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Images liquides

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Résumé 

Dans un monde où nos corps sont sans cesse morcelés par le flux numérique et la vitesse du temps, la peinture réintroduit une forme de lenteur dans notre perception. À travers l’exploration de corps flottants et d’apparences en transformation, cet article questionne notre rapport aux images et les troubles qu’elles produisent en nous. L’eau, élément central de cette réflexion, rend possible une transformation de la perception, la déconstruction des formes et création d’une relation plus fluide au temps.

En s’appuyant sur des artistes comme Bill Viola et Oscar Muñoz, cette recherche interroge le visage comme un espace de tension entre la stabilité et la dissolution, entre l’expression et l’effacement. Cette réflexion s’appuie également sur certaines de mes œuvres afin de proposer une matérialité picturale fluctuante où l’altération de la perspective, permet au spectateur ou à la spectatrice une expérience dans laquelle l’image paraît s’animer. Dans ce processus de mutation des formes et des identités, la peinture peut-elle toujours servir de moyen de résistance ?

Mots-clés 

Peinture, Corps en suspension, Perception et mouvement, Fixité et disparition, Apparition et effacement, Regard et oscillation

Le monde accélère, se fragmente en une multitude de stimuli, de notifications, de flux d’informations. Chaque jour, nous sommes traversés, saturés, dissous dans une mécanique de vitesse qui absorbe tout. Face à cette dérive, comment le corps peut-il encore exister ? Comment peut-il résister à l’effacement ?

Depuis plusieurs années, mon travail pictural explore une forme de corporalité fragmentée, où le mouvement n’est jamais univoque. Je peins des corps qui oscillent entre présence et disparition, entre rigidité et souplesse. Des corps parcourus par des ressorts, des articulations mécaniques, des greffes, des prothèses ou des roues qui prolongent leurs propres limites. On pourrait dire de ces corps qu’ils sont adaptés, réparés : hybrides. Ils avancent à leur propre rythme, refusant l’effet d’un monde qui exige toujours plus de rapidité.

Ces tensions entre immobilité et mouvement, entre présence et disparition, se retrouvent dans Reflecting Pool (1977-1979) de Bill Viola. À travers cette vidéo, Viola interroge la perception du temps et de l’image. Un homme apparaît au centre de l’image, debout au bord d’un bassin. Puis, d’un coup, il disparaît. L’image semble figée, immobile. Rien ne bouge à part les feuilles des arbres et la surface de l’eau. La caméra reste fixe, comme si le temps lui-même était suspendu. Ce qui est troublant, est l’absence de transition visible : a-t-il plongé ? Est-il encore là, invisible à nos yeux ? Ou bien s’est-il effacé d’une manière impossible, insaisissable ?

[Figure 1]

Valérie Duponchelle, dans son article du Figaroscope en 2014, insiste sur cette perception du corps dans l’œuvre de Viola, qu’elle a vue au Grand Palais : : « […] Avant de pénétrer dans le dédale noir où les vidéos miroitent faiblement, l’artiste le plus zen de la scène américaine invite le spectateur à se chercher dans une piscine hantée. Un homme sort de la forêt et arrive au bord du bassin. II n’a pas de visage défini. Sa tenue est neutre. Il plonge. Il s’efface. Après, toute notion du réel disparaît. La vie n’existe que comme un reflet dans l’eau […]. »1

Dans un autre entretien avec Raymond Bellour, Viola décrit ainsi son œuvre : « […] la caméra ne bouge pas. Garder la caméra à la même place veut dire automatiquement que tout objet qui n’a pas bougé au cours des différents enregistrements peut être repéré (aligné) à nouveau, et son image totalement reconstruite. Je cherchais à combiner des niveaux de temps différents à l’intérieur de la même image, pour échapper à la stricte dépendance de cette espèce de temps absolu généré par le fonctionnement même de la vidéo.»2

Ce qui frappe ici, c’est la manière dont Viola perturbe notre perception habituelle du temps. Il met en pause ce que nous nous attendions à voir en mouvement, et inversement, il efface ce que nous pensions inévitable : la chute du corps dans l’eau. L’action attendue ne se produit pas de manière visible. Le temps est fragmenté, discontinu, comme un montage où certaines secondes disparaissent. Comme spectateurs et spectatrices, nous sommes plongés dans un état de latence, pris entre anticipation et suspension.

La première fois que j’ai vu cette vidéo, j’avais l’impression que l’image était en pause. Pourtant, des micromouvements subsistent. L’image nous force à une attention extrême, à une perception plus fine du passage du temps. Comme Viola l’explique lui-même, lorsque la caméra reste fixe, elle fige notre regard, mais des choses continuent à se produire malgré tout. Le temps ne s’écoule plus de manière linéaire, mais circulaire, revenant sur lui-même tout en progressant. Ce paradoxe du temps en boucle crée une sensation étrange d’immobilité mouvante.

[Figure 2]

Cette réflexion trouve un écho dans l’œuvre d’Oscar Muñoz, notamment Re/trato [Portrait/Je réessaie], 2004. L’artiste dessine un visage à l’eau sur une plaque de béton chauffée par le soleil. À peine le visage dessiné, l’eau s’évapore, les traits se défont, plus rien ne subsiste de l’image. L’acte de dessiner devient un acte de disparition. Le portrait ne peut exister que dans cet équilibre précaire entre apparition et effacement, entre l’intention de l’artiste et la réalité physique du monde qui l’absorbe. Comme chez Viola, la question posée est celle de la perception et de la persistance : comment voir et comment être vu, quand tout est voué à se dissoudre ?

Chez Viola et Muñoz, l’image du corps n’est jamais figée. Elle peut disparaître en un instant, et pourtant, c’est cette incertitude même qui la rend vivante. Dans un monde où tout doit être contrôlé et surveillé, ces œuvres nous rappellent qu’il faut rester souple, flexible, en mouvement, en dissolution, tout en changeant d’état à l’image de l’eau qui peut être solide, liquide ou gazeuse. Notre présence est toujours à redéfinir, nos corps sont toujours en train de s’adapter, d’inventer de nouvelles façons d’exister.

Face à la vitesse, il ne faut pas seulement ralentir mais tenter d’engager un autre rythme. Un rythme qui ne soit pas dicté par l’extérieur, mais qui émerge de l’intérieur même du corps, de sa capacité à osciller, à hésiter, à esquiver et à résister. Dans ma pratique, les corps avec leurs roues, leurs yeux tremblants, leurs articulations élastiques, ne cherchent pas la performance. Ils habitent un autre temps. Un temps en suspens. Ils semblent en attente d’un regard qui les ferait exister, pour les ramener au présent où ils seraient regardés, saisis, reconnus. Ils semblent flotter dans l’eau. Dans mon travail, cette idée de fluidité s’incarne par la superposition constante de couches acrylique diluée à l’eau. Elle n’est pas simplement un élément du processus pictural, mais un agent actif, un corps vivant qui structure et transforme mes gestes et ceux des personnages présents dans mes travaux. L’eau semble s’infiltrer dans les interstices de la peau, de la bouche, des yeux et des oreilles. L’eau nous rend transparents : peindre avec l’eau, c’est aussi accepter l’imprévisible.

L’eau n’est pas seulement un médium, mais une force qui dicte la trajectoire du pinceau, qui altère les formes et les contours, qui génère des transparences et des opacités imprévues. Chaque couleur se mêle à l’eau sur la palette ou directement sur la toile, créant des interactions dynamiques où la matière semble vivante. Avant de commencer à peindre, je remplis un récipient d’eau. L’eau est là, elle me regarde, et je la regarde en retour. Elle est la première couche, l’amorce de l’image avant même qu’elle ne prenne forme. Comme un corps immergé, l’image que je crée flotte, glisse et se transforme sous mes doigts, s’échappant sans cesse d’un état stable pour en rejoindre un autre.

Qu’est-ce que l’eau fait au corps ? Comment transforme-t-elle la perception de soi ? Les corps représentés semblent pris dans un état d’entre-deux, à la frontière du visible et de l’invisible. Ce que l’eau révèle, elle l’efface aussitôt. L’image du corps dans l’eau ne se limite plus à un seul angle de vue mais devient multiple et simultanée. Dans l’eau, les frontières s’estompent, la peau devient poreuse, et l’image du corps se déconstruit en un jeu de reflets et de réfractions. Ce que le corps ne perçoit pas habituellement, l’eau le révèle.

Dans la plupart de mes œuvres, l’eau transforme les images du corps en silhouettes flottantes qui émergent et disparaissent au gré des courants. Mais cette révélation par l’eau, ne passe pas par une accélération des perceptions, bien au contraire : elle impose un ralentissement. L’eau freine le mouvement, oblige le corps à mesurer chacun de ses gestes, à ressentir l’effort nécessaire à chaque déplacement. Elle inscrit la mémoire dans la chair, donne au corps la possibilité de se voir autrement.

Dans une image de la série Apparences et ressemblances, 2022, quelque chose d’étrange se produit. Ce n’est plus seulement la matière qui se liquéfie sous le pinceau, mais la perception elle-même. L’image fixe devient mouvante, non pas par un effet numérique, mais par la dynamique propre à la peinture, par cette tension entre immobilité et mouvement qui habite chaque coup de pinceau. L’eau, omniprésente dans mon travail, joue ici un rôle plus subtil. Elle est d’abord une matrice : un fluide dans lequel la peinture se dilue, s’étend et se rétracte. Comme dans Re/trato d’Oscar Muñoz, où l’image disparaît dès qu’elle est tracée, mes portraits oscillent entre apparition et dissolution. Les formes semblent émerger, se préciser, puis se fondre à nouveau dans un mouvement perpétuel. Comme l’eau absorbe et déforme l’image d’un corps immergé, la peinture devient un espace où l’identité se trouble, où la frontière entre présence et effacement reste instable.

Ce flottement rejoint aussi Reflecting Pool de Bill Viola : dans cette œuvre, un corps suspendu au-dessus de l’eau semble défier le temps, ni tombant ni s’élevant, coincé dans une tension entre deux états. Mes œuvres fonctionnent sur cette même logique. Le regard y est fixe, mais l’image semble se déplacer. L’œil du·de la spectateur·rice est sans cesse ramené à cette ambiguïté : ce que l’on croit stable ne l’est jamais totalement. Parfois surpris·e par ce visage peint. Il parait avancer vers moi, non pas par un simple effet d’illusion, mais parce que la peinture elle-même génère cette sensation de flux. Un jour, en regardant cette œuvre, sur mon ordinateur, j’ai eu l’impression, qu’elle se rapprochait de moi tout en s’agrandissant. Pourtant, l’écran était immobile, l’image figée. Ce n’était pas un effet numérique, mais un phénomène propre à la matière picturale. Comme l’eau qui crée des reflets instables à sa surface, les images que je crée semblent vibrer, se distordre au fil du regard.

Ce trouble naît d’un paradoxe : les corps restent plantés devant nous, impassibles, et pourtant tout semble en mouvement. Ce n’est pas eux qui bougent, c’est notre perception qui vacille. Dans Le Cri de Munch, ce n’est pas le personnage qui crie qui donne l’impression de mouvement, mais les ondes autour de lui, comme si l’image elle-même était en train de se liquéfier. Dans mes portraits, le même phénomène opère : mes coups de pinceau encerclent le visage, traçant une spirale invisible qui aspire le regard du spectateur·rice, comme un vortex en perpétuelle expansion. Et au cœur de ce mouvement, il y a les yeux. Malgré les gribouillages, les tâches, les formes indécises qui composent les visages, les yeux restent intacts. Ils fixent, interrogent et résistent. Même lorsque la bouche est masquée, les yeux parlent. Ils portent en eux la tension du visage.

[Figure 3]

Ce qui apparaît ne se donne jamais dans une fixité absolue. Comme le souligne Georges Didi-Huberman :« l’apparence ne s’oppose pas à la vérité, à l’essence ou à l’intérieur. […] L’apparence c’est quelque chose qui bouge. […] Il faut voir dans l’apparence ce qui fait symptôme, ce qui cloche. C’est pour ça que la psychanalyse est si importante.3 » Ainsi, dans l’image que je crée, l’apparition du visage est inséparable de son altération. Ce qui surgit ne se donne jamais pleinement, il y a toujours un décalage, un flottement. La peinture ne cherche pas à fixer un état définitif du corps, mais à en révéler la nature mouvante, en perpétuelle recomposition.

L’apparence dont parle Didi-Huberman me fait penser à ce que Gilles Deleuze appelle l’image-affection. Dans ses cours sur le cinéma en février 1982 (L’image-mouvement et L’image-temps), il affirme que « l’image-affection, c’est le gros plan, et le gros plan, c’est le visage ». Il distingue alors deux pôles du visage
: d’un côté, ses traits matériels, qui peuvent entrer dans une série d’intensités, les expressions qui traduisent l’émotion, les mouvements subtils du regard, de la bouche et, de l’autre, la surface réfléchissante du visage, qui tente de maintenir une unité. Entre ces deux pôles, une tension constante se joue : les traits du visage cherchent à s’échapper, tandis que le visage tente de les retenir, de préserver son intégrité4. C’est précisément cette tension qui traverse mes œuvres. Ils oscillent entre stabilité et dissolution, entre présence et effacement, entre un visage qui cherche à se maintenir et une matière picturale qui le fragmente. Loin d’une image figée, ils sont des champs de forces, où les traits s’animent, échappent à la fixité du cadre. C’est ainsi que le visage devient un espace de lutte entre l’apparition et la disparition, entre l’émotion brute et la surface qui tente d’en lisser les vibrations.

L’image que je crée est toujours en train de se faire et de se défaire. C’est un cycle, un battement, un état de suspension où la peinture devient le reflet d’un monde en métamorphose, les corps flottent, les visages vibrent, les formes se recomposent sous le regard : comme dans l’eau. Ce mouvement perpétuel, ce trouble de l’image que j’explore, entre en résonance avec la notion d’œil liquide, cette manière dont l’eau, par sa transparence et sa réfraction, modifie notre perception du corps. Dans l’eau, il y a une continuité entre l’image et son reflet, une porosité qui rend floues les frontières entre l’être et sa représentation. Ce que je perçois n’est plus une image fixe, mais un phénomène en perpétuelle recomposition. Dans mon travail, l’œil y devient un centre d’oscillation, un point d’ancrage et de dissolution à la fois. Comme chez Oscar Muñoz, où l’eau réfléchit et déconstruit l’identité, mes œuvres se construisent dans un jeu d’apparition et de disparition, entre opacité et effacement. L’image ne se fige jamais totalement ; elle est toujours en train de se réinventer sous le regard qui la contemple.

Mais alors, comment rencontrer ces corps en mouvement ? Comment dialoguer avec eux alors qu’ils oscillent entre présence et effacement ? Le portrait, traditionnellement, est conçu comme une capture de l’instant, une empreinte de la présence. Ici, il se passe autre chose. Le corps ne se contente pas d’être vu : il répond comme en réaction à notre regard. Il est immobile, et pourtant quelque chose en lui bouge comme un effet de vortex où le regard du·de la spectateur·rice est happé dans une dynamique d’attraction et de vertige. Je réalise alors que ce n’est pas moi qui décide de ce mouvement. Il était déjà là, inscrit dans le processus même de peindre. Mon geste le révèle, l’active, et c’est lui qui guide le portrait vers cette sensation de trouble.

Ce phénomène me questionne profondément. À l’ère de la digitalisation, où les images circulent à une vitesse vertigineuse, où la représentation est sans cesse recomposée par le flux numérique, comment la peinture peut-elle encore créer une expérience du regard ? Face à la saturation visuelle et à l’instantanéité, l’image propose une autre temporalité comme une forme de résistance. L’eau est la clé de cette réflexion. Elle est l’élément qui transforme la perception, qui altère et magnifie, qui fait vaciller nos certitudes. Elle est à la fois miroir et abîme, fluide qui unit et qui dissout. Dans mon travail, l’eau est partout : dans le mouvement du pinceau, dans la matière qui se mêle et se défait, dans cette sensation d’instabilité qui happe le regard. Mes œuvres ne sont pas de simples images. Ce sont des événements, des instants de rencontre entre un regard et une matière mouvante. Ils existent dans cette tension entre stabilité et transformation. Et peut-être est-ce là, finalement, que se trouve la véritable essence d’un art liquéfié : non pas dans la disparition des formes, mais dans leur perpétuelle émergence.

Citer cet article

Razi(ye) Ghadimi, « Images liquides », [Plastik] : Pensée liquide : portrait d’un art liquéfié #19 [en ligne], mis en ligne le 9 juillet 2026, consulté le 09 juillet 2026. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2026/07/09/images-liquides/

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