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Pensée liquide : portrait d’un art liquéfié

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Table des matières

Éditorial 

Ce numéro de la revue Plastik propose de revenir sur la notion de liquidité dans la création contemporaine ainsi que sur la représentation du monde par les artistes face à l’accélération du temps et à la digitalisation de nos modes de vie. D’après Zygmunt Bauman, la société liquide liquéfie à la fois la vie collective et la vie individuelle en opposition au solide, c’est-à-dire tout ce qui demeure, reste, résiste. Bauman écrit : « dans cette société, rien ne peut revendiquer l’exemption à la règle universelle du jetable, et rien ne peut être autorisé à durer plus qu’il ne doit1». La société liquide est associée à ce qui passe et ce qui ne peut jamais garder sa forme ni sa trajectoire. Elle résiste à ce qui relève de la tradition et de la routine des comportements normés et interroge la transformation et le processus de la matière, de l’individu et des genres. Finalement, les formes sociales tendent à se fluidifier car elles n’arrivent plus à tenir l’état de fixité qui permet la stabilité. Elles ne se maintiennent plus dans la durée, mais se renouvellent en permanence et avancent à un rythme accéléré, si bien qu’elles se décomposent avant même de se solidifier. Ceci étant dit, d’après Barbara Stiegler la question est de savoir si « le nouveau libéralisme a raison de vouloir liquéfier toutes les stases au nom du flux, ou si la tension entre flux et stase et avec elle la multiplication des situations de retard, de tension et de conflit ne sont pas constitutives de la vie elle-même. 2» Chez Bauman, la liquidité est un objet de la critique du capitalisme, du consumérisme et de l’individualisme.

Proche de la notion de plasticité telle qu’elle est pensée par Catherine Malabou, la liquidité est une forme qui donne à voir ou à penser sa perpétuelle transformation. Un sujet plastique, comme liquide, est un sujet qui est capable d’intégrer les malléabilités qui lui viennent de l’extérieur pour les faire siennes, qu’elles soient créatrices ou destructrices. En sciences physiques, la liquéfaction est un changement d’état qui fait passer un corps de l’état gazeux à l’état liquide. L’eau modifie l’état d’une matière, reflète l’image d’un sujet, déforme l’état des choses. L’eau est alors l’élément par excellence d’une réflexion ontologique, celle de la question de l’être. Au regard de la pensée liquide, l’être n’est pas définitif mais plastique justement, c’est ce qui devient, ce qui se forme, ce qui est en transformation perpétuelle. Ce passage d’un état à un autre est au cœur de la réflexion de ce prochain numéro sur la pensée liquide. Il s’agit d’étudier le processus de construction – déconstruction – d’une forme en perpétuelle transformation au-delà d’une pensée évolutionniste et progressiste.

Claude Monet, lorsqu’il peint Les Nymphéas, en 1918, il projette le ciel et les nuages sur le reflet de l’eau. Il reflète le ciel sur l’eau de son jardin qui devient un ciel liquide. Ce geste n’est pas anodin. Il me semble que ce geste, et cette œuvre en particulier, fait acte de l’avènement d’un art liquéfié. Elle marque d’ailleurs le changement de point de vue optique vers le photographique. L’avènement de la photographie libère la peinture des exigences figuratives et symboliques et l’ouvre sur une pensée de l’image. Le reflet dans l’eau agit comme un miroir sur une nouvelle identité de l’art à travers laquelle le Réel est une image, un reflet. Le céleste divin et sacré devient le reflet d’une atmosphère identique. Le ciel n’est plus le lieu de l’événement fantasmé et transcendantal, mais un reflet liquide, concret. Le réel devient reflet de lui-même, une image, une preuve matérielle de son existence terrestre. Cette peinture, Les Nymphéas, marque une nouvelle vision de l’artiste face au réel : un point de vue terrestre dans lequel tout devient image. Cet atterrissage et amerrissage marque l’avènement du regard artificiel sur le monde, un réalisme total, un réel photographique, cinématographique, une copie d’une copie multiple.

Atmosphère, circulation, digitalisation, effet, flot, fluidité, intensité, liquéfaction, métamorphose, mélange, plasticité, artificialité, processus, vivant, sont autant de termes qui évoquent la liquéfaction de l’art. Il s’agit ici de penser l’art, la culture et la société contemporaine à travers le prisme des œuvres que l’on peut qualifier de liquides. Quelle lecture pouvons-nous avoir de ces œuvres où le liquide est un phénomène, un instrument, un outil, une image, un processus ou encore un matériau actif ? comment interroger la circulation des images au-delà de la représentation ? Comment cette pensée liquide permet-elle d’interroger les médias actuels ou encore le corps et les questions liées aux genres ? La vie liquide, ne serait-elle pas cette vie intense de la modernité où désormais l’électricité régit nos vies ? En cette période de réchauffement climatique, où les glaciers fondent, et l’eau s’évapore sur la totalité du globe terrestre, quels gestes et réflexions cela engendre chez les artistes ?

À ce sujet, Edith Dekyndt interroge l’ambiguïté fluide entre l’état d’objet et celui d’œuvre d’art, dont elle explore les limites. Elle prend pour sujet d’étude le mouvement et la transformation des éléments qui décrivent les degrés et les variations de couleurs, de lumières et d’atmosphère. Proche de cette démarche, Ismaïl Bahri a recours à l’eau comme un instrument optique, afin de réfléchir le paysage environnant et orienter le regard. L’eau est un phénomène d’apparition de l’image dans le mouvement du corps. Comme dans les œuvres liquides de Roni Horn, et leur fluidité du genre, qui témoignent quant à elles, d’une approche singulière liée à l’eau en tant qu’élément de la vie mais aussi en tant que surface réfléchissante de notre identité. Dans ce sens, l’identité pour l’artiste Marwan Moujaes est liquide lorsqu’il expose en 2024 à la Cité des Arts à Paris, une fiole d’une cage à oiseau qui contient les larmes de femmes du Liban qui pleurent leurs enfants. Il écrit si poétiquement : « Respire, cela suffirait. Nous refroidissons cet air humide que tu prononces. Une eau en gouttes coulera, œuvre absolue de la vie qui te fut privée. On sait que la terre, sous tes pieds, n’est pas molle. Que la température ambiante du sol qu’on rase s’attendit pas la vie. On sait aussi que dans les moelles épinières des cous rabaissés, se creusent des cavités, comme une flûte, longues et fines, qu’on appelle syrinx. Syrinx comme la gorge d’un oiseau qui chante. Il va boire de ton eau et son syrinx chantera. Le bec d’un oiseau est son unique dent qui reste. Gazouiller c’est mordre. Chanter est un grincement de dents. Quel beau printemps !» Pour l’artiste, le Liban est une terre liquéfiée par un réel sinistre.

Par ailleurs, les atmosphères de Pierre Huyghe reflètent cette qualité liquide des œuvres et de l’exposition. Les séquences d’images mentales exposées à la Punta della Dogana à Venise en 2024 sont sans cesse modifiées par plusieurs paramètres liés aux conditions environnantes. Non loin de cette approche inter-espèce, hybride et biotechnique, Ana Vaz adopte par la caméra le point de vue d’un dauphin. Dans cette atmosphère liquéfiée, les tableaux cessent d’être une fenêtre ouverte sur le monde, et deviennent flux et mouvement dans les vidéos de Jacques Perconte. Ou encore, tableau liquide chez Mimosa Echard, où l’organique côtoie le technologique et le synthétique. A travers cette machine lacrymale, l’artiste utilise l’urine comme un flux d’informations personnelles. Enfin, cette circulation du signal et de l’information est présente sous une autre forme dans les œuvres de Tino Sehgal. En effet, l’artiste propose dans l’espace de l’exposition, dépourvu d’images, une circulation de paroles. Ce relais verbal, fait du spectateur un transmetteur, comme un signal électrique. A cet égard, nous pouvons également évoquer Tristan Garcia pour qui la modernité est une domestication du courant électrique. À l’image de l’intensité électrique, le philosophe se demande si l’intensité esthétique3 n’aurait pas en ce sens remplacé le canon classique de la beauté et de la représentation par la présence des choses. Il pense également que le Réel n’a pas besoin de nous.

D’après ces exemples non exhaustifs de formes et de pensées, comment pourrions-nous déterminer la liquéfaction de l’art comme une conséquence de la fluidité et de l’intensité de la vie sociale moderne, où rien ne peut plus servir de cadre de référence pour établir des stratégies à long terme comme solides et durables ? Aujourd’hui, l’enjeu est celui de la survie de la culture où l’éphémère et l’innovant ont pris le pas sur le stable et le conservable. Œuvres protocolaires, performances, expérimentations, recherches en sont la parfaite illustration. Comment le geste artistique est-il touché par ces mutations ? et peut-on parler de liquéfaction de l’art ? Cette liquéfaction, serait-elle une critique ou le simple reflet d’une époque néolibérale généralisée, instrumentalisée, artificialisée ?

Enfin, à travers les contributions des auteurs et autrices, il s’agit d’interroger la liquéfaction dans les arts visuels et plastiques, afin d’en faire le portrait élargi d’un art liquéfié.

Comité scientifique 

Camille Bui, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (EAS). Institut ACTE (UR 7539).
Pierre-Antoine Chardel, Institut Mines-Télécom. (LAP, UMR 8177, CNRS/EHESS).
Lotte Arndt, Université Paris 8. (EPHA)
Marwan Moujaes, Université de Strasbourg. Institut ACTE (UR 7539).

Ce numéro est proposé par : Farah Khelil, Artiste et Docteure en Art et Science de l’Art. Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (EAS), Chercheure associée non titulaire de l’Institut ACTE (UR 7539).

Directeur de la rédaction : Christophe Viart, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (EAS). Institut ACTE (UR 7539)

Citer cet article

Farah Khelil, « Pensée liquide : portrait d’un art liquéfié », [Plastik] : Pensée liquide : portrait d’un art liquéfié #19 [en ligne], mis en ligne le 9 juillet 2026, consulté le 09 juillet 2026. URL : https://plastik.univ-paris1.fr/2026/07/09/pensee-liquide-portrait-dun-art-liquefie/

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