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Fluides croisés : l’art et le vivant en résonance marine

Fluides croisés : l’art et le vivant en résonance marine


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Table des matières

Résumé 

Cette analyse établit un dialogue sensible sur la manière dont les créations artistiques pénètrent dans la sphère marine. La mer devient un terrain sensoriel pour l’artiste : nous y étudions principalement comment les gestes artistiques entrent en scène, en résonance avec les êtres du vivant marin. À l’instar d’un laboratoire liquide, nous explorons comment la notion de fluidité révèle de nouvelles perspectives épistémologiques, qui pourraient élargir nos pensées sur les rencontres avec le non-humain. Entre le réel et la fiction, entre la mémoire et le rêve, nos expérimentations artistiques invitent aussi à repenser les reconnexions écologiques et ontologiques avec le vivant et l’environnement à l’ère de l’Anthropocène.

Mots-clés

Fluidité, Rencontre, Vivant, Déplacement, Geste, Circulation, Perception, Sensation, Ontologie

Depuis l’Antiquité, l’océan est une source d’inspiration pour les artistes. L’horizon marin, ouvrant souvent sur une forme d’émancipation et de continuité imaginaire, est toujours porteur de rêves et de désirs. Lorsque l’on se déplace vers la mer, face à ce territoire liquide et immersif, nous ne cessons de chercher de nouvelles caractéristiques et d’interroger les nouveaux enjeux écologiques. En résonance avec l’élément liquide lui-même, l’émergence de rencontres entre l’humain et le non-humain est devenue un sujet très fréquent dans l’art actuel. Quels sont les nouveaux gestes artistiques qui explorent cette dimension liquide dans ce champ de recherche ? À travers l’ambiance marine et au fil de pensées fluides, comment ce territoire fait-il émerger de nouvelles réflexions sur les interactions entre le soi et le milieu, entre trajectoires et écosystèmes ?

Figer la fluidité marine

Comme Gilles Deleuze et Félix Guattari le soulignent à travers le concept d’« espace lisse » dans Mille Plateaux, cette analyse questionne la notion d’espace comme un champ sensoriel, invitant à une perception plus sensible de l’organisme et de son environnement. De plus, l’anthropologue Tim Ingold conçoit l’espace à travers des lignes tracées, notamment par le mouvement du corps, où se lient le temps, la matière et l’environnement. Dans mes premières pratiques artistiques, je cherche un nouvel espace perceptif durant mes mobilités. Ce travail fait dialoguer l’horizon, la mémoire et l’affectivité, en liant nos rapports au vivant sous une vision plus universelle.

[Figure 1]

Selon Emanuele Coccia, « être au monde signifie nécessairement faire monde1 ». Lorsque les artistes interrogent leurs gestes corporels dans une relation avec l’environnement marin, ces déplacements participent d’une dynamique fluide, qui traduit à la fois une dimension énergétique. Cela m’a rappelé mes découvertes lors de mes études en école d’art : je photographiais différents océans au fil de mes voyages, à l’instar d’une tentative de les comprendre à la manière d’Hiroshi Sugimoto dans sa série Seascapes. Je me suis aussi inspirée de l’installation de Roni Horn, où l’eau semble devenir à la fois matière et mémoire, comme le mentionne le titre de son œuvre : « Un rêve rêvé dans un monde en train de rêver n’est pas vraiment un rêve… mais un rêve non rêvé l’est, et une forme d’épistémologie2 ».

[Figure 2]

J’ai ensuite rassemblé ces photographies d’océans dans des boîtes transparentes, accompagnées de sable blanc. Ce sable, toujours de la même teinte, que j’ai pensé à l’instar d’une matière-mémoire, prolonge et fige la perception de mes déplacements internationaux. J’ai présenté cette série d’installations dans ma ville natale, comme un retour à l’origine et un partage de mémoire. Ce type de collecte résonne avec la pensée d’Édouard Glissant : « Agis dans ton lieu, pense avec le monde.3 » Pour moi, ce projet consiste à relier deux mondes liquides et mouvants par les gestes de l’archive. Le choix de sable blanc,  qui me semble d’un sens de rêve de pureté, où il devient le vecteur d’un esprit commun : une pensée poétique et solidaire présentant un nouvel espace géographique, qui semble franchir les frontières marines et que j’ai traversées.

[Figure 3]

Pour continuer d’étudier le sujet du geste figé dans la création, j’aimerais évoquer l’œuvre de l’artiste Bianca Bondi présentée en 2021 lors de l’exposition collective La Mer Imaginaire à la Fondation Carmignac. L’artiste y expose un squelette d’animal marin suspendu dans la salle d’exposition. Reconnue pour son utilisation du sel comme médium de création, elle l’emploie ici pour figer le corps, l’espace et le temps, opérant un passage sensible et fluide, de l’état liquide à l’état solide. L’animal semble avoir dérivé à travers la mer, porté par des flux imaginaires. Le titre de son œuvre, The Fall and Rise, évoque une sensation de va-et-vient fluide et cyclique. La présence du sel, qui semble nous guider, nous fait percevoir les traces du mouvement dans l’espace d’exposition.

[Figure 4]

D’un point de vue plus perceptif, la mise en scène du sable ou du sel, s’inscrit dans une volonté de figer le mouvement, de l’espace et du temps. Ces matières, issues de la mer ou ramenées vers elle, ainsi que leur couleur blanche, à l’instar d’une métaphore poétique, permettent de transformer l’ambiance de l’espace. Notamment, la mise en scène du sable et du sel dans les productions artistiques agit comme des intermédiaires entre nous-même et l’environnement, relève des traces marines et suscite des réflexions écologiques, et nous permet de nous relier progressivement à l’écosystème marin.

Chercher des traces d’enfance

Comme on le sait, la mer s’inscrit dans un territoire de nostalgie, celle de l’enfance, où relèvent parfois des mémoires flottantes, par le rythme du vague. L’horizon de la mer et l’immensité fluide, semble être le théâtre d’un rêve commun. Félix Guattari évoque le concept « devenir-enfant », il s’agit de non comme un retour à l’enfance, mais comme une manière de re-configurer nos manières de perception : « Il ne s’agit donc pas, ici, de reproduire une idéologie, mais de reproduire des moyens de production et des rapports de production.4 »

À mes yeux, le « devenir-enfant » est un choix pour approcher l’origine de la Nature et en retrouver les traces d’enfance. La période de l’enfance s’inscrit souvent dans des liens de découverte avec le monde naturel. Félix Guattari intitule l’un des chapitres de La Révolution moléculaire : « Libérer une énergie de désir… ». C’est comme retourner à l’esprit d’enfance, cette curiosité qui accélère le passage du désir à l’action, pour garder un œil et une pensée plus purs, antérieurs à la socialisation.

[Figure 5]

Lorsque j’ai découvert à la projection Swan Goes to the Sea lors de l’exposition monographique de Shimabuku à Air de Paris en 2022, j’ai ressenti une profonde de dimension de nostalgie évoqué par l’artiste. Shimabuku y raconte l’idée de son projet : retourner dans la ville natale de sa mère, Okayama, où il retrouve un bateau-cygne de son enfance. Comme le dit l’artiste : quarante ans plus tard, l’embarcation était toujours là. Il décide alors de monter à bord et de voguer vers la mer. Cette projection occupait un mur d’une petite salle de l’exposition, offrant une immersion qui permet aux visiteurs de pénétrer dans l’univers de l’artiste.

Cette vidéo a fait résonner en moi des souvenirs liés à ma ville d’enfance : les bateaux en forme d’animaux dans les parcs, les balades en pédalo, les canards glissant à la surface de l’eau. Pour moi, la mémoire d’enfance a laissé une empreinte vive à travers la fluidité liquide : elle a créé un espace de souffle, baigné de soleil et de douceur partagée. Lorsque l’on est dans ces bateaux zoomorphes, le corps s’y trouve enveloppé, et cette sensation est légère et douce. La joie semble se figer dans le rythme des pieds qui pédalent, le son de l’eau et les traces fluides derrière nous. Ces fragments de traces d’enfance — l’eau, l’animal et l’environnement — sont les sources d’inspiration de mes pratiques artistiques.

Voyager avec le vivant

« Fluides croisés » s’inscrit aussi dans l’action de voyager. Comme chez Shimabuku, son geste poétique est fréquemment lié à l’environnement océanique. En effet, le voyage occupe une place importante dans ses actions performatives, où les protagonistes sont bien souvent des animaux, qu’il porte avec une manifeste affection. Cela me rappelle son autre exposition que j’ai visitée, intitulée Pour les pieuvres, les singes et les hommes (2018) au Crédac. Notamment l’œuvre Then, I Decided to Give a Tour of Tokyo to the Octopus from Akashi (2000), où il capture une pieuvre vivante et l’emmène en voyage à travers la mer. Comme il le dit : « Comment cette pieuvre raconterait-elle ce voyage aux autres ? » Dans les œuvres de Shimabuku, le rapport aux animaux ne relève pas d’une compréhension rationnelle, mais s’appuie sur ce qu’il appelle un « beau malentendu » au sein de ses performances.

[Figure 6]

Selon moi, ce lien avec le vivant marin se manifeste avec une tendresse profonde. D’un point de vue biologique, l’intelligence de la pieuvre continue de susciter des débats vifs dans le champ scientifique. Shimabuku cherche ici, me semble-t-il, à établir un point de contact dynamique avec cet être à la fois étrange et fascinant. Claire Le Restif, à l’occasion de l’exposition monographique Shimabuku écrit : « Les gestes de Shimabuku sont positifs. Ce sont des gestes de soin, de don, et parfois même de reconstruction.5» L’artiste chemine au rythme de la mer, engageant un dialogue sensible avec le vivant marin. Dans cet espace aquatique, l’action de voyager est le lieu où se croisent une perception de soi-même et une ouverture à la rencontre non-verbale avec la communauté du vivant.

Cette énergie qui circule dans la performance de Shimabuku est une force qui tisse des connexions inattendues entre cultures, espèces et récits. Dans mon article intitulé Des attachements dans la performance : l’exploration d’un nouveau soi entre l’artiste et l’animal, j’ai souligné : « Ces trajectoires mixtes comme champ d’enquête permettent de réactiver certaines perceptions cognitives, où sont libérées de nombreuses ouvertures organoleptiques entre humains et non humains.6» Cela nous encourage à penser qu’il faut parcourir le monde régulièrement. C’est aussi un manifeste esthétique et sensoriel en constante évolution d’une nouvelle conscience de soi.7

Croiser le vivant marin

 

[Figure 7]

Dans mon projet de recherche doctorale, j’ai choisi de me concentrer sur le vivant animal rencontré lors de mes déplacements. Cet instantané de croisement me permet d’étudier les interactions entre le geste, le vivant et son milieu environnemental. Pour moi, croiser l’animal ne consiste pas seulement à le regarder, mais à chercher un espace de douceur dans le quotidien depuis la crise sanitaire. Je me souviens que, lorsque je regardais des mouettes au bord de la mer, je ressentais une réception d’émancipation immédiate par leur rythme du vol : les ailes grandes ouvertes, parfois presque immobiles dans le ciel. Elles tournoient en transformant une fluidité vivante qui pourrait apaiser nos ressentis. C’est un petit dessin que j’ai fait dans mon atelier Non-étoile à Saint-Ouen, après une pause d’été en Normandie en 2025. J’ai employé des pastels à l’huile à l’aide du coton-tige pour créer une surface lisse, dans le but de traduire une nouvelle composition de biodiversité marine que j’ai perçue. Il s’agit d’une sensation de bien-être relevée, notamment par le rythme du vol des mouettes qui fusionne avec le vent, le ciel et l’horizon océanique.

Cela me renvoie à une œuvre de Mark Dion, réalisée pour la Triennale de Folkestone en 2008. Ce projet prend la forme d’un « cabinet de curiosités », pour réintroduire des savoirs plus scientifiques sur les mouettes. Comme elles sont souvent perçues comme envahissantes dans les connaissances habituelles, cette installation invite le public à réfléchir et à essayer de changer le regard sur ces oiseaux au sein de notre écosystème. En collaboration avec des associations ornithologiques locales et la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO), l’œuvre de Mark Dion vise à sensibiliser les visiteurs, à la question de la cohabitation avec ces espèces marines.

[Figure 8]

En effet, la catégorisation des mouettes semble plus ouverte dans les pays non occidentaux, ce qui aussi lié à des influences culturelles. Comme le souligne Zygmunt Bauman, la société contemporaine est perçue comme un réseau : « elle est traitée comme une matrice de connexions et de déconnexions, fruit du hasard et d’un nombre infini de permutations possibles.8 » L’art actuel se charge de diffuser cette fluidité contemporaine,  il nous invite à plus d’explorations sensibles et à ouvrir une redéfinition du terme « nuisible », issu des critères humains.

Ouvrir la fluidité ontologique

Comme le souligne Emanuele Coccia, « Nous, les espèces vivantes, n’avons jamais cessé d’échanger des pièces, des lignes, des organes ; ce que chacune de nous est – ce que l’on appelle “espèce” – n’est que l’ensemble des techniques que chaque être vivant a empruntées aux autres.9 » Au sein d’un territoire marin, ce type d’échange nous invite à repenser nos rapports aux êtres vivants et nous incite à créer plus de formes de symbiose entre l’humain et le non-humain.

Pour moi, le thème des « fluides croisés » est porteur d’un esprit de continuités dynamiques des rencontres interspécifiques, notamment le champ marin qui accélère les formes d’échanges entre l’humain et le non-humain, vers la reconnaissance de l’allure des formes de vie. Progressivement, une double fluidité émerge alors : le mouvement du vivant marin et nos déplacements co-créent un espace entre le réel et la fiction. C’est celle des trajectoires et des corps vivants dans un espace liquide partagé, qui contribue à expérimenter des formes plus perceptibles, se liant au fur et à mesure à nos quotidiens.

Les œuvres d’art participent à l’accélération de la transmission des savoirs et des sensibilités écologiques. L’étude des gestes artistiques — comme regarder, collecter, figer ou rencontrer — crée des espaces d’interaction qui ouvrent des vibrations plus fines au fil du temps, permettant de renouer nos liens avec le vivant dans notre société contemporaine. C’est cette ouverture de la fluidité ontologique qui prolonge une épistémologie plus organique et résonnante. Au fil des expérimentations et des collaborations entre art et science, nos croisements avec le vivant deviennent plus absorbants et fluides.

Citer cet article

Mùden Water, « Fluides croisés : l’art et le vivant en résonance marine », [Plastik] : Pensée liquide : portrait d’un art liquéfié #19 [en ligne], mis en ligne le 9 juillet 2026, consulté le 09 juillet 2026. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2026/07/09/fluides-croises-lart-et-le-vivant-en-resonance-marine/

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