus étudié, l’eau est également un stigmate des activités humaines et des pollutions visibles et invisibles. Les sculptures évolutives de Charbonnel et Antoine-Loeff représentent l’eau en perpétuelle métamorphose en fonction des conditions environnementales qui la soumettent à un devenir-liquide ou devenir-solide. Antoine-Loeff fait ainsi référence à Okjökull, connu pour être, en 2014, le premier glacier à être déclaré « mort » par le glaciologue Oddur Sigurdsson, en raison du réchauffement climatique. Certains gestes artistiques, notamment les performances visant à faire fondre la glace, ensemencer les nuages ou contrôler une atmosphère liquide, représentent un monde où les conditions météorologiques et climatiques sont déterminées par des dispositifs et actions humaines. Sur le plan symbolique, ils mettent en tension les rapports d’échelle, entre une échelle humaine et celle du globe terrestre : d’une échelle où le cycle de l’eau anime les territoires – des zones humides dans lesquelles les artistes s’immergent (Joseph Beuys dans les marécages) aux zones arides (Francis Alys courant après les tornades ; Judy Chicago pratiquant la pyrotechnie) – à celle d’un climat planétaire ambivalent chez HeHe, entre toxicité et réparation.

L’analyse du corpus met en évidence les modalités par lesquelles les artistes rendent perceptibles des phénomènes souvent invisibles, lents ou complexes, oscillant entre une sémiotique des causes et celle des effets. En effet, ils participent à représenter des problèmes (surexploitation des ressources naturelles, artificialisation des sols, pollution de l’air, de l’eau et des sols, réchauffement climatique, fonte de la cryosphère, perte de biodiversité, etc.) et des enjeux socio-écosystémiques (garantir l’accès à l’eau potable, sortir des énergies fossiles, sobriété, gouvernance mondiale pour limiter les émissions de GES, préservation de la biodiversité, etc.). Nos analyses montrent que dans le spectre des représentations des fluides, il est question de vulnérabilité dans les rapports humain-environnement : vulnérabilité des vivants à la pollution et des sociétés face aux aléas météorologiques, vulnérabilité de la cryosphère, qui apparaît comme une zone sensible et un symbole du changement climatique. Ces représentations montrent également que derrière les problèmes et enjeux socio-écosystémiques, il y a des rapports de pouvoir. Nous observons que ces rapports sont souvent rendus sensibles et signifiants grâce au motif du nuage : à la fois stigmate de l’exploitation de la nature et de l’artificialisation de l’environnement, et signe symbolisant l’ambivalence et la contradiction dans les relations. Ce que représentent les changements d’état de l’eau et ses interactions, c’est la relation de l’humain à l’environnement, la fragilité des socio-écosystèmes et les rapports de pouvoir des humains sur la « nature », dont le spectre va de la destruction au soin.

5. Lever le voile, alerter, mobiliser, agir, changer : enjeux systémiques, institutionnels, juridiques et géopolitiques

Les œuvres du corpus lèvent le voile sur les interactions humain-environnement, les sociétés et l’impact des activités humaines sur la géosphère et la biosphère. En mettant en scène l’extractivisme (de l’eau, du pétrole, des gaz et minerais), des procès pour écocides, le contrôle de la pluie et des nuages, des marées noires et autres catastrophes, les artistes dénoncent des relations et des injustices. Ils participent à mettre en lumière la conflictualité autour des énergies et ressources, les inégalités d’accès à l’eau ou inégales vulnérabilités liées aux dérèglements écologiques et climatiques, et la nécessité des débats publics. Aussi, face au lien établit entre crise environnementale, crise des représentations et crise du sensible, le corpus étudié donne un aperçu de comment les artistes explorent des enjeux de matérialités, de performativités, d’espaces et de temporalités, et des stratégies pour sensibiliser aux relations humain-environnement. Au regard de ces relations, ils ne font pas que révéler mais cherchent à alerter et aspirent à changer les imaginaires et rapports de pouvoir vis-à-vis de l’environnement et des vivants, notamment en mobilisant le corps comme médium pour représenter l’« agir » afin de mobiliser pour un agir et des changements concrets.

L’eau est au cœur de l’ensemble des activités humaines, des systèmes industriels à la vie quotidienne. Les dispositifs représentant la pollution de l’eau mobilisent les différents sens, la vue (en particulier avec l’usage de la couleur comme stratégie de révélation) mais aussi l’ouïe et l’odorat, et impliquent parfois des actions. Mierle Laderman Ukeles a réalisé des performances où les gestes domestiques deviennent des gestes artistiques, tel le nettoyage d’une galerie d’art, et publié un Manifesto for maintenance art (1969). La reproduction d’actions de maintenance a alors pour finalité la critique des inégalités sociales et de genres et fait écho à la pratique d’autres artistes dont l’intention est de sensibiliser le public à la pollution liée aux produits chimiques, plastiques, pesticides, déchets radioactifs, etc. : par exemple les performances de nettoyage de rivière de Yin Xiuzhen, où l’eau est congelée puis frottée par l’artiste et le public, ou le dispositif de détournement et d’assainissement des eaux du Rhin de Hans Haacke, Rhinewater Purification Plant (1972). Avec ces pratiques qui troublent la frontière entre action citoyenne, militantisme et performance artistique, les artistes interrogent les usages et les actions de tout un chacun, et invitent à une éthique du care.

Expérimentant les propriétés des fibres, la coalescence des gouttelettes d’eau et l’aérodynamisme des structures, les installations de Rewakowicz constituent de véritables propositions d’innovation technologique à l’instar d’autres innovations de géo-ingénierie. Alors que de nombreux artistes font évoluer les pratiques afin d’alerter sur le manque d’eau et les perturbations liées aux événements météorologiques de plus en plus extrêmes, les institutions culturelles mettent également en valeur des efforts en vue d’une réduction des impacts environnementaux du monde de l’art. Si les initiatives sont nombreuses, une en particulier a retenu notre attention pour sa radicalité : expérience de décroissance impliquant des coupures d’eau et d’énergie, « Couper les fluides – Alternatives pragmatopiques »18(2023) est un exemple de passage à l’action et à la « sensibilisation participative », qui met en perspective une redéfinition de ce qu’est l’art dans un contexte de transition socio-écosystémique19.

Par des modalités variées, les artistes cherchent à toucher, à troubler, à informer, à émouvoir. Si leurs intentions rejoignent parfois celles des scientifiques et des militants – alerter, mobiliser, changer –, elles s’expriment dans des stratégies et un répertoire d’actions qui sont propres au monde de l’art mais participent à créer une perméabilité des frontières avec le répertoire d’actions collectives dont disposent les juristes et militants. De nombreuses démarches artistiques sont en lien étroit avec les engagements visant à reconnaître des personnalités et des statuts juridiques au non-humain et au non-vivant, notamment pour défendre les droits des cours d’eau. Ce mouvement, notamment porté en France par le Parlement de Loire, trouve un écho dans le projet artistique Le Parlement des Nuages (2021-) de Tondeur. Face aux crises environnementales et sociales, de nombreux artistes interrogent désormais le partage des eaux et de l’atmosphère : l’atmosphère est-elle devenue un objet marchand à travers les crédits carbone ? Assistera-t-on à une guerre des nuages liée aux ressources en eau et à l’absence de frontières aériennes ? Ils sont confrontés à des enjeux juridiques et géopolitiques, et amenés à :

  • Intégrer des groupes de recherches multidisciplinaires pour enquêter et agir collectivement, comme les groupe Forensic Architecture et Forensic Oceanography20 ;
  • Combattre pour inscrire l’atmosphère sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO : un combat porté par Amy Balkin aux États-Unis puis en France par Mathieu Simonet et Sylvain Soussan, le créateur du Musée des nuages ;
  • Spéculer sur des stratégies de gouvernance locale, nationale et internationale, comme dans le projet Paparuda (2022-en cours) de Maxime Berthou, Alex Czetwertynski et Nicolas Wierinck.

Ces quelques exemples dans le corpus étudié donnent un aperçu de la manière dont les enjeux poétiques de l’eau s’entrelacent aujourd’hui à ceux des politiques de l’eau, des droits de la nature et de la gouvernance du climat.

Conclusion 

Quel est le rôle de l’art dans la société face aux crises écologiques et climatiques ? À travers le corpus étudié (qui n’analyse pas ici les arts vivants, le documentaire, la danse, etc.), si nous interrogeons les relations entre art, politique et mobilisation, en passant d’une poétique des fluides à une politique des fluides, en réalité, il ne s’agit pas d’un passage, mais plutôt de frontières mouvantes caractérisant des manières de percevoir et d’interpréter les gestes et les images, comme invite, par exemple, à les penser Francis Alÿs dans le titre de sa performance Sometimes doing something poetic can become political and sometimes doing something political can become poetic (1997). Une poétique des fluides pourrait être définie comme une exploration esthétique et symbolique sur les éléments matériels qui nourrissent l’imaginaire et les images poétiques, sur comment l’air et l’eau dans l’art contemporain renouvèlent la mise en scène de l’éphémère, de l’instabilité et de notre rapport au climat et à l’écologie. À travers l’étude d’un corpus vaste et hétérogène, l’eau apparaît comme matière (liquide, solide, gazeuse, sonore, lumineuse, numérique, etc.), médiateur sensible et polysémique. Sa pureté et son érotisme se mêlent à l’angoisse de la pollution et du changement climatique. La disparition de la cryosphère devient indissociable de la peur pour la survie de la biosphère. La poétique de l’eau, parfois associée à des rêveries de femmes nues caressées par les vagues, ou à une harmonie du corps en immersion dans la « nature », se mêle dorénavant à des enjeux politiques liés aux territoires, aux activités agricoles, industrielles, urbaines et domestiques.

Les réactions et changements d’état de l’eau dans les dispositifs troublent les frontières entre éléments naturels et éléments artificiels, organiques et inorganiques, et font varier les échelles.

Les artistes du corpus participent donc à renouveler les représentations de l’eau, au confluent du poétique et du politique, en illustrant des dynamiques complexes où l’eau cristallise des rapports de pouvoir entre les humains et l’environnement et soulève des enjeux socio-écosystémiques qui sont l’objet de controverses. Ils expriment ainsi des préoccupations et des inquiétudes touchant à la qualité et au partage des communs. Ils interrogent les responsabilités individuelles et collectives et font appel aux émotions, de la culpabilité et la peur à l’émerveillement, dans l’espoir que celles-ci soient des leviers de mobilisation et des vecteurs de transformation.

Nos recherches nourrissent aujourd’hui un projet de recherche-création portant sur des sources minérales et une zone humide contaminée sur le bassin versant de l’ancienne mine d’uranium de Rophin, un projet que nous menons au sein de la ZATU (Zone Atelier Territoires Uranifères – CNRS) en collaboration avec plusieurs scientifiques étudiant les relations bactérie-radioéléments et uranium-eau.

Citer cet article

Charlotte Mariel, « Des poétiques aux politiques de l’eau : liquéfaction, solidification, fusion, évaporation, sublimation, dissolution, interaction… », [Plastik] : Pensée liquide : portrait d’un art liquéfié #19 [en ligne], mis en ligne le 9 juillet 2026, consulté le 09 juillet 2026. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2026/07/09/des-poetiques-aux-politiques-de-leau-liquefaction-solidification-fusion-evaporation-sublimation-dissolution-interaction/

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