Fabrice Hyber, artiste liquide
Antoine Bonnet
Nr 19 . 9 juillet 2026
Table des matières
Résumé
Fabrice Hyber est un artiste fluide, liquide, aqueux, qui navigue dans le monde de l’art depuis plus de 40 ans. Dans son œuvre, le regard, le geste, le mouvement, la pensée sinuent dans l’espace, s’immisce dans les interstices et les éléments. Car le liquide n’a pas de frontière, il influe et se diffuse. Il est aussi sans prise, insaisissable et parfois transparent. Cet article étudiera la fluidité dans le travail de Fabrice Hyber. Hybridation, cycle, glissement sont au cœur du travail de cet artiste du vivant depuis plusieurs décennies. L’eau y est donc un élément matriciel et un flux continu vital de création et de mort. Dans le sillage des écrits de Zygmund Bauman, des philosophes présocratiques tel que Thalès de Milet, de Gaston Bachelard ou d’Emmanuele Coccia, l’article regardera le travail de l’artiste à travers l’idée de fluidité. Fluidité sensoriel, fluidité matérielle, fluidité sémantique ou visuelle, tout, chez Hyber, n’est pas fixé, assis, posé mais un devenir deleuzien qui peut prendre apparences multiples et inattendus, absurdes. Des POF à l’Homme de Bessines en passant par le gigantesque projet La Vallée sur plusieurs décennies, l’œuvre de Fabrice Hyber irrigue la création plastique contemporaine et sème du vivant dans nos sociétés.
Mots-clés
Hyber, Bauman, Fluide, Bessines, POF
« Depuis le début de mon travail, j’utilise beaucoup d’eau et très peu de matière. Cela donne des effets incroyables, des toiles très légères. Mes peintures à l’huile sont uniquement des aquarelles. Il y a très peu d’intervention finalement, je fais la même chose dans mes peintures que dans la nature.1» Fabrice Hyber
Fabrice Hyber est un artiste fluide, liquide, aqueux, qui navigue dans le monde de l’art depuis plus de 40 ans. Chez Hyber, le regard, le geste, le mouvement, la pensée sinuent dans l’espace, s’immiscent dans les interstices et les éléments. Car le liquide n’a pas de frontière, il influe et se diffuse. Il est aussi sans prise, insaisissable et parfois transparent. Hyber sait bien que notre corps est composé à 60% d’eau. Le philosophe pré- socratique Thalès de Milet (~624 ~548 av. J. -C.), proclamait ainsi que « L ‘eau est la cause matérielle de toutes choses ». Sa liquidité est substantielle à la vie organique. Mais, au-delà d’une métaphore du vivant, Hyber montre à voir une liquidité du corps social et des systèmes contemporains. En cela, le travail de Fabrice Hyber est miscible avec les écrits du sociologue anglo-polonais Zygmund Bauman. Au début des années 2000, Baumann propose une lecture sociologique du monde contemporain par la métaphore du liquide. Elle se distingue d’une société solide, structurée et immuable par la fragilité mais aussi, la fluidité des agents, des idées, des praxis. Dans son ouvrage, Liquid Modernity, Zygmunt Bauman écrit ainsi : « Les fluides voyagent facilement… Ils sortent indemnes des rencontres avec des solides, alors que ces derniers, s’ils restent solides, sont modifiés – deviennent humides ou trempés… Voilà pourquoi les métaphores de la « fluidité » ou de la « liquidité » peuvent être considérées comme appropriées lorsque nous souhaitons appréhender la nature de la phase actuelle, et par de nombreux aspects inédite, de l’histoire de la modernité.2». Par cette idée d’une société liquide, Bauman tente de dépasser les concepts de la société occidentale post-moderne qui auraient transcendé les clivages utopiques du XXe siècle : capitalisme et communisme. Le liquide est fragile et puissant à la fois. Bauman a vécu le communisme « solide » et structuré mais il perçoit aussi un danger d’une société sans collectif, individualisée. L’une des œuvres significatives du travail de Fabrice Hyber s’intitule Eaux d’or, eau dort, Odor, qu’il présente au Pavillon français de la 47e Biennale de Venise en 1997. À cette occasion, l’artiste a transformé le lieu en un grand studio d’enregistrement télé : directs, émissions enregistrées, journées thématiques, des publicités privées, la météo, des invités prestigieux tels qu’Albert Jacquard ou Jean Rouch, … Le visiteur découvre, en transparence, l’ensemble de la chaîne de fabrication de l’image télévisuelle. Les canaux télévisuels circulent, les images se diffusent, comme les eaux vénitiennes. Eaux d’or remporte le Grand Prix de la Biennale de Venise et sera aussi un livre, des œuvres, une exposition… « Au lieu de limites fixes, un liquide a des flux en tant que périphérie, mais cette bordure fluctuante n’est pas assurée par la cohérence du liquide, mais par la compacité des solides qui le limitent. »
Fluidité du regard
Les travaux récents d’Hyber comportent des grands formats à l’aquarelle développant différents cycles naturels, à l’échelle du paysage, du monde, du corps, de l’esprit. Dans ses tableaux d’école, issus de l’exposition La vallée à la fondation Cartier, la main circule, fixant sur la toile une pensée multiple et fluide. Ainsi, l’œuvre, L’Invention de l’agriculture, datée de 2022, invite à une circulation du regard. Dans cette aquarelle, issue d’une série pour l’exposition, Hyber brouille notre rapport sensuel à l ‘œuvre en faisant circuler les points de vue. A l’instar de l’Atlas Mnémosyne d’Aby Warburg, dans les années 20, la circulation du regard liquide constitue un puzzle cognitif d’image pour établir un paysage mental et intellectuel3. L’énergie fluide du regard permet une appréhension plus globale des éléments du tableau qui devient tableau de physicien, atlas géographique, espace de recherche… « La vie ne s’arrête pas, elle se déplace » explique Hyber. Le regard hyberien vit et se déplace continuellement. Au-delà de ce nouveau rapport au regard fluide, Hyber s’est toujours imbibé de l’élément liquide. Ainsi, Fabrice Hyber, dans le POF 25, intitulé Toutes les eaux du monde en 1998, Il rassemble des bouteilles d’eau de source et minérales du monde entier. Au début de sa carrière, en 1981, il crée L’Homme de Bessines, dans la ville de Bessine en Charente. Cet homme vert- pomme, qui deviendra la couleur de Fabrice Hyber (L ‘« Hyber green » ), est une fontaine extra-terrestre où le cycle de l’eau sort des différents orifices humains. Bessine, dans le sillage de l’homme de Vitruve de Léonard de Vinci, représente cet « homme nouveau ». Hyber explique que Bessines est « l’engagement écologique, la fluidité, le partage et la responsabilité de chacun comme autant de façons de vivre de demain ». Un engagement militant écologiste qui est « fluide », protéiforme et insaisissable comme l’explique la politiste Réjane Sénac dans son ouvrage Radicale et fluide sur les mouvements militants contemporains. L’Homme de Bessine évoluera dans le travail d’Hyber, notamment en 1999, avec le POF ((Prototypes d’Objet en Fonctionnement) 44, intitulé Recycler, Faites vivre des déchets. À l’aide d’un tuyau, l’artiste nous invite à relier notre bouche à notre anus ou notre bouche à notre appareil génital pour recycler nos rebuts liquides et solides. Hyber explique « Ce qui m’intéresse dans le fonctionnement d’un corps vivant (un être humain ou une plante verte) c’est sa capacité de transformation ».
Hybridité et mélange
L’élément solide a une frontière. Pour asseoir une base structurante figée, le solide définit une limite dans son environnement. Le liquide est un possible qui dépasse, détruit, transcende les frontières. Ainsi, Hyber, dans son travail des POF, transgresse la fonctionnalité de l’objet usuel et quotidien. Ce glissement fluide va se manifester chez l’artiste par son travail autour de l’hybridation. A l’instar des biologistes généticiens, Hyber repousse la limite cognitive pour des sujets et objets non figés et immuables. « Je fais des tableaux de recherche. » dit- il. Hyber hybride les corps, les objets, le vivant. Bauman dans La vie liquide explique : « Dans les manœuvres de l’élite savante hétérogène (globale), l’« hybridation » est un substitut aux anciennes stratégies d’« assimilation » – ajusté aux nouvelles circonstances de l’époque post-hiérarchie, moderne liquide »4. L’une des œuvres les plus célèbres de Fabrice Hyber, son POF 139, s’intitule MITman en 2007. Il hybride corps et arbre dans son aquarelle nommée Envers en 2008. Le corps humain se métamorphose, selon Ovide, en arbre rappelant à la fois le mythe de Danae, mais aussi les réflexions du philosophe du XVIIe siècle Julien Auffret de La Mettrie dans son livre L’homme plante. Cette hybridation analogique redéfinit les hiérarchies du vivant. « La modernité est « liquide » en ceci qu’elle est également post-hiérarchique. Les ordres authentiques ou postulés de supériorité/infériorité, autrefois censés avoir été structurés clairement par la logique irréfutable du progrès, sont aujourd’hui érodés et fondus. » explique Bauman. L’ontologie naturaliste occidentale est questionnée par l’hybride. En 2006, Hyber se pose une question : Une pomme peut- elle devenir une cerise en tombant de son arbre ? Impossible, vous me direz… Mais il va poser la question à Robert Langer du MIT (Massachusetts Institute of Technology (MIT)) qui travaille sur les mécanismes de différenciation des cellules souches qui lui affirme la possibilité théorique de cette métamorphose. Depuis, Hyber n’hésite pas à mettre en image des « expériences » génétiques (mutations, clones et greffes) comme Double Main ou Double Trompe. Hybrider chez Hyber est un glissement fluide qui ne fixe pas le possible et poétise le vivant. Il est aussi une alerte aux apprentis- sorciers de la génétique dont les OGM (Organisme génétiquement modifié) sont les échos dans la nature. Transcender les frontières corporelles et génétiques est une sorte de prolongement de son travail autour des POF pour créer des Prototypes d’Organismes en Fonctionnement où le corps hybridé, monstrueux, repousse, lui aussi, le champs des possibles. Dans la série d’aquarelle et fusain Zoo,daté de 1997, l’artiste se représente en animal symbolisant chacun son comportement : l’oiseau qui pêche ou, au contraire, le poisson volant. Ce « zoo hybertien » lui permet de changer de milieu et d’environnement, terrien, aérien, aquatique… dans une plasticité telle que pensée par la philosophe Catherine Malabou. Le sujet plastique, comme liquide, est un sujet qui est malléable aux environnements divers et qui absorbe les éléments extérieurs. Nomade, hybride, polymorphe, le sujet contemporain fluidifie son environnement direct et indirect. Sa mobilité liquide prend la forme de ce qu’il touche, en miroir, comme le monstre aquatique du film de science- fiction Abyss. Dans Liquid Modernity, Bauman explique « la mobilité atteint le rang le plus élevé parmi les valeurs convoitées – et la liberté de se déplacer, denrée perpétuellement rare et inégalement distribuée, devient rapidement le principal facteur de stratification de notre époque moderne tardive ou postmoderne ».
Semer le cycle
Les glissements fluides de Fabrice Hyber sont aussi cycliques que le cycle de l’eau. Depuis les années 1990, il sème patiemment une forêt au fond d’une vallée vendéenne, dans les Pays de la Loire, à côté d’où il a grandi. Ce geste de reforestation cyclique rappelle, évidemment, les 7 000 Eichen [7 000 Chênes] plantés par Joseph Beuys durant la Documenta VII de Kassel en 1982. « Il faut nourrir le sol de la pensée et ne pas le rendre complètement stérile par la monoculture ; il faut penser polycultures et multicultures5» explique-t-il. Il y a quelque chose de fluide dans la forêt et Hyber replante dans un processus cyclique qui questionne le temps de l’œuvre. « Au fond, je fais la même chose avec les œuvres, je sème les arbres comme je sème les signes et les images. Elles sont là, je sème des graines de pensée qui sont visibles, elles font leur chemin et elles poussent. Je n’en suis plus maître. » confirme- t- il. Par ce cycle, l’artiste pose la prégnance du temps et notamment, du temps long dans l’art et dans la vie liquide. Bauman est très clair : « Les liquides, contrairement aux solides, ne peuvent garder facilement leur forme. Les fluides, pour ainsi dire, ne fixent pas plus l’espace que le temps… Lorsque l’on décrit des solides, on peut totalement ignorer le temps ; lorsque l’on décrit des liquides, laisser le temps de côté serait une grave erreur… En un sens, les solides annulent le temps ; pour les liquides, au contraire, c’est surtout le temps qui compte.6» Ainsi, l’une des séries majeures de l’artiste s’intitule L’eau de là dans laquelle on retrouve des œuvres telles que Pluie sur nénuphar ou Vague hokushienne en 2018. L’eau est vie et mort dans le cycle du vivant. C’est ce qu’explique le philosophe Emanuele Coccia dans son ouvrage La Vie des plantes, une métaphysique du mélange en 2016.
Mais l’artiste Fabrice Hyber est comme le liquide, insaisissable. Dans son travail, il dresse un véritable autoportrait fluide et disséminé ça et là par goutte des pièces d’un puzzle autobiographique. L’une de ses pièces majeures Traduction, le plus gros savon du monde en 1991 est un énorme savon de 21 390 kg qui est un autoportrait monumental. Moulé dans une benne de camion, ce savon, qui avait créé la polémique à l’époque, résonne avec ses mots : « Je n’ai jamais voulu qu’on puisse me cerner. Je souhaitais être comme une savonnette, dans le bain, qui glisse des mains, hop ! ; être le plus glissant du monde.7». Dans l’exposition La Vallée à la Fondation Cartier en 2022, Fabrice Hyber présente la série Paysage biographique de la Vallée où il fusionne avec sa forêt.
En conclusion, l’art est liquide, la création est liquide, Fabrice Hyber est liquide. A l’instar du concept de « gaz » du philosophe Yves Michaud dans L’Art à l’état gazeux, l’art et Hyber sont fluides, insaisissables, fluctuants, protéiformes… Une lame de fond propre à la création artistique. Ainsi, dans L’Eau et les rêves en 1942, le philosophe Gaston Bachelard recense les œuvres littéraires et poétiques de l’eau et ses différentes formes dans l’imagination créatrice. La porosité des frontières artistiques, sociétales ou sociales invite à une fluidité nécessaire dans le monde contemporain « post- moderne ». Déjà, Bauman arguait à « se révolter par la créativité, l’écriture, l’engagement au plus près du monde ». Après avoir liquider les grandes utopies du XXe siècle, Bauman et Hyber posent une société, une vie, un amour8, un art liquide comme métaphore métaphysique pour le troisième millénaire.
Citer cet article
Antoine Bonnet, « Fabrice Hyber, artiste liquide », [Plastik] : Pensée liquide : portrait d’un art liquéfié #19 [en ligne], mis en ligne le 9 juillet 2026, consulté le 09 juillet 2026. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2026/07/09/fabrice-hyber-artiste-liquide/